Trump : non je n’ai pas écrit ceci ce matin, cela date d’il y a trois ans

Le temps qu’il fait le 18 août 2017 : La dernière bataille de la Guerre de Sécession (1861 – 1865). Désormais aussi dans La chute de la météorite Trump. Un objet populiste mal identifié (Le Croquant 2019), pp. 102-106

Bonjour, nous sommes le vendredi 18 août 2017. Et général j’appelle ces causeries du vendredi… je les couvre d’un terme générique qui est « Le temps qu’il fait » et puis j’ajoute la date. Et parfois j’ai un thème particulier. Je sais que j’ai envie de parler de quelque chose. Et ce matin j’ai envie de vous parler de ce que j’appellerai « La dernière bataille de la Guerre de Sécession ». Pourquoi ? Parce que vous le savez : l’actualité, c’est beaucoup les États-Unis ces jours-ci – ce matin il y a Barcelone aussi malheureusement – et je m’intéresse en particulier à l’actualité aux États-Unis. C’est un pays que je connais bien, j’ai des enfants américains, j’ai eu des épouses américaines, j’ai vécu là-bas douze ans, c’est un pays où je me suis mêlé des affaires locales, j’ai fait de la politique aux États-Unis même si je n’avais pas la nationalité. Mais comme je l’ai déjà dit un jour : je passais inaperçu ; j’ai dû même faire la preuve un jour que je n’étais pas Américain. Les autorités m’ont demandé de faire la preuve (rires) que je n’étais pas Américain. Donc je passais, je dirais effectivement, relativement inaperçu.

Et donc cette élection de Trump m’a… voilà, m’a choqué – non pas que j’espérais que l’autre candidate passe parce que c’est assez significatif des choses qu’on a rencontrées récemment dans nos pays, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de bons candidats – mais Trump c’était une catastrophe en particulier. Et puis on a découvert petit à petit qui ce bonhomme était et maintenant il n’y a plus de doute à avoir : c’est un général sudiste. C’est un général de l’armée sudiste en déroute. Son père Fred Trump a fait partie du Ku Klux Klan, fait partie de cette idéologie-là et les événements de ces jours derniers nous le soulignent, surtout mettent en évidence le fait qu’il y a des choses dans l’Histoire qui n’ont pas été terminées et qui se terminent parfois beaucoup plus tard. Beaucoup plus tard puisque vous le savez, la Guerre de Sécession (1861 – 1865), ça ne date pas d’aujourd’hui. Mais il s’est passé après la Guerre de Sécession quelque chose à laquelle on s’est peu intéressé mais que l’actualité d’aujourd’hui et des jours précédents nous rappelle : d’une certaine manière, les Sudistes n’ont pas vraiment perdu. Sous prétexte ou dans un esprit – je dirais peut-être « généreux » – de permettre au Sud de se reconstruire, on lui a permis de ne pas, je dirais se « déstaliniser » entièrement par rapport à ses visions esclavagistes. Il y a un événement en ce moment – quand j’ai ouvert mon ordinateur, il y a un bandeau qui est arrivé, disant « On est en train de déboulonner la statue de M. Roger B. Taney à… dans la capitale du Maryland qui n’est autre qu’Annapolis.

M. Roger Taney, je dois dire bien honnêtement que malgré qu’il ait une statue monumentale à Annapolis, je ne savais pas qui c’était. Eh bien, voilà, ça c’est très significatif, vous allez voir. Je viens de vous donner les dates : 1861-1865, Guerre de Sécession perdue par les confédérés, par les états du Sud qui voulaient maintenir leur régime à eux et en particulier un régime esclavagiste. Voilà, alors en 1857, ce M. Roger Taney était un des juges membres de la Cour suprême aux États-Unis. C’est lui qui avait fait voter… enfin, qui avait pesé de manière décisive dans le vote disant qu’un esclave… un Noir, même libéré de l’esclavage n’avait pas droit à la citoyenneté américaine. En 1857. La guerre a lieu de 1861 à 1865 ; elle est perdue par le Sud, et en 1871 (6 ans après la fin de la guerre) on met la statue de ce monsieur à Annapolis comme étant un grand héros local. Et ce n’est pas le seul puisque vous savez que ce qui a déclenché les événements de samedi dernier à Charlottesville, c’est le fait qu’on ait déboulonné la statue de Robert E. Lee  », le généralissime de l’armée confédérée. Donc il y avait une belle statue là et il y en a encore plein et je citais un chiffre l’autre jour, c’était le fait que… comme les états américains avaient droit à proposer deux noms pour les statues dans le Capitole à Washington, il y a de cette manière-là, encore 12 statues de grands héros du Sud, du Sud sécessionniste – ce n’est pas le problème qu’il soit du Sud, bien entendu ! c’est qu’il était esclavagiste et que les idées avançaient.

