Bernard Stiegler (1952-2020) – Retranscription de la vidéo

Retranscription de Bernard Stiegler (1952-2020). Merci à la personne qui fait mes retranscriptions : pour sa célérité, et pour l’expression de sa sympathie.

Bonjour, le 7 août 2020 : Bernard Stiegler (1952 – 2020). Il est mort hier. Je m’y attendais un peu. Je faisais partie des gens qui étaient dans le secret, des gens qui savaient que ça n’allait pas bien. Il avait eu une occlusion intestinale et ça s’était très mal passé et que, s’il y avait de nouveau quelque chose du même genre, à ce moment-là, le pronostic était extrêmement, extrêmement mauvais. Voilà. Je savais ça depuis plusieurs mois. Je fais partie effectivement des gens qui… je ne sais pas à combien de gens il a expliqué ce qui se passait, sa famille sans doute, moi, peut-être quelques autres. Et quand j’ai fait PJ TV, je l’ai interviewé lui un peu comme une urgence. On avait parlé et je me suis dit : « Il y a peut-être encore des choses qu’il a envie de dire, qu’il a envie de faire savoir au monde ». Mais voilà, j’ai été un peu surpris d’ailleurs, il a dit des tas de choses très intéressantes comme d’habitude mais rien de nouveau. C’était, je dirais, un peu sa présentation rodée sur les thèmes qui lui étaient chers.

Bernard Stiegler, c’est quelqu’un qui a toujours été convaincu que nous avions des idées quasiment identiques et, moi, j’ai toujours été convaincu que nous étions sur l’éventail philosophique, pas politique ! sur l’éventail philosophique, que nous étions tout à fait ailleurs. Et je lui ai dit une fois. Il m’avait invité au Théâtre de la Colline si j’ai bon souvenir. Il avait fait son topo en disant : « Oui, en fait, nous disons à peu près la même chose ». J’avais dit : « Non, non ! ». J’avais dit : « Non, non, Bernard, tu es un disciple de Platon et moi d’Aristote ! ». Déjà à cette époque-là, à ce moment-là [dans l’antiquité], il y avait les Idéalistes, les gens qui croient que les nombres sont incarnés dans la réalité, qui croient aux Idées et puis ceux qui disent qu’on est dans le monde d’ici-bas, le monde de l’Existence-empirique [l’expression utilisée par Kojève], que c’est ça, et que tout le reste c’est des constructions dans notre tête, et qui ne correspondent pas à ce qui est là. C’est des tentatives à nous de classer, d’essayer de comprendre et ainsi de suite.

On se situe vraiment, Bernard et moi, à des endroits tout à fait différents sur le plan de la philosophie. Il est normal qu’il invente des concepts, qu’il crée des nouveaux mots pour parler de choses dont il aurait découvert, comme les Platoniciens, dont il aurait découvert l’existence qui est là, dans le monde. Pour moi, les mots sont des étiquettes. Mais vous comprenez, vous comprenez toute l’amitié qui nous liait.

Et quand on s’est vus en 2011, c’est lui qui a proposé ça. Il a proposé ça, qu’on se voie Au soleil d’Austerlitz. Il prenait le train et il descendait à la gare d’Austerlitz. Il a dit qu’on se voie Au soleil d’Austerlitz. C’était beau mais c’est le nom d’un café. Et là, il a fait un long enregistrement. Vous trouverez ça sur le blog. Ça a mis un peu de temps à être retranscrit mais je ne sais pas, une année plus tard ou deux ans plus tard, cette conversation s’est trouvée là.

Il disait déjà à cette époque-là qu’on se connaissait depuis très longtemps. Et là, je n’avais pas compris ça jusqu’à la semaine dernière quand j’ai ouvert une boîte d’archives. Je cherchais de vieux articles que j’ai écrits sur l’anthropologie et là, je trouve, en date de 1989, une offre de Bernard qui me propose de donner un cours à Compiègne dont il était responsable. C’était une vacation. A l’époque, je tirais le diable par la queue parce que c’était la période intermédiaire où je venais d’apprendre que notre équipe d’intelligence artificielle à British Telecom était dissoute de fait parce que l’armée, qui nous payait en douce, ne donnait plus d’argent, ce qui fait qu’on a été obligé de nous dire que c’était de l’argent de l’armée et donc, bon, Bernard avait eu l’amabilité de m’offrir un cours mais c’est à ce moment-là qu’on m’a offert de venir travailler dans la banque et où, voilà, après avoir consulté mon grand Maître, je suis passé de ce côté-là.

