Notre politique n’est pas conçue pour protéger le public du Covid-19, par George Monbiot

 Our politics isn’t designed to protect the public from Covid-19 (traduction 99% DeepL). The Guardian, le 18 mars 2020. Ouvert aux commentaires.

La politique du déni, qui fut développée pour la première fois dans l’industrie du tabac, a de graves conséquences pour un gouvernement Johnson en difficulté.

Les pires personnes possibles sont aux manettes au pire moment. Au Royaume-Uni, aux États-Unis et en Australie, la politique des partis au pouvoir s’est construite sur l’écartement et le déni du risque. Tout comme ces politiques ont retardé les réponses nécessaires à la dégradation du climat, à l’effondrement écologique, à la pollution de l’air et de l’eau, à l’obésité et à l’endettement des consommateurs, elles apparaissent avoir tout autant retardé le confinement efficace de Covid-19.

Je pense que ce n’est pas une coïncidence si ces trois gouvernements ont réagi plus tard que des nations comparables, et avec des mesures qui semblaient malheureusement sans commune mesure avec l’ampleur de la crise. La lenteur remarquable du Royaume-Uni à se mobiliser, suivie de sa stratégie potentiellement catastrophique – farouchement critiquée par des experts indépendants et maintenant abandonnée – pour créer une immunité de groupe, et son incapacité persistante à tester et à suivre efficacement ou à fournir des équipements de protection aux travailleurs de la santé, pourraient contribuer à provoquer un grand nombre de décès inutiles. Mais pour réagir rapidement et suffisamment, il aurait fallu abandonner toute une structure de pensée politique développée dans ces pays au cours du dernier demi-siècle.

La politique est comprise à son mieux comme arrangeant des relations publiques pour des intérêts particuliers. Et ce sont les intérêts qui passent avant tout ; la politique est le moyen par lequel ils sont justifiés et promus. À gauche, les groupes d’intérêts dominants peuvent être très importants – tous ceux qui utilisent les services publics, par exemple. À droite, ils ont tendance à être beaucoup plus petits. Aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Australie, ils sont même très petits : ils sont pour la plupart multimillionnaires et forment un groupe très particulier d’entreprises : celles dont les profits dépendent du traitement cavalier des personnes et de la planète.

Au cours des 20 dernières années, j’ai étudié le rôle remarquablement puissant mais surtout caché des compagnies de tabac et de pétrole dans l’élaboration des politiques publiques de ces trois pays. J’ai vu comment les compagnies de tabac finançaient secrètement une infrastructure de persuasion pour nier les effets du tabagisme. Cette infrastructure a ensuite été utilisée, souvent par les mêmes lobbyistes professionnels, pour semer le doute sur la science du climat et attaquer les chercheurs et les militants écologistes.

J’ai montré comment ces sociétés ont financé des groupes de réflexion de droite et des professeurs d’université pour lancer des attaques contre la politique de santé publique en général et créer un nouveau récit des risques, testé sur des groupes de discussion et affiné dans les médias. Elles ont recadré le gouvernement responsable en le présentant comme l'”État nounou”, la “police de la santé” et les “zélotes de la sécurité et de la santé” (elf’n’safety zealots). Ils ont rejeté les conclusions et les prédictions scientifiques en les qualifiant de “craintes non fondées”, d'”aversion pour le risque” et d’ “alarmisme”. Les protections publiques ont été requalifiées péjorativement en “paperasserie”, “ingérence” et “contrôle de l’État”. Le gouvernement lui-même a été présenté comme une menace mortelle pour notre liberté.

Leur but était de rendre les gouvernements moins désireux et moins capables de répondre aux crises de santé publique et d’environnement. Les groupes que ces sociétés ont contribué à financer – groupes de réflexion et unités politiques, lobbyistes et comités d’action politique – ont ensuite été utilisés par d’autres intérêts : des sociétés de santé privées espérant démanteler l’assurance maladie, des fabricants de pesticides cherchant à supprimer les contrôles réglementaires, des fabricants de malbouffe réticents aux restrictions publicitaires, des milliardaires cherchant à éviter les impôts. De concert, ces groupes ont affiné l’idéologie justificative pour fragmenter et privatiser les services publics, réduire l’État et paralyser sa capacité à gouverner.

Aujourd’hui, dans ces trois nations, cette infrastructure est le gouvernement. Le 10 Downing Street a été empli de gens appartenant à des groupes fortement associés aux attaques contre la réglementation et l’intervention de l’État – comme Munira Mirza, qui a cofondé le Manifesto Club, Chloe Westley de la TaxPayers’ Alliance et, bien sûr, Dominic Cummings, qui a été engagé par Matthew Elliott, le fondateur de la TaxPayers’ Alliance, pour diriger Vote Leave.