Et donc, on nous a dit « Oui, bon, les suprémacistes, les identitaires blancs – Ku Klux Klan, les nostalgiques de l’armée confédérée qui ont défilé l’autre jour samedi à Charlottesville », on nous dit, « Oui, c’est un prétexte, le déboulonnage de cette statue de Robert E. Lee », mais c’est significatif parce que maintenant, vous le voyez, tout ça est au centre de l’actualité. Et le fait que Trump se déclare « pour la protection de ces beaux monuments », dit-il, est tout à fait significatif : il est dans le camp sudiste.

Et ce camp sudiste, on en a parlé en particulier sur mon blog récemment. Pourquoi ? Parce qu’il y a ce livre de cette dame dont j’ai le souvenir – Elle s’appelle Nancy MacLean, qui a fait ce livre sur un certain James Buchanan, prix Nobel d’économie bien entendu. Je le répète parce qu’on me pose parfois des questions : toutes les crapules ont eu un grand prix, les grandes crapules de luxe en matière d’économie, ont eu un Prix Nobel d’économie. Pourquoi ? parce qu’ils ont fait partie… ils font toujours partie de la même petite clique : les Hayek, les von Mises, etc. – tous ces gens-là, ce n’était pas des Sudistes au départ mais ils ont créé cette idéologie libertarienne qui est l’idéologie des états confédérés sudistes. J’appelle ça en général un système « néo-féodal » ou une « aristocratie de l’argent », etc. On peut appeler ça par son nom parce que maintenant ça se dévoile ces jours-ci : c’est un système à visée esclavagiste, ce n’est rien d’autre. Ce n’est pas simplement de priver les gens qui n’ont pas d’argent du pouvoir de prendre des décisions, c’est les priver de tout droit. C’est ça l’horizon – si ce n’est de la vie en général ! sauf s’ils peuvent être utiles à travailler, mais vous le savez, le travail, ça ne va plus être nécessaire et donc on pourra se débarrasser des gens qui n’ont plus de travail et qui – ne – rapportent – pas – de – l’argent.

Bon, alors voilà, c’est ça qui est en train de se passer. Je lisais un autre truc ce matin : les enfants de Johnny Cash prennent position contre les gens qui ont défilé à Charlottesville et qui portaient en particulier des T-shirts de Johnny Cash, le chanteur de musique folklorique, parfois Country & Western. Ses enfants rappellent que c’était quelqu’un attaché, au contraire, aux idées de gauche et qu’elles aussi, ses filles, en particulier – je crois qu’il n’a que des filles [P.J. : faux !] – elles sont de ce côté-là aussi et qu’elles n’ont rien à faire avec les identitaires et compagnie qui s’identifient peut-être à l’image du cowboy incarné partiellement par Johnny Cash, mais que lui c’était quelqu’un d’une autre trempe.

Et voilà ce qui était en train de se passer, c’est ça effectivement. C’est ça qui se passe en ce moment. C’est un grand événement de la politique américaine. C’est tous les problèmes qui n’ont pas été réglés auparavant : le fait que ce soit en 1871 qu’on mette des statues à la gloire des vaincus, mais surtout – s’ils n’étaient que des vaincus, pourquoi pas ? – mais des vaincus parce qu’ils défendaient des idées qui sont absolument intolérables : qui vont à l’encontre de l’universalisme général qui dit que nous sommes des êtres humains et qu’il faut que nous nous traitions les uns les autres comme nous-mêmes.