Voilà, Bernard, vraiment, on s’aimait bien. J’avais eu une conversation avec lui. C’était, je crois, il y a 6 mois. Oui. C’était à Lille où il était invité par Pierre Giorgini et par Nicolas Vaillant. Et là, dans la conversation, on mangeait ensemble, je lui ai posé la question – ça avait l’air d’intéresser les autres aussi – sur ses braquages, sur son passé de gangster. Moi, je lui ai posé la question en disant : « Bon, il y avait une dimension politique là-dedans ? » et alors, là, il m’a surpris. Il a dit : « Non, pas du tout. J’étais patron de café. Les flics m’emmerdaient de manière systématique dans ce que je faisais dans mon métier [amendes, fermetures, etc.] et, là, voilà, c’était pour… c’était pour emmerder les flics : je serais de l’autre côté ! Donc, il n’y avait pas de dimension politique : j’étais gangster, j’étais braqueur comme la plupart des braqueurs ».

Et puis, bon, donc, il va en prison et là, il apprend la philosophie et il devient un des grands élèves de Jacques Derrida. Jacques Derrida, pas du tout ma tasse de thé philosophique mais un très très grand maître sans doute à avoir. Moi, j’ai assisté à un exposé tout à fait magistral qu’il était venu faire à l’Université de Cambridge, Jacques Derrida. En fait, un de ces grands déconstructeurs du savoir, disant qu’on ne peut jamais trop comprendre alors que, bien entendu, vous savez que, moi, je suis du côté de ceux qui disent qu’il faut comprendre ! C’est la moindre des choses si on veut s’en tirer un tout petit peu. Il faut comprendre : ça ne viendra pas tout seul et que tout scepticisme vis-à-vis de la possibilité de comprendre est en réalité extrêmement dangereux et très dommageable pour la survie de l’espèce que dire : « Tout se vaut ! Pour toute chose, il y a un million de lectures possibles qui sont toutes équivalentes d’une certaine manière ». Non, ce n’est pas comme ça qu’on s’en tirera ! Ça, c’est du côté de Heidegger, c’est du côté de la crainte de Dieu et de ne pas vouloir empiéter sur le pouvoir de Dieu de tout savoir. Pour moi, ça, ce n’est pas une bonne chose. Donc, voilà.

Alors, Bernard, eh bien, voilà, je savais que tu allais mourir mais… ça ne change rien.

Voilà. Bon, je vais pas… J’ai dit ce que j’avais envie de dire, au lendemain de la mort d’un très grand philosophe et d’un très grand ami.

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59 réflexions sur « Bernard Stiegler (1952-2020) – Retranscription de la vidéo »

  1. Merci pour ce texte qui propose une image chaleureuse de Bernard Steigler, de prendre soin de cette amitié qui vous manquera et de ce que nous lui devons.
    Quand je vois l’article dans le Monde avec ce titre et ce sous titre :
    « Le philosophe Bernard Stiegler est mort à l’âge de 68 ans
    Condamné en 1978 pour plusieurs braquages de banques, il avait étudié la philosophie en prison. Penseur engagé à gauche, il prenait position contre les dérives libérales de la société. », je suis écoeurée par tant de bêtise.
    Qu’est-ce qui fait la vie d’un homme ?

    1. Dominique, ce qui fait la vie d’un homme, comme le suggère Jorion, c’est peut-être de chercher à comprendre. Dans votre critique incendiaire de la bêtise du Monde, vous dites que vous n’aimez pas le Monde qui ne comprendrait pas qui fut B. Stiegler. De cette manière, vous faites l’impasse sur cette injonction à comprendre à laquelle vous êtes probablement attaché, qui nous permet de penser que les nécros des grands journaux ne sont pas par nature des hommages. Ni souvent dans « les » presses les kilomètres qui s’écrivent de l’information. Ce qui fait la vie d’un homme ? Vous non plus ne nous le dites pas, mais qui vous le reprocherait commettrait une erreur banale certes, une erreur…

  2. Merci à vous Paul Jorion pour cette transmission d’hommage.
    Le mieux est de rester bref et recueilli, une grande pensée s’en est allé et va cruellement manquer aux militants et amoureux de la liberté à l’extension de l’esprit critique.
    Puissions-nous rester fidèles et proches pour longtemps à cet esprit libre et courageux.
    Liber.k

    1. Je souhaite pour tous s
      que vos vœux se réalisent . Mais cela ne sera pas par magie , mais par le lien devant le respect des droits . Pouvons vous continuer à imaginer , cette maison la , toute bâtie , mais en état de jour en jour moins clair. ,?!

