Quinzaines, Le temps du grand chambardement est venu, le 5 novembre 2019

Le temps du grand chambardement est venu

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Les lanceurs d’alerte de l’extinction haussent les épaules quand leurs adversaires qualifient leur discours d’« apocalyptique ». Si l’on se souvient du texte qu’est l’Apocalypse, vingt-septième et dernier livre du Nouveau Testament, les uns et les autres ont sans doute raison, chacun en conformité avec ses propres objectifs.

« Une grande merveille parut dans le ciel : une femme vêtue du soleil et de la lune sous ses pieds, et sur sa tête, une couronne de douze étoiles. Elle était grosse, et elle pleurait étant en travail et dans les douleurs de l’enfantement.

Un autre prodige parut encore dans le ciel. Voyez ! (ἰδοὺ) un grand dragon rouge, ayant sept têtes et dix cornes, et sur ses têtes, sept couronnes. Sa queue entraîna le tiers des étoiles du ciel, et les précipita à terre. Le dragon se tint devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer son enfant aussitôt né.

Elle donna le jour à un enfant mâle, qui dominerait toutes les nations avec une verge de fer, et son enfant fut enlevé en direction de Dieu et de son trône. Et la femme s’enfuit dans le désert, où un lieu lui avait été aménagé par Dieu, afin qu’elle y fût nourrie pendant mille deux cent soixante jours.

Dans le ciel, la guerre faisait rage. Michel et ses anges combattirent le dragon. Et le dragon et ses anges luttèrent, mais ils ne l’emportèrent pas, et il n’y eut plus place pour eux dans le ciel.

Et il fut chassé, le grand dragon, l’antique serpent nommé « Diable » et « Satan », celui par qui tous sont séduits sur la terre ; il fut précipité à terre et ses anges avec lui.

Et j’entendis dans le ciel une forte voix qui disait : ‘Maintenant vient le salut et la force, et le royaume de notre Dieu, et l’autorité de son Christ ; car il a été renversé, l’accusateur de nos frères, celui qui les accusait devant notre Dieu jour et nuit’. »

Ce qui précède est un extrait du chapitre 12 de L’Apocalypse dit de saint Jean, composé de 22 chapitres et 27e et dernier livre de l’ensemble que nous appelons Nouveau Testament, seconde partie lui-même, après l’Ancien Testament, de la Bible, le texte sacré des Chrétiens.

J’ai traduit le grec ἰδοὺ, que l’on pourrait qualifier d’« interjection d’alarmisme » par « Voyez ! », plutôt que par l’anodin « voici » des traductions françaises, alors que l’anglais a le plus expressif « lo and behold » utilisé dans la « Version autorisée » : la traduction biblique commanditée par le roi Jacques, qui prit sept ans à écrire (1604-1611). 

L’anglais a retenu dans la langue « lo and behold » pour en faire même, pourrait-on dire,  l’« interjection d’alarmisme » par excellence, souvent aujourd’hui pour un usage comique mais aussi pour animer les histoires que l’on raconte aux petits enfants pour les endormir : « Mais alors que le Petit Chaperon rouge trottine le cœur léger, lo and behold ! quelle est donc cette silhouette sombre que l’on devine dans un buisson ? » …

Le mot « apocalypse » est la non-traduction du grec ἀποκάλυψις qui signifie « dévoilement » ou « révélation ». Les anglophones disent d’ailleurs pour ce que nous appelons L’Apocalypse, « The Book of Revelation », le Livre de la Révélation.

Comment est-on passé de l’idée de révélation à celle d’apocalypse au sens où nous l’entendons maintenant, de grand chambardement ? Tout simplement parce que la révélation que nous communique Jean, est celle d’un message que lui a adressé Jésus-Christ annonçant un bouleversement colossal :

 « La Révélation de Jésus Christ, que Dieu lui a donnée pour montrer à ses serviteurs ce qui doit bientôt arriver, et qu’il a fait connaître en envoyant son ange à son serviteur Jean, lequel a consigné la parole de Dieu et le témoignage de Jésus Christ, ainsi que la vision qu’il eut » (1 : 1-2).

Un bouleversement qui fera assister à pas moins que la descente sur terre d’une ville tout entière :

 « Et moi, Jean, je vis descendre du ciel en provenance de Dieu, la ville sainte, la nouvelle Jérusalem, préparée comme une épouse parée pour son promis » (21 : 2).

Un bouleversement qui abolira toute souffrance :

« Et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux, et il n’y aura plus ni mort, ni deuil, ni pleurs, ni non plus de douleur, car l’ordre ancien aura péri » (21 : 4).

