Fear (la peur)… change de camp ! le 5 septembre 2018 – Retranscription

Retranscription de Fear (la peur)… change de camp !, le 05 septembre 2018. Merci à Éric Muller !

Bonjour, nous sommes le mercredi 5 septembre 2018, et je travaille depuis un certain temps à mettre au point un manuscrit sur la chute de la météorite Trump, et hier soir, j’avais le sentiment que j’approche de la conclusion, j’approche du point final.

Ce qui m’encourageait à penser de cette manière-là, c’est un article dans le Washington Post à propos d’un livre qui va paraître – qui n’a pas encore paru – qui parait le 11 septembre. C’est le livre de M. Bob Woodward qui s’appelle Fear (la peur). Alors, pourquoi est-ce que ça s’appelle la peur ? C’est parce que dans une interview que M. Trump avait accordée à M. Woodward en 2016, il disait : « On est quand même d’accord sur le fait que le véritable pouvoir, c’est la peur, la capacité à instiller la peur. » Et donc voilà, c’est le titre qui a été choisi par Woodward.

Un livre de plus, direz-vous, qui raconte des anecdotes sur la manière dont les choses se passent à la Maison-Blanche. Il y en avait déjà eu plusieurs : au début de l’année, il y avait celui de Michael Wolff qui s’appelait Fire & Fury (le feu et la fureur) – c’était ce que Trump promettait à la Corée du Nord. Le mois dernier, il y a quelques semaines, le livre de Mme Omarosa Manigault-Newman, qui s’appelle Unhinged (hors de ses gonds).

Là aussi, les gens ont été d’accord que la source principale d’information du livre de M. Wolff, ça a été Steve Bannon, qui a été conseiller à la Maison-Blanche et dont le portrait brossé par M. Michael Wolff est très loin d’être un portrait flatteur. Mais bon, il est clair que M. Michael Wolff n’a pas de sympathie pour les idées d’extrême-droite, suprémacistes, identitaires, etc. de M. Steve Bannon, mais manifestement, c’était sa source principale d’information. Mme Omarosa Manigault-Newman, sa source d’information, c’était elle-même. C’était le fait de connaître Trump depuis 2003 (depuis 15 ans) d’avoir travaillé (comme sa complice) dans ses émissions de télé-réalité, et d’avoir jusqu’en janvier été conseillère, dans un rôle mineur – mais quand même ayant ses entrées – à la Maison-Blanche, faisant partie de l’équipe.

M. Woodward, c’est autre chose en termes de capacité de M. Trump et de son équipe d’essayer de décrédibiliser la source d’information. Parce que, vous le savez sans doute, M. Bob Woodward et M. Carl Bernstein, au Washington Post, à l’époque du Watergate – les années [72-73-74] , ont été les reporters vedettes, les gens qui ont été capables par du journalisme d’investigation, sinon de faire tomber M. Nixon, en tout cas de faire un portrait quotidien de ce qui se passait, et ils avaient accès à une source à l’intérieur, non pas du gouvernement proprement dit, mais à un informateur qui s’appelait Deep Throat dans leurs comptes-rendus.

Deep throat, ça veut dire gorge profonde, et c’était une plaisanterie à propos d’un film pornographique extrêmement populaire à l’époque. Pourquoi throat ? Parce que ce monsieur parlait prétendument avec une voix éraillée. Et deep, ça veut dire incognito, anonyme. Ça veut dire que c’est une source qui ne révèle pas son identité.