  3. Quand on écrit un article sur quelqu’un qui vient de partir et qu’on ne parle que de soi, c’est pas très net. dommage, bernard mérite mieux comme hommage.

    2
    1. Vous savez quoi ? Quand on parle de quelqu’un qui vous était cher, et qui est mort hier, dans vos souvenirs de lui, il n’y a pas que lui : il y a aussi vous.

      Ça va ? Vous avez pu vous relever après être tombé de votre chaise devant cette découverte sidérante ? Il y a des choses que même un troll devrait pouvoir comprendre.

      Vous n’êtes pas un troll ? « youdontneedmyadress@gmail.com » ce n’est pas l’adresse mail d’un troll ?

      1. J’aime Paul Jorion, j’aimais Bernard Stiegler et j’ai été heureux de lire cet hommage qui me parle des ces deux êtres utiles à ma vie intellectuelle.

  4. Abasourdi par la nouvelle…
    Même si je ne lisais plus ses derniers bouquins (devenus assez illisibles – trop de « jargon » – pour moi), c’était un très grand philosophe, dont j’ai toujours estimé les idées, les luttes, l’esprit critique… Et l’homme aussi, son « destin », les méandres de sa vie, l’autodidacte… Il va laisser un grand vide dans la pensée actuelle en France…

    1. Oui, il est l’un de ceux qui me faisait dire qu’il n’y avait pas tant de vide que ça dans la pensée intellectuelle en France.

      Maintenant, il faut chercher un peu dans les coins.

      Lorsqu’Olivia Gesbert a repris sa « Grande Table » post-confinement, elle a dû (je dirais par obligation de suivi du monde éditorial) mettre au menu les éléphants habituels, ça n’a pas du être très drôle (il y a peut-être même eu Finkielkraut, malgré son heure hebdomadaire où il déblatère ad libitum sur la même chaine FC…) .

      Il y a quand même des jeunes comme Pierre Charbonnier par exemple, moins radicaux, mais qui ont de la force intellectuelle à revendiquer…

      1. « hebdromadaire »:
        à tout hasard, surtout ne changez rien.

        Bon d’accord, ça a l’air facile, et ça l’est mais c’est pas méchant. Et puis, le dromadaire n’a qu’une bosse, moins que les miennes, innombrables jaillies des difficulté à le suivre hebdomadairement sur FC. ( imaginer que je saute en l’air à certaines de ses affirmations-surprises, et comme le plafond est bas…)

      2. Il y a surtout Barbara Spiegler… Oui, je sais, c’est une femme et la fille de… GRRRRR!!!!

    1. Non : dans notre dernière conversation il a juste été question de la fin, dont il savait qu’elle était plus que probablement très proche. Qu’on ait envie d’abréger dans ce cas-là me paraît éminemment humain. Ce n’est pas en dépressif qu’il me parlait de cela, mais en philosophe.

      1. P.J. écrit : …  » Ce n’est pas en dépressif qu’il me parlait de cela  » …

        Interpellante réflexion… sans la moindre résonance de fond avec la question posée.
        « En tête de gondole » , en quelque sorte.
        Ainsi donc , même pour de tels personnes on ne pourrait imaginer à priori leur capacité à avoir organisé leur vie , et donc leur fin , de telle manière qu’ils puissent s’offrir cette dernière jouissance , vaincre leur propre mort…
        Pauvre France. Le combat de l’A.D.M.D. s’annonce encore long.

  5. Grand désarroi après cette nouvelle…
    Espérons que nombre va se saisir du travail de cette vie, et l’employer au sauvetage de ce qui nous est cher en ce monde.
    Que dire de plus? Qu’il nous manquera très singulièrement?… Eh oui.

    Et que oui, effectivement, beaucoup d’articles de la presse nationale semblent en profiter pour résumer son travail à une adaptation technologie-économie…

    Merci Paul pour votre veille.

  6. Merci pour ce témoignