LA SOCIAL-DÉMOCRATIE EUROPÉENNE EST-ELLE AU BORD DU SUICIDE ? par Bruno Colmant

À moins d’un an des élections européennes, de nombreux partis, au sein de plusieurs pays, ne font plus mystère du fait qu’ils veulent saborder le Parlement Européen, et donc le fonctionnement de l’Union Européenne, par l’envoi de députés qui sont, au mieux, des eurosceptiques et, au pire, des souverainistes exclusifs. Au reste, cela ne se murmure plus comme des confidences chuchotées dans l’Olympe technocratique des instances européennes car c’est désormais un bruit assourdissant chez nos dirigeants: si l’Union Européenne ne trouve pas, dans les prochains mois, un projet de gouvernance unificatrice et modulaire, elle risque d’imploser sous ses propres forces centripètes. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard qu’Emmanuel Macron ait proposé, en totale lucidité et en contradiction avec les pistes brouillonnes du Président de la Commission, une vision concentrique de l’Europe destinée à moduler l’influence des pays de l’Union Européenne selon leur attachement aux valeurs sociales démocrates de l’ex-CEE.

Soyons clairvoyants : Après le Brexit, ce sont d’autres fractures qui fissurent l’héritage de deux guerres mondiales et de la chute du mur. L’Union Européenne se contracte sous ses replis nationaux. Les frontières se referment, les barbelés se déroulent et les murs se dressent. Les courants religieux ancestraux (catholiques, réformés et orthodoxes) se raidissent tandis que l’Islam se juxtapose sur la réalité de la mixité sociale et démographique. A l’Est, les pays du Višegrad s’opposent à la tempérance migratoire tandis que la Bavière catholique suggère sa sédition politique avec Berlin. L’Italie s’engage dans une aventure politique dont Salvini, qui se revendique de Mussolini dans une frénésie narcissique effrayante et évoque des épurations de masse, sera le probable prochain Premier Ministre. La Russie entretient notre dépendance énergétique tandis que les mesures protectionnistes des Etats-Unis vont rapidement fragmenter la cohésion commerciale. Dans plusieurs pays, les réactions politiques se raidissent alors que la chancellerie allemande est affaiblie et que l’axe franco-allemand est contesté par les pays de l’Est. Paradoxalement, l’euro devient le soubassement de l’Union alors que le Sud européen ne pardonnera jamais au Nord d’avoir pulvérisé l’emploi de sa jeunesse pour protéger le capital. En vérité, l’Europe monétaire du Sud n’a jamais excusé que son chômage ait servi de variable d’ajustement à la prospérité capitalistique de l’Europe du Nord.

Que se passe-t-il ? Est-ce l’exaspération devant des technocraties oligarchiques ? La faiblesse de la représentation démocratique de l’Europe et de la Commission ? Un relent de la crise de 2008 ? Le rejet de la mondialisation et d’une frénésie capitalistique anglo-saxonne ? Les inégalités sociales croissantes ? La peur des migrations ? Le vieillissement de nos populations ? Je ne sais plus. Mais une chose est certaine : les événements se précipitent. Le pire serait de se retrouver aux abords du Traité de Verdun qui sépara l’Empire de Charlemagne, ou dans les tumultes du 16ème siècle ou même dans les rêves de géographies d’antan, avec des fantasmes d’Empire austro-hongrois ou ottoman. Ou plus grave, au terme de la Belle-époque de l’entre-deux guerres.

Car, si l’histoire ne se répète pas, elle halète. En 2018, Il y a exactement 80 ans, en juillet 1938, une conférence se tint à Évian pour régler le sort des migrants juifs fuyant l’Allemagne hitlérienne ayant déjà commis l’Anschluss de l’Autriche. Cette conférence, convoquée par le Président des Etats-Unis, conduisit à un échec : aucun pays ne voulut accueillir ces immigrés fuyant les persécutions que personne ne pouvait plus nier. L’Espagne de Franco et l’Italie de Mussolini, alliés de l’Allemagne nazie, furent absents ou silencieux. Même la Belgique, dont le Premier Ministre était Paul-Henri Spaak, évoqua un « manque d’espace » tandis que la France, qui venait d’être dirigée par Blum, avança l’argument de difficultés économiques. Finalement, ces populations furent déplacées et regroupées, plus au Nord, en Pologne occupée. Dans un génocide.

Et pour ceux que les précédents ne rassurent pas, nous entrons peut-être dans les années 30. Je ne parle pas de crise financière imminente mais plutôt de valeurs sociétales, morales et humanistes. Nous serions alors exactement en 1939, dix après la crise de 1929, dans le doute existentiel des migrations gyroscopiques et autres vagues de rejet et de protectionnisme qui ont précédé le second conflit mondial. On le voit dans différents pays européens : tout se met en place, à savoir les pouvoirs autoritaires, la dissolution des accords commerciaux, les fermetures de frontières, les raidissements populistes. Tous ces événements, que je relie peut-être maladroitement et artificiellement, ont bien sûr de profondes et divergentes généalogies.

Mais rien n’est perdu et c’est le message que je tente de partager: il faut être en pleine conscience de ce qui se passe et non pas dans la banalisation des outrances. Dans le monde occidental, nous traversons une crise morale, une perte du culte de l’intérêt général et un oubli de la discipline individuelle associée aux objectifs collectifs, avec le risque de bouleversements majeurs des peuples. Le temps nous est compté car ce qui est en jeu, c’est la paix et la bienveillance sociale. Nous n’arriverons pas à vivre dans des mondes hermétiques. Il faut ouvrir le débat moral et sociétal avec une vision profondément humaniste telle que deux mille ans d’histoire l’ont façonnée. Et comme disait Camus, parfois ne pas mettre son fauteuil dans le sens de l’histoire. Il faut réfuter les engouements frénétiques pour des solutions simplistes. Ça finit mal. Toujours. Soyons-en les porteurs de conscience.

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