Lorsque Boris Johnson a formé son premier gouvernement, l’Institut des affaires économiques (IEA Inst. of Econ. Affairs), qui a été financé par l’industrie du tabac, s’est vanté que 14 de ses députés “frontbenchers”, dont le ministre de l’intérieur, le ministre des affaires étrangères et le chancelier, fussent des “anciens des initiatives de l’IEA”. Le ministre des affaires étrangères, Dominic Raab, a publié un livre et en a lancé un autre par l’intermédiaire de l’IEA, qu’il a remercié pour l’avoir aidé “à mener la guerre des idées”. Le ministre de la santé, Matt Hancock, dans un rôle précédent, a cherché à transformer un document de l’IEA en politique gouvernementale. Il a accepté des dons importants de la part du président de l’organisation, Neil Record. La ministre de l’Intérieur, Priti Patel, était-elle,  auparavant, une lobbyiste du tabac. Un nouveau député conservateur sur cinq a travaillé dans le domaine du lobbying ou des relations publiques pour le compte d’entreprises.

La politique moderne est impossible à comprendre sans saisir le “paradoxe de la pollution”: Plus une entreprise présente de risques pour la santé et le bien-être publics, plus elle doit consacrer d’argent à la politique. Plus le risque pour la santé publique et le bien-être d’une entreprise est grand, plus elle doit consacrer d’argent à la politique – pour s’assurer que les activités auxquelles elle se livre ne soient pas prohibées. Les dépenses politiques sont alors dominées par les entreprises les plus sales, ce qui leur permet d’exercer la plus grande influence et d’évincer leurs rivales plus propres. Bien que personne n’ait d’intérêt commercial dans la propagation du coronavirus, la nature et la teneur des gouvernements que ces intérêts ont construits entravent les tentatives des États de réagir rapidement et de manière appropriée.

Le Brexit (vous vous en souvenez ?) pourrait ainsi être interprété comme un effort pour combler la grande fracture, causée au sein même des conservateurs, par la montée en puissance de l’argent sale. Le parti s’est divisé entre une base conservatrice plus ancienne, avec une forte aversion pour la nouveauté et le changement, et son opposé diamétral : la droite radicale qui prend des risques. Quitter l’Union européenne permit de concilier ces intérêts très différents; tout en menaçant simultanément les normes alimentaires et les protections environnementales, ainsi que le contrôle des prix des médicaments et d’autres réglementations cruciales; tout en élevant des barrières à l’immigration et à l’intégration avec d’autres nations. Le justificatif du  Brexit invoque les anciens mythes de l’empire, du destin et de l’exceptionnalisme [britannique] tout en nous exposant potentiellement aux conditions les plus dures du commerce international. Le Brexit risque d’affaiblir encore davantage la capacité de l’État à répondre aux nombreuses crises auxquelles nous sommes confrontés.

La théorie sur laquelle repose cette forme de gouvernement peut sembler plausible et logiquement cohérente. Puis vient le moment où la réalité frappe, et nous nous retrouvons au pire endroit pour répondre à la crise, avec des gouvernements qui ont un mépris profond de la sécurité publique et –sous forme d’un réflexe– un recours au déni. Lorsque des catastrophes surviennent, leurs auteurs se retrouvent à errer, perplexes, dans les terrains dévastés, incapables de concilier ce qu’ils voient avec ce qu’ils croient. En témoignent la réaction de Scott Morrison aux incendies australiens et l’engagement tardif de Boris Johnson dans les inondations britanniques [de janvier-février : désastreuses]. C’est ce que nous constatons aujourd’hui, alors que les gouvernements Trump, Johnson et Morrison sont en difficulté face à cette pandémie.

Ils sont appelés à gouverner, mais ce qu’ils savent se résume à une seule chose: que l’État est l’ennemi.

– George Monbiot est chroniqueur au Guardian

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16 réflexions sur « Notre politique n’est pas conçue pour protéger le public du Covid-19, par George Monbiot »

  1. Terrible synthèse! Si on veut sauver ce qui reste, il faudra compter que sur nous même…
    Mais par ou commencer?

  2. Ca donne quelques billes pour comparer les désastres à venir chez nos (stoïques ? ) voisins anglo-saxons de la planète (UK, US, Australie, j’aimerais que la Nouvelle-Zélande fasse mieux avec Jacinda Ardern, à suivre, cas intéressant d’un gvt Labour assez conscient de l’importance de ses électeurs “ordinaires” et pouvant faire preuve de compassion et implémenter les rudiments de “philia” dont on parle ici à l’envi.

  3. Dans votre démonstration “Les pires personnes possibles sont aux manettes au pire moment”, il manque un prétendant et non des moindres : Bolsonaro

    1. C’est la démonstration de George (sans “s”, Paul, oh my god) George Monbiot, disais-je, pas la mienne ni celle de Paul.
      Je parierais qu’il vise le public anglo-saxon (Commonwealth+USA) et que le cas Bolsonaro n’est pas celui qui cause à ce public le plus. En plus, la santé au Brésil, c’est ouvertement connu comme étant à deux vitesses depuis longtemps (les cliniques de chirurgie esthétiques par exemple, fameuses entre toutes). Donc même pas la peine de dénoncer, je pense pas que les années Lula aient changé cette “donne à deux vitesses”, elles ont juste permis à la partie “basse vitesse” de ne pas sombrer, ce qui est immense au quotidien.
      Et il est plus “inattendu” d’avoir des clowns et des idiots au pays de Harvard (USA) de Cambridge et Oxford (UK) et même en Australie, il y a pas mal de “rouge Labor” dans cette carte
      https://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/timeline/a59d225633e5add160699dc2276d5de1.png)

  4. ” Sola Fide”, “Sola Scriptura”, sont profondément inscrits chez les protestants.
    Je ne suis pas étonné.

  5. Vu le scandale de l’Oxycontin (un opioïde) “qui a causé la mort de près de 300 000 personnes en vingt ans aux Etats-Unis, dont 72 000 pour la seule année 2017” on ne peut en effet que constater que ce qui est en train de se passer à propos du coronavirus est conforme à la logique du système.

    En fait le mot scandale et le qualificatif “hors du commun” ne sont pas réellement appropriés parce qu’ils suggèrent qu’il s’agit d’un événement hors-norme et surprenant alors que c’est en réalité un exemple (le pire jusqu’ici ?) de ce à quoi conduit la médecine quand elle est optimisée au profit des actionnaires.

    https://www.lemonde.fr/culture/article/2019/02/21/antidouleurs-l-amerique-devastee-un-scandale-sanitaire-hors-du-commun_5426103_3246.html

    1. On peut le suivre à travers Julia Roberts
      Le film Erin Brockovich (de Soderbergh) sur le pb de la pollution due au Chrome VI a 20 ans pile
      (On en reparle à cause du film Troubled Waters sur la Sté DuPont et les composés fluorés)
      Et le dernier “looking for Ben” de mémoire est sur l’oxycontine ou équivalent

      1. Ben ça alors, personne ne réagit à l’évocation de Julia Roberts !
        Serais-je has been ?
        Ou alors cela est révélateur des circonstances ?

      2. Film sympa (Erin Brockovich), mais malheureusement aux dernières nouvelles presque rien n’a changé sur le site de l’industriel, après le procès et les indemnisations records (je crois) à l’époque…

  6. M Monbiot a raison. Des sales entreprises achètent des sales politiciens. Mais ces sales entreprises n’existent qu’en se nourrissant des “gentils” consommateurs friands de leur sales produits 😉

  7. “Notre politique n’est pas conçue pour protéger le public du Covid-19” s’applique aussi à la France :
    Une fois que la tactique médiatisée et initialement assez fructueuse de recherche systématique du cas zéro, test systématique et mise en isolement a été abandonnée, peut-être par saturation du nombre de tests journaliers, plus probablement par contamination spontanée diffuse, liée à l’absence de contrôle sérieux aux frontières, aucune mesure de confinement efficace et drastique n’a été mise en place localement autour des foyers détectés, comme en chine ou en Itaie, le choix ayant été fait probablement inconsciemment par consensus de groupe au sein d’instances dirigeantes mal définies de passer à l’abandon de l’endiguement pour le choix d’une politique de protection par immunisation globale de la population à l’Anglo-saxone.
    Après tout 2 % de léthalité sur 60% de la population, ce n’est pas une menace pour la survie de l’espèce.
    Le seul problème c’est que bien que sans traitement, l’issue de la maladie peut être atténuée par des soins nécessitant outre du personnel des moyens spécifiques : lits équipés et assistance respiratoire.
    Celà aurait été plus simple si l’absence de traitement connue, s’était accompagnée de l’absence de soins efficaces.
    Une responsabilité politique, voire un désagrément psychologique apparaît si ces moyens ne sont pas là pour tous.
    Il est bien évident depuis plusieurs semaines compte tenu de la progression exponentielle (courbe généralement inconnue des énarques) que les capacités existantes 5000 + 7000 (occupées à 90 % rentabilité oblige ..) ne pourront très rapidement pas faire face au besoin (dans 10 jours sûrement).
    Il est donc nécessaire de prendre des mesures spectaculaires pour ne pas endosser la responsabilité du désastre qui s’annonce. Mais si le confinement va bien dans une semaine casser la pente de l’exponentielle, c’est à un niveau très élevé, et de toute manière il n’est pas envisagé, en tout cas pas annoncé de sortie de crise par attente zone par zone de décontamination totale (zéro cas en plus de 14 jours) comme à Wuhan.
    C’est donc bien que l’hypothèse de contamination généralisée est l’hypothèse de référence avec ses 2 % x 60 %= 720 000 morts à la clé pour la France, l’écrêtement du pic n’ayant qu’une incidence anecdotique, sur le total, et visant surtout à protéger un peu les soignants et surtout la responsabilité politique. Si l’on voulait limiter le nombre de cas journaliers graves nécessitant une assistance aux capacités réelles, la durée du confinement serait très longue 3 000 000 /3000 => 3 ans, probablement inenvisageable économiquement.