Vous le savez, il y a cette intéressante discussion qui a lieu sur le blog avec les travaux de Dominique Temple sur la réciprocité. Il y a différents types de réciprocités : négative (La loi du talion), positive (Je tends l’autre joue). Mais il y a surtout aussi et c’est ça qui sabote nos sociétés : c’est la non-réciprocité. Ce sont ces idéologies qui disent « Toi tu es un chien ! Toi tu n’es pas un être humain comme nous ! ». Celles-là sont intolérables, quelles que soient leurs manifestations. On ne peut pas ! … Ce qui nous fait humains c’est de nous reconnaître comme humains et d’avoir la capacité de penser ! Alors la première chose que nous pouvons faire, c’est de nous reconnaître entre nous comme humains. Et quand je dis ça, bon, je pense au fait qu’il faut étendre aussi, bien entendu, à cette notion d’« être vivant ». Il faut que nous étendions cette idée « étant vivant » – et même « étant mort » (sourire) : je pense aux minéraux de notre planète qui méritent le respect aussi ! Il faut que nous étendions le respect. La première chose à faire c’est que nous nous reconnaissions entre nous comme étant les mêmes et devant être traités avec la même considération.

Et c’est ça que cette idéologie sudiste refuse ! C’est ça que cette espèce de crétins avancés qu’on a vu défiler à Charlottesville représente. Et c’est ça leur chef, leur général qui… il n’a peut-être pas encore été battu, il n’a peut-être pas encore perdu la guerre mais l’offensive est en train d’avoir lieu. Et les gens qui sont en train de déboulonner… la personne qui est en train de déboulonner la statue de Taney dans le Maryland, c’est un Républicain [Larry Hogan]. C’est un Républicain qui a réfléchi, qui s’est fait engueuler un petit peu par les Démocrates ces jours derniers, parce que sa décision il l’a gardée secrète, il en a délibéré avec des gens comme lui et pas avec tout le monde. Mais voilà! Il a dit : « J’ai été révulsé par les événements de l’autre jour ». Et, donc, il a choisi son camp. Et c’est ça, cette grande bataille est en train de ravager le Parti républicain. Ce parti a été kidnappé par Trump dans sa campagne. Il ne pouvait pas choisir les Démocrates honnêtement (rires), parce qu’il a une base Républicaine, mais ce parti est en train d’éclater, au milieu. Il y a les sudistes et les nordistes au sein du Parti républicain, pour le moment. Comme ce M. Hogan, ils ont choisi leur camp. Et ce M. Hogan, c’est la nuit dernière, quand il a décidé de faire venir les employés de la ville pour déboulonner cette statue.

La dernière bataille de la guerre civile américaine est en train d’avoir lieu. On ne sait pas qui va gagner hein… parce que les Sudistes n’ont pas désarmé, les Sudistes n’ont pas désarmé ! On a pu les voir avec des kalachnikov ou des machins équivalents pendant qu’ils défilaient. Les Sudistes sont toujours là et ils ont voulu lancer une bataille, samedi à Charlottesville et cette bataille fait rage, elle fait rage, en ce moment. Elle n’est pas terminée, elle n’est pas terminée mais ce qu’on n’a pas fait dans la période qui a suivi 1865, qui était la dé-radicalisation, la « déstalinisation » sudiste, je crois que c’est en train d’avoir lieu. C’est M. Trump qui en fait les frais parce que comme on l’a fait remarquer récemment, il y a des centaines et des milliers de gens qui ont participé aux manifestations du Ku Klux Klan dans les années 1920. Ce n’était pas un truc marginal comme ce l’est maintenant. Non, non, il y avait une partie importante de la population qui suivait ce genre de protestations. Comme, à la même époque ou dans les années qui suivaient, il y a eu pas mal de manifestations de type fasciste en France même ! Avec certains événements des années 30 qui n’étaient pas loin de la sédition complète, avec la foule qui marche vers l’Assemblée nationale. Donc voilà ! Mais ces choses là n’ont pas été achevées et la bataille décisive est en train d’avoir lieu. C’est une ironie qu’une guerre civile, une bataille a lieu.. ça fait quoi ? 150 ans plus tard, 160 ans plus tard ? Les choses qui n’ont pas été réglées, elle peuvent continuer à… « fester » comment dit-on ? [P.J. : « suppurer »], la plaie peut rester infectée et il reste des choses à faire. […]

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5 réflexions sur « Trump : non je n’ai pas écrit ceci ce matin, cela date d’il y a trois ans »

  1. Je n’ai aucune connaissance particulière des USA, mais vu de mon balcon des activités de sports mécaniques spécifiquement US ( dragster ou les véhicules atteignent 500 km/h sur 400 m, off shore ou les bateaux de 20 mètres à turbines croisent à 150 mph , nascar , monster trucs et j’en passe ) sont de toute évidence des bastions où la compétition et l’idée de cramer du pétrole à gogo sont roi et reine.