On a découvert ensuite qu’il s’agissait de M. Mark Felt, qui était numéro 2 du FBI. C’est lui qui informait les journalistes en catimini. Pourquoi le faisait-il ? Il n’était pas motivé de manière politique, c’était un homme assez conservateur, en fait. Mais il défendait l’institution de la Police en tant que telle. Il défendait ça par un sens de l’État et pas par une politique politicienne. Ce n’était pas une prise de parti sur l’échiquier politique, c’était une défense des institutions, de l’appareil, de ce que M. Trump appelle le Deep State quand il caricature l’existence d’institutions dont l’activité n’est pas toujours visible – et par définition elle peut même être cachée, comme quand il s’agit de contre-espionnage ou de renseignements généraux – mais qui constituent l’armature d’un pays, et – je ne suis pas le premier à le remarquer – dont l’existence survit en général à des changements de régimes. On le souligne récemment, quand on parle de la Russie, que le passage d’un régime de type communiste soviétique au capitalisme n’a rien changé à la structure du renseignement, en particulier dans le cas de la Russie. Et on avait pu constater la même chose, d’ailleurs, à l’époque de la Révolution de 1917, où pas mal de structures en arrière-plan de l’organisation tsariste de l’État se perpétuaient. Au point que, dans la condamnation qu’on a pu faire éventuellement du communisme soviétique par la suite, en fait, il s’agissait de condamner des restes, en réalité, du tsarisme. Ce sont les ironies de l’Histoire.

Donc, M. Woodward n’est pas quelqu’un qu’on peut décrédibiliser de la même manière qu’on aura pu essayer de le faire avec Mme Omarosa [Manigault-Newman], en disant : « Oui, c’est une vedette de la télé-réalité. En plus elle est dépitée parce qu’elle a perdu son boulot. » ou [avec] M. Michael Wolff : « Oui, c’est un grand reporter, mais enfin il a déjà écrit des livres où on trouvait des erreurs », etc. Vous vous souvenez sans doute de ça, à l’époque où le livre a paru – si j’ai bon souvenir, c’était en janvier de cette année-ci. Quand je relis des passages de ce livre maintenant, a posteriori, on s’aperçoit en fait qu’il avait vrai sur pratiquement tout. Il y a très, très peu de choses qui auraient pu être démenties par la suite, seulement des éléments qu’il aurait pu prévoir et qui n’ont pas eu lieu exactement comme prévus. Mais dans l’ensemble, son information semblait excellente.

Alors, qu’est-ce qu’il ressort de ce livre de M. Woodward ? Eh bien, on n’en sait rien parce qu’on ne l’a pas encore lu. Il n’y a qu’un reporter de la télévision – je ne sais plus sur quelle chaîne – qui a eu accès à une copie du livre, et les gens du Washington Post. Ils ont surtout mis en avant des anecdotes plutôt que la substance même du livre. Il faudra attendre de lire le livre. Ce livre est sans doute un livre extrêmement bien fait : il s’agit d’un journaliste professionnel et qui a continué à exercer son métier et à publier des livres depuis l’époque du Watergate. Vous avez peut-être vu ce film, d’ailleurs, où l’on voit Bernstein et Woodward, qui sont joués à l’écran par Dustin Hoffman et Robert Redford, un excellent film par ailleurs, aussi.

Qu’est-ce qui apparaît essentiellement de ce qu’on a pu voir dans l’article du Washington Post ? Des anecdotes qui sont toutes sur le même thème : c’est la stupidité de Trump. Une stupidité bien particulière, mais des tas de citations qui, probablement, ont été corroborées par Woodward – qui ne s’est certainement pas amusé à mettre des choses qu’il ne pourrait pas prouver par la suite. Un imbécile, un crétin, un type qui raisonne comme un enfant de onze ans – sixth grader, onze ou douze ans, sixième année à l’école -, un idiot qui ne comprend rien.

Une anecdote particulièrement révélatrice : l’avocat de M. Trump, John Dowd, a fait une répétition de ce que pourrait être un entretien de Trump avec la commission Mueller, avec M. Robert Mueller en particulier, qui enquête donc sur une collusion éventuelle avec la Russie. Et John Dowd s’arrachant les cheveux par la suite en constatant à quel point Trump s’en est mal sorti de cette répétition générale, se contredisant, inventant des choses au fur et à mesure, à l’intérieur de sa logique à lui – qu’il n’y a que de fausses nouvelles, des fake news, des « canards », à part ce qu’il dit lui-même – et la réalité qu’il reconstruit à partir d’une représentation qui le met, lui, à l’avant-plan et au centre de toute chose. Et ce M. Dowd, avocat de Trump, avant de démissionner, aurait contacté Mueller et lui aurait conseillé, à Mueller – et ça je crois que c’est quand même très important comme information – il aurait conseillé à Mueller de ne pas avoir un entretien avec Trump, en lui disant : « Vous savez ce qui va se passer : il y aura nécessairement des fuites, et si on voyait à l’étranger, si les chefs d’État étrangers voyaient la manière dont M. Trump se débrouille devant un interrogatoire comme celui-là, cela nuirait considérablement à l’image des États-Unis. » Et M. Mueller lui aurait répondu : « Oui, je comprends ce que vous voulez dire. »

C’est peut-être ça, je dirais, l’information [sourire], plutôt que les noms d’oiseau et les épithètes qui peuvent être divers. C’est peut-être ça, je dirais, la chose la plus confondante, la plus navrante, la plus lamentable, c’est qu’on ne peut même pas interviewer M. Trump devant une cour, parce que ce serait une atteinte à la réputation des États-Unis de voir que quelqu’un qui se débrouille aussi mal est président du pays.

L’image qui va apparaître de Woodward, à partir du peu qu’on sait en ce moment – moi, j’ai commandé une copy, un exemplaire qui devrait m’arriver incessamment – c’est une Maison-Blanche à la dérive. On le savait déjà à partir du compte-rendu détaillé de M. Michael Wolff. Ce qu’a pu dire Mme Manigault-Newman est venu confirmer ça d’un autre point de vue – de quelqu’un qui se trouve moins haut dans la hiérarchie que ceux à qui Wolff avait eu accès. Et là, Woodward a fait un travail considérable : les gens ont vu le nombre de notes qu’il avait prises, le nombre d’informations qu’il a recoupées, avant d’écrire son livre.

Bien entendu, son livre va sortir le 11 septembre, c’est-à-dire un peu moins de deux mois avant les élections de midterm [mi-mandat présidentiel] et M. Trump a bien sûr tweeté : « C’est une manière de saboter les élections de midterm ». On ne sait même pas si c’est nécessaire, parce qu’on constate – j’y ai fait référence, je l’ai mentionné – à une plongée dans les sondages. On avait eu cette période, voilà, depuis l’élection de M. Trump, [avec] une opinion favorable à M. Trump autour des 40% et défavorable autour des 60%. C’était très, très stable. Et là, on est en train de voir dans les sondages une plongée. On tombe à des 33%, des 36%, d’opinion favorable. On tombe d’un cran.

Et moi, j’ai le sentiment… On en aura la confirmation peut-être plus tard, on parle beaucoup de choses qui se passent au plus haut niveau. J’ai l’impression que le livre de Mme Omarosa Manigault-Newman joue un rôle dans ce décrochage de l’opinion. Pourquoi ? Parce qu’elle montre quelqu’un qui a été une partisane enthousiaste de M. Trump, elle montre la désillusion. Elle essaie de montrer – et elle le fait de manière assez convaincante – que les écailles lui sont tombées des yeux. Et je crois que les gens qui ont aimé – ou qui aiment toujours – M. Trump, en lisant ce livre qui est un best-seller – il est très, très lu – peuvent éprouver la même expérience : peuvent se dire : « Oui, il n’est peut-être pas la personne que j’ai aimée. Je suis peut-être comme cette Mme Omarosa Manigault-Newman, j’ai peut-être cru à un mirage. C’est un imbécile. C’est un imbécile qui en plus se croit un génie. »

Pourquoi – alors que tout le monde le décrit comme quelqu’un qui a un QI assez limité – pourquoi, lui, est-il convaincu d’être un génie ? C’est à partir du fait qu’il a gagné beaucoup d’argent, et qu’il est devenu président de la République Fédérale des États-Unis, et que ça l’a convaincu que : il faut être un génie pour le faire. Peut-être même, dans son esprit, qu’il faut être un génie, tout particulièrement parce qu’on n’a pas été très bon à l’école, et que donc, il faut un certain génie.