    1. Commencez par charger et écouter la conférence de Philippe Sansonetti du 16 mars au collège de France , déjà trois fois référencée ici , et vous gambergerez moins dans vos constructions personnelles .

      1. Philippe Sansonetti est sans doute un expert mais sa conférence tenue devant 2 personnes dans le grand amphi est assez longue, et son discours qui ne nie pas la gravité de la maladie, reste très académique dans son ton, se refuse par pudeur ? à toute évaluation chiffrée. Pourquoi cette conférence est-elle donnée ce jour là et pas 2 mois, au moins un mois plus tôt, un tel spécialiste a-t-il appris tant de chose pendant cette période qu’il ne sache pas déjà ?
        Je doute qu’un tel discours soit de nature à éclairer nos dirigeants, en particulier quand il termine sur l’espoir lénifiant d’un vaccin, dont tout le monde sait qu’il ne faut rien en espérer (sauf miracle) avant 18 mois et quand il présente 3 voies en préconisant la voie médiane (qui sera celle préconisée le soir même) mais sans la chiffrer, ce que ma contribution essayait de faire (très grossièrement) mais il s’agit d’approximation à 6 ou 10 db !
        Aucun des chiffres qu’il communique ne semble en désaccord avec les éléments de base qui entrent dans mes gambergements.
        En particulier s’il écarte l’option ne rien faire à cause de son coût humain qu’il juge trop élevé, il ne retient pas l’option chinoise (maintenant prouvée) au motif que l’éradication de la maladie, laisserait une population certes moins touchée mais restant naïve enfermée dans ses frontières de quarantaine.
        Il lui préfère une solution présentée comme intermédiaire dont on voit mal comment le coût en vie humaine serait inférieur à la solution précédente si la maladie n’est pas éradiquée, basée sur l’attente d’un vaccin salvateur.
        La distanciation sociale (confinement) ècrête assurèment le nombre de cas journalier même si elle est insuffisante, mais ne fait qu’étaler dans le temps les victimes, aboutissant au même total si l’on ne conserve pas des mesures de distanciation pour amoindrir le coefficient de contagion.
        Si les mesures de distanciation sont suffisantes c’est à dire si elles réduisent ce coefficient à un nombre inférieur à un la maladie ne peut que régresser progressivement pour disparaître on ne réapparaître qu’en des apports isolés, c’est alors la méthode chinoise, qui peut réussir plus vite qu’un vaccin et d’autant plus vite qu’elle est appliquée tôt.
        Il est incompréhensible qu’un “expert” n’ait pu présenté les choses ainsi au moins un mois plus tôt.
        Le calcul de ma contribution précédente n’avait pour but que d’illustrer cette vision des choses.
        Le dernier paragraphe était erroné, si l’on dispose de 3000 lits (25% libérés sur une capacité totale en temps normal de 12000, mais que chaque malade à traiter mets 20 jours à récupérer on ne peut accepter que 150 nouveaux cas par jour seulement ! même si on se limite à 6% des malades (donc graves) avec 1/3 de décès (2%) celà limite le nombre de nouveaux contaminés à 2500 par jour !
        Il faudrait alors limiter la progression à ce chiffre, mais alors c’est que les mesures prises ont permis d’obtenir un coefficient de contagiosité de 1. Alors pourquoi pas essayer de faire mieux ? et c’est la solution chinoise.
        Si l’on arrive à stabiliser à 2500 par jour il faut compter 600 x 2500 = 150 000 victimes avant l’arrivée probable/ possible d’un vaccin (600 jours pour 18 mois).
        Les chiffres chinois sont inférieurs.
        s’il n’y a pas de vaccin la limite est toujours de 40 000 000 / 2500 = 16 000 jours soit > 40 ans

  8. Exactement, Juannessy a raison, arrêtez de gambergez, écoutez bien Philippe Sansonetti, relisez les archives de la pandémie 1957-1958, puis celles de 1968-1969,et , plongez vous dans “Le destin des maladies infectieuses” de notre prix Nobel de 1928, “Charles Nicolle”, ça vous ramènera au coeur du problème. Ensuite nous pourrons tous ratiociner . Et Charles Nicolle, en période de confinement, vous apportera en plus un grand plaisir littéraire.

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