Il est beaucoup question de l’apocalypse aujourd’hui. Le dictionnaire définit « apocalypse » ainsi : « fin du monde », « destruction de taille catastrophique ». Pour « apocalyptique », il offre comme synonyme, « épouvantable ».

La langue n’a donc retenu que la première phase de l’apocalypse biblique : celle de la dévastation, et a ignoré la seconde : celle de la régénérescence et de la fin de toute souffrance.

Alors que ceux qui avertissent du risque d’extinction du genre humain et alertent en ce sens évitent ces mots, ceux qui les combattent y recourent pour les tancer : ils leurs reprochent, parfois avec véhémence, leur « apocalypse » ou leur « vision apocalyptique », en raison sans doute de connotations de ces deux mots que les dictionnaires négligent : celles d’une exagération et d’une volonté gratuite de terrifier.

Pourquoi ces connotations ? Parce que l’événement annoncé par Jean de Patmos (et par les autres auteurs de textes apocalyptiques : Baruch, Daniel) n’a pas eu lieu, malgré l’imminence proclamée par leur auteur à l’époque. Et parce que du coup, le ton alarmiste et la fantasmagorie visuelle qui caractérisent le texte paraissent avec le recul tout particulièrement surfaits.

Jacob Taubes écrivait dans sa thèse, Eschatologie occidentale :

« La question primordiale de l’Apocalypse est quand ? La question se pose en raison de l’attente pressante de la rédemption, et la réponse évidente est bientôt. L’imminence est le trait essentiel de la croyance apocalyptique […] Un trait commun à tous les auteurs d’apocalypse est leur certitude qu’ils sont sur le point de vivre la fin » (Taubes [1947] 2009 : 32).

Faire peur sans doute, mais faire peur gratuitement, sans véritable justification, affirment les adversaires des lanceurs d’alerte.

Il se disait dans l’antiquité que Jean avait écrit son apocalypse en réaction aux persécutions de Domitien. Les historiens ne trouvent cependant aucune trace de répression à cette époque. Du coup, un soupçon s’est fait jour : plutôt que d’un discours d’intention défensive, ne s’agissait-il pas d’un discours au contraire offensif ? Le souci n’était-il pas précisément de faire advenir le nouvel ordre, aboutissement de la vision : un ordre sans larmes, le précédent ayant été aboli avec l’aide du Dieu tout-puissant – ou pourquoi pas ? en se passant entièrement de son aide ?

« La littérature apocalyptique est écrite pour réveiller l’âme et l’esprit, écrivait encore Taubes, quelles que soient les divisions. Alors que les écritures canoniques des églises individuelles sont nationales, les écrits apocalyptiques sont à proprement parler internationaux. Ils intègrent tout ce qui exacerbe les sentiments » (Taubes [1947] 2009 : 25-26).

« Exacerber les sentiments », d’où le tempo échevelé des récits apocalyptiques : à peine la terre s’est-elle fendue que le ciel s’embrase du combat de 144.000 anges contre 200 millions de démons. La saturation visuelle est recherchée chez l’auditeur par le nombre de créatures à imaginer et par le fait qu’elles sont autant de chimères dont la représentation force à imaginer une cascade ininterrompue de métamorphoses :

« L’apparence des criquets était semblable à des chevaux prêts au combat, et sur leur tête étaient comme des couronnes d’or, et leur face était pareille à un visage humain.

Et leurs cheveux étaient comme les cheveux des femmes, et leurs dents étaient comme les dents du lion.

Ils avaient des armures comme des cuirasses de fer, et le bruissement de leurs ailes était comme le vacarme de chars à plusieurs chevaux accourant au combat.

Ils avaient une queue semblable à celle des scorpions : il y avait dans leur queue un dard capable d’infliger aux hommes une douleur qui durerait cinq mois » (9 : 6-10).

Pourquoi alors « apocalyptique » appliqué à ceux qui préviennent de la menace d’extinction, alors que ceux-ci évitent le terme ? Peut-être en raison de la seconde phase de l’Apocalypse : la fin prophétisée de toute souffrance, dont ni les chantres ni les détracteurs de l’apocalypse à venir n’ignorent la promesse, et à laquelle les lanceurs d’alerte aspirent, mais qui laisse indifférent leurs critiques : dans le monde tel qu’il est, la souffrance n’est-elle pas pour ces derniers, essentiellement celle d’autrui ?   

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Taubes, Jacob, Occidental Eschatology, Stanford : Stanford University Press [1947] 2009 [Eschatologie occidentale, Paris : Éditions de l’Éclat, 2009]

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12 réflexions sur « Quinzaines, Le temps du grand chambardement est venu, le 5 novembre 2019 »

  1. Lettre de Joan Baez à Greta Thunberg : « combattre cette apocalypse »
     » Chère Greta,
    Merci d’être venus dans ce pays pour dire la vérité à la nation la plus puissante du monde.
    Les bastions de la richesse et du pouvoir nous ont mis à l’avant-scène de la catastrophe environnementale, de la sixième extinction, de la fin possible de la civilisation telle que nous la connaissons.
    La seule façon de combattre cette apocalypse est de créer un mouvement de masse, à partir de la base. Cela signifie qu’il faut joindre le geste à la parole. Cela signifie prendre des risques. Cela signifie qu’il faut trouver sa voix au milieu du vacarme du déni.
    C’est exactement ce que vous et les autres jeunes gens de cette Terre faites aujourd’hui.
    Il y a ici une autre nation, celle des gens honnêtes, que vous avez profondément émue. En tant que membre de cette nation, je fais l’inventaire de ma propre vie, pour voir si je peux me conformer aux normes que vous et les enfants de nos enfants exigent de nous. J’espère que je peux.
    Quand les politiciens adultes ont frénétiquement besoin de vous attaquer, c’est que vous faites absolument la bonne chose.
    Très sincèrement vôtre,
    Joan Baez »

    La lettre ouverte de Joan Baez à Greta Thunberg publiée sur le site Rolling Stone.
    Merci Le Yéti !

    PS – je suis extrêmement touché par cette convergence … Difficile à dire à quel point pour ceux qui ont plus de 50 ans…

  2. Après Paul, Saul de Tarse, puis Jean de Patmos, Paul Jorion…
    qui pourrait faire appel aux commentaires des Témoins de Jéhovah !?

    Leur traduction donne: « Regardez » ce qui est moins anodin que « Voici » 😉

    Quant à ceux qui ne reconnaissent pas Jésus comme le Messie… et qui attendent le messie, ils se préparent aussi à la guerre, dont ils pensent être vainqueurs (en soumettant le reste du monde, références à fournir…), guerre qui aboutira à ce qui est inscrit à l’ONU:
    « et de leurs épées ils forgeront des socs, et de leurs lances, des serpes: une nation ne lèvera pas l’épée contre une autre nation, et on n’apprendra plus la guerre. » (Esaïe selon Darby)

    Notons que dans ce dernier « Livre » apparaît dès le début le groupe des « marchands itinérants » ou système commercial cupide selon l’interprétation des TJ. Il semble bien que ce groupe ne soit pas pour rien, mais pas seul, dans l’effondrement annoncé, soit, accompagné et des religions et des politiques.

    Paul Jorion, auriez-vous été visité par ces prédicateurs ?

  3. À la toute fin de 1984, Winston Smith, le héros du roman, comprend tout ; mais c’est au moment où il est abattu d’une balle dans la tête qu’il comprend tout…
    Orwell a su, là, en quelques mots, exprimer ce que signifie « révélation » au sens du livre de l’Apocalypse.
    Effectivement toute souffrance disparaît avec la mort. Effectivement à ce moment-là toute autre considération disparaît et on comprend tout. À ce moment-là en effet finis les préjugés, les tabous, les convictions, les certitudes… alors on ne peut pas ne pas tout comprendre.
    Ce qui est tragique est que nous avons d’ores et déjà tous les éléments pour tout comprendre. Alors pourquoi nous laissons-nous berner par préjugés, tabous, convictions, certitudes… qui nous mènent à notre perte ?
    Nous réveillerons-nous avant le gouffre ?
    « Là où croit le péril, croit aussi ce qui sauve » : les poètes parfois disent vrai…

  4. Bonjour monsieur Jorion,

    Les histoires et les faux scandales contre Trump se succèdent, la propagande tourne a plein régime depuis plus de 4 ans jusqu’à en devenir visible et écœurant même pour les anti-trump, et pourtant il est toujours solidement là, allant même jusqu’à porter des coups majeurs à ses adversaires avec l’affaire Epstein.

    Cette nouvelle histoire d’impeachment en est une énième illustration. Avec les récentes évolutions, l’opinion sait que Trump a demandé à la justice Ukrainienne de faire son travail, quand la vidéo de Joe Biden au CFR le montre en train de se vanter d’avoir usé de l’influence que lui conférait son poste pour empêcher la justice Ukrainienne d’enquêter sur son fils… Le parallèle est terrible.

    Une fois de plus, le piège s’est refermé et tel est pris qui croyait prendre. Trump a clairement démontré qu’il avait toujours 10 coups d’avance sur ses adversaires qui oscillent entre panique, désespoir et sursaut de leur arrogance passée. Spectacle pathétique.

    Bonne continuation.

  5. Et même la liberté ne peut être que collective pour participer à l’épanouissement des singularités que composent notre société.
    Alors pour tout le monde ça devait être ce que vous dites. D’abord l’autre.

  6. Ces écrits ne sont-ils pas simplement l’expression de la croyance en un monde magique comme chez les enfants dont même les grands penseurs ont quelquefois besoin pour supporter leur condition de simples humains?

  7. Quand j’ai lu: « Une grande merveille parut dans le ciel : une femme vêtue du soleil et de la lune sous ses pieds, et sur sa tête, une couronne de douze étoiles. Elle était grosse, et elle pleurait étant en travail et dans les douleurs de l’enfantement. », j’ai cru un instant que vous alliez suggérer que cette femme (couronnée des 12 étoiles du drapeau européen) était la préfiguration de Greta. Quand même pas…
    A ce propos, comme annoncé, des débats (animés) ont lieu autour de la vidéo #Anita. J’ai eu l’occasion de dire aux réalisateurs du Biais vert que sur ce blog, la majorité des avis était négative. Il me fut répondu que sur d’autres forums en ligne c’était le contraire mais qu’ils étaient désolés si leurs intentions étaient mal comprises par certains.
    J’ai bien entendu qu’il vous serait difficile de croire que ce groupe fait partie des soutiens de Greta. Pourtant, si vous aviez entendu l’intervention anticapitaliste de Félicien Bogaerts dans un panel théoriquement écologiste, vous lui auriez peut-être un peu pardonné.

    1. Envoyer un message sans ambiguïté est le B A BA de la politique.

      Envoyer un message dont ne serait-ce qu’¼ des personnes le comprennent comme voulant dire exactement le contraire de ce que vous entendez dire suggère qu’il vous reste beaucoup à faire avant d’avoir appris votre métier.

  8. Apocalypse?
    Et bien quand on regarde les préoccupations de nos contemporains, on ne dirait pas que l’on se dirige vers un monde à+2°C voir plus si on en croit certaines études.
    Au lieu de çà, on regarde toujours avec intérêt les saints indicateurs de nos oracles: PIB, chômage, dette, productivité, financiarisation, titrisation, charge sociale, performance, qualité de service, etc,etc,etc,etc J’ai l’impression que pour la plupart des gens la vie n’est vu que à travers ces chiffres. Il leur est quasi impossible d’imaginer une autre forme de gouvernance de nos sociétés. Pour certains cela demanderait de changer tellement de leurs concepts moraux, qu’ils s’imposent un « No Alternative » de fait à eux même……
    C’est assez fascinant!
    Au fond, on est peut être tous touché par le syndrome de Stockholm….On sait tous que le capitalisme est un système de pensée toxique pour l’homme et son environnement mais c’est comme si on avait apprit à aimer sa douce torture…

  9. Il y aurait une oscillation entre deux manières fondamentales de gérer sa propre souffrance synchronisée avec le cycle des civilisations.
    L’effondrement en cours est dominé, d’une part, par un groupe privilégié minoritaire ne l’ayant pas connu depuis fort longtemps et qui l’appréhende. En face, une majorité de la population pour qui la souffrance devrait être le marchepied vers le bonheur mais qui se révèle être un état qui se détériore inexorablement.
    L’apocalypse du point de vue des riches c’est la phase de remise à zéro, tandis que pour les pauvres c’est la deuxième phase, « de toute façon on est déjà dans la merde jusqu’au coup », alors allons-y, et on verra bien.
    Viens se greffer sur cette situation instable des leader démagogues assoiffés de pouvoir comme Trump, qui promettent au pauvre (blanc) l’avènement de l’apocalypse dans leur acceptation (de ceux qui souffrent).
    Alors, bien sûr, quand des Greta, des Paul Jorion et consorts osent disséminer des fake niouse sur une hypothétique disparition de l’humanité, là ils dépassent les bornes. Les pros de l’apocalypse c’est nous, les nantis angoissés par la souffrance avenir. Ces derniers ont opté, consciemment ou pas, pour une réduction massive de la population par la sélection de leurs leaders, qui d’un côté leur foutent une paix royale, et de l’autre attisent les haines entre pauvres pour précipiter leur élimination.

    1. Ne pouvant me résoudre à penser que la majorité des politiciens républicains sont des imbéciles, et que la déferlante de publication par des proches du pouvoir de Trump étale sa bêtise et son incompétence comme si c’était une révélation, je dois en conclure qu’ils pouvaient parfaitement anticiper les conséquences de leur inaction lors du choix du candidat présidentiel.

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