Qu’est-ce que c’est, son génie ? Eh bien, il n’y a pas de mystère : c’est le fait que, dans des sociétés humaines, nous travaillons tous un peu dans le même sens de l’empathie, de la générosité, de la bonne volonté – qu’Aristote appelle la philia – et il y a la possibilité, toujours, pour quelques personnes – quelques sociopathes – de jouer là-dessus, de tirer parti de la solidarité de l’ensemble, pour essayer d’en tirer parti, et le fait qu’en étant, je dirais, sur la crête qui sépare la légalité et l’illégalité, il est parvenu à gagner énormément d’argent et il doit se dire « Eh bien, je suis un génie, parce que j’ai compris comment marche véritablement ce système et je suis devenu président des États-Unis. »

Et c’est souvent ce que vous disent les hommes d’affaires : « Je comprends comment le système marche vraiment », et ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que le but dans la vie des gens ordinaires et des gens qui seront contents d’avoir vécu ce qu’ils ont vécu, ce n’est pas d’amasser de l’argent par tous les moyens en trichant avec les règles.

Et donc voilà : il est un génie à ses propres yeux, mais le monde entier est en train de lui dire que ce n’est pas l’opinion des autres. Si on arrive à l’arrêter, on aura peut-être, c’est ma conviction, on aura peut-être empêché l’apparition d’un personnage qui aurait pu devenir aussi dangereux que Hitler. Il n’y a pas eu, avec Hitler, avant la chute, il n’y a pas eu de démenti par le monde comme il est en train d’avoir lieu autour de nous. Et c’est formidable que des gens dont, justement, la crédibilité est, comment dire, indiscutable, comme M. Woodward, que ces gens prennent la parole et aient consacré toute leur énergie (parce qu’il n’est pas tout jeune) à essayer de faire tomber ce personnage. Ce ne sera peut-être pas la goutte d’eau – parce que c’est beaucoup plus qu’une goutte d’eau, l’opinion de M. Woodward sur M. Trump – mais c’est peut-être le moment de basculement. Ce sera peut-être celui-là.

Qu’est-ce qui va se passer ? On peut imaginer. C’est quoi ? [Le vingt-cinquième amendement] de la constitution. Que des membres du gouvernement décident de le destituer. Il peut y avoir lancement d’une procédure d’impeachment, de destitution, mais là, ça ne me parait pas possible, je dirais, directement, avant au moins les élections qui donneraient une majorité au Parti démocrate. Il n’est pas impossible non plus qu’il y ait resignation, qu’il y ait démission, démission de M. Trump, en particulier s’il devait y avoir d’autres inculpations autour de lui, en particulier s’il devait y avoir des inculpations, j’en suis certain, par exemple de sa fille Yvanka ou de son gendre Jared Kushner. J’ai l’impression que, là, il se sentirait encore davantage atteint. Déjà que son délire est dans toutes les directions. C’est quelqu’un qui n’est pas dans un bon état d’esprit ! Quand j’ai évoqué sa personnalité, du narcissisme pervers pathologique ou la personnalité perverse narcissique, j’ai insisté sur le fait que c’est une personnalité qui peut basculer dans la dépression la plus profonde, et se sentir, à ce moment-là, acculée au suicide. Le fait que son prétendu accord avec la Corée du Nord a l’air d’avoir complètement… d’être réduit à rien, peut aussi l’encourager à douter encore davantage.

Enfin, voilà où nous en sommes. Le processus est un processus très avancé. On ne voit pas comment il pourrait y avoir un retour en arrière d’une manière ou d’une autre. Ce qui ne dit rien sur la durée encore du processus, mais c’est un processus manifestement irréversible.

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