L’Écho – Comment légitimer la politique de l’offre et la théorie du ruissellement ? le 12 mars 2019

Le ruissellement suppose le pouvoir d’achat

La « politique de l’offre » – que l’offre créera automatiquement sa demande, puisque la production engendrera les salaires de ceux qui produiront – tout comme la « théorie du ruissellement » – qui veut que les plus riches, par leurs achats, subventionnent automatiquement les moins riches qui produiront – négligent cependant chacune un élément essentiel, la première, que les salaires générés devront être d’un niveau suffisamment élevé pour que les salariés achètent la totalité des biens et des services qui seront offerts, et la seconde, celle du ruissellement, qu’il faut pour qu’elle soit valide, que l’économie puisse absorber en tant qu’investissement rentable toute la richesse que les détenteurs de capitaux ont la capacité de mettre à sa disposition.

Or les mécanismes autorisant la politique de l’offre et le ruissellement – pour autant qu’ils aient véritablement existé un jour – ont cessé de l’être aujourd’hui dans l’économie mondiale. Les 50% les moins riches des Américains se partageaient encore 2,8% du patrimoine national en 2000, le chiffre est tombé en 2017 à 1,1%. Les 40% les moins riches se partagent aujourd’hui… rien, les 10% les plus pauvres d’entre eux cumulant des dettes à hauteur de 0,7% du patrimoine national, neutralisant les misérables 0,7% que se partagent les autres. Y a-t-il là un pouvoir d’achat digne de ce nom ? La réponse est non bien entendu. 

Mais qu’en est-il du crédit pour stimuler le pouvoir d’achat ? La contrainte là, c’est que le prêt – en plus d’exiger des versements d’intérêts – doit être remboursé, ce qui fixe à son montant un plafond « naturel » : la somme des salaires qui devront être hypothéqués pour assurer le versement d’intérêt et principal. Et si les salaires sont médiocres à leur niveau annuel, la somme totale des salaires sur une vie restera médiocre elle aussi à l’échelle du montant d’un emprunt conséquent, tel un prêt immobilier.

Quant à la possibilité pour la richesse des mieux nantis de ruisseler entièrement vers ceux qui le sont moins, il faut pour cela que l’économie soit capable d’absorber la somme des capitaux disposés à s’investir. Or, souvenons-nous du premier semestre 2008 quand le Pentagone, le ministère de la Défense américain, ayant épuisé son budget de kérosène en raison du triplement du prix du pétrole brut entre le 1er janvier et le 11 juillet, mena son enquête. Qu’est-ce qui apparut ? Que les spéculateurs n’étaient pas cette fois-ci les habituels suspects, mais des fondations universitaires, des chaines de cliniques, la fondation Guggenheim, un zoo, qui avaient placé leurs réserves dans des fonds spéculatifs, faute qu’existe dans l’économie une demande suffisante pour les financements qu’ils étaient à même de prodiguer.

Si l’on voulait donc donner une légitimité à la politique de l’offre et à la théorie du ruissellement, il faudrait reconstituer au niveau de la population une demande potentielle, autrement dit lui rendre un pouvoir d’achat à la hauteur des sommes que les plus riches d’entre nous sont disposés à investir. Le meilleur moyen pour cela serait d’augmenter les salaires. Mais on nous arrête là aussitôt : « L’économie ne le permet pas ! » Le mot magique expliquant que l’économie ne permet pas que l’on relance l’économie, c’est « productivité » : la valeur ajoutée à l’économie par heure de travail.

Il existe en effet un inexplicable « paradoxe de la productivité » : l’invasion du numérique dans l’économie n’aurait pas produit le bond extraordinaire, par un facteur de 100, sinon de 1000, dans la productivité que chacun a pourtant cru observer. Les chiffres mettent au contraire en évidence une stagnation, voire même une baisse de la productivité. Comment expliquer ce paradoxe ?

Les spécialistes ont envisagé plusieurs hypothèses : que les espoirs nés de l’informatique étaient en réalité infondés, que le calcul de la productivité est inadéquat pour le nouveau monde numérique, que ses effets sont si concentrés que la rente passe inaperçue, ou bien encore que les effets de la révolution numérique ne se feront sentir que bien plus tard.

La stagnation de la productivité résulte en réalité de deux éléments. Le premier, c’est l’inadaptation du calcul comptable à la nouvelle économie, ce que trahit d’ailleurs le montant du « goodwill » : la différence entre le prix de marché d’une entreprise et l’addition comptable du prix escompté de ses constituants, reflétant précisément la part de richesse que la logique comptable échoue à capturer. Le second élément, c’est que le rendement décuplé de ceux dont le travail bénéficie du développement du numérique se voit neutralisé dans le calcul de la productivité par la valeur ajoutée tendant vers zéro de l’apport des salariés dont le travail n’en bénéficie pas.

Qu’en conclure ? Qu’il faut d’abord, pour que le chiffre de la productivité puisse à nouveau être invoqué, adapter les règles comptables à la nouvelle réalité numérique, hausser ensuite le salaire des bénéficiaires du numérique pour refléter la richesse qu’ils créent effectivement, qu’il faut enfin, pour que ne se crée pas une caste de parias des laissés pour compte du numérique, mettre à plat la disparition inéluctable du salariat et envisager la dissociation future du revenu des ménages et du travail effectué par leurs membres. 

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