    Le fait que le slogan  » Black lives matter  » apparaisse sur les portières des voitures du Nascar, et que le drapeau confédéré soit mis ban de ces temples est un signe que cette fois, la reflexion va aller, sinon au bout, du moins plus loin que jamais.

    1. Pas possible!
      Vous plaisantez?

      Si non, je vais aller dans votre sens: Les emblèmes du KKK ont disparu de la vue du public
      sans même qu’une interdiction soit nécessaire. Ah, les braves gens! si compréhensifs. Ils vont aller loin.

  2. J’avais trouvé que ce qui est dit dans ce texte (cette vidéo) a des résonances avec ce que l’on peut appeler la situation endémique de la France, vue sous l’angle de l’Universalisme. Je m’explique !

    La France de 2020 est bon an mal an le résultat de ses visées et choix universalistes. Pour le dire de façon plus prudente : je considère que, de tout temps, le camp véritablement progressiste c’est celui qui a décidé de s’en tenir à l’universalisme à la française.

    Cela dit, il faut bien garder à l’esprit que cette chose-là (l’universalisme à la française) ne va pas – n’est pas allée – de soi et qu’il s’en est toujours trouvés pour s’y opposer vigoureusement, pour préférer (avec un certain succès d’ailleurs), au hasard, du colonialisme économique le plus débridé après un commerce négrier des plus florissant, tout cela sous le voile d’une mission, divine, civilisatrice !

    Quelques dizaines d’années plus tard après les indépendances et après l’accueil massif de la main d’œuvre bon marché (un peu esclaves pourrait-on dire) en provenance des anciennes possessions françaises, des secousses de protestation contre le communautarisme traversent régulièrement notre société. Il s’agirait surtout de bien reconnaître les communautarismes qui guettent notre cohésion nationale (surtout en cette période de tension en devenir).

    Il y a d’abord, celui qui ne s’est jamais accommodé aux idées universalistes et qui pense qu’il n’y a d’universel que ses propres idiosyncrasies et que l’autre n’a qu’un choix : se dissoudre dans ce qu’il reste de la résistance au progrès des sentiments humains, cet appendice qui croit naturellement avoir seul le droit de s’appeler la nation française ! Quand il parle d’intégration, c’est pour amuser la galerie car ce serait encore trop de concession : pensez-vous, ces gens-là se permettent de donner à leurs rejetons des prénoms qui écorchent les oreilles bien de chez nous! Appelons celui-ci le communautarisme du repli historique.

    Il y a ensuite le communautarisme de l’autre. Celui qui a fait tant et plus pour extraire et pour se la foutre en bandoulière la part d’universelle qu’il y a en lui et qui se rend compte qu’il n’en fait jamais assez. Que cela ne le protège aucunement des refus d’égalité les plus flagrants. Celui qui s’est dit au bout du compte que puisque c’est comme ça, il n’y a pas plus enivrantes idiosyncrasies que la sienne et que les poules auront des dents avant qu’on le reprenne à faire l’universel. Appelons celui-ci le communautarisme du dépit anthropologique.

    Il faut savoir reconnaître chacun de ces communautarismes car ils ne se résolvent pas de la même manière. L‘un veut tout ramener à lui quitte à revenir sur ce que nous pensions acquis à la cause universaliste. A celui-ci il faut mettre une entrave en prévention de ses débordements. L’autre n’en peut plus d’attendre que cela aille mieux et menace de prendre la tangente ! A celui-là il faut donner des gages de nos efforts et sans doute exhiber des avancées plus que symboliques !

    Je ne m’étendrai pas longuement sur le communautarisme des possédants (celui-ci plus répandu dans le monde pour ne pas dire plus universel) à qui la querelle entre la communauté du repli et celle du dépit ne déplaît aucunement, tant elle garantit que personne ne viendra lui chercher des noises sur le terrain de la répartition des fruits du labeur.

    Et au milieu du triangle, il y a ceux, peut-être de moins en moins nombreux qui croient encore à l’universalisme à la française et à d’autre billevesées telles que la réciprocité, l’égalité, la fraternité et la liberté.

  3. « La semaine prochaine, le président tiendra une réunion de campagne à Tulsa (Oklahoma). Un haut lieu de l’histoire de la violence raciale aux Etats-Unis où la garde nationale avait tué des centaines de Noirs »
    Source le Temps.
    Il suffira d’une étincelle …
    https://www.youtube.com/watch?v=zjs80ynE5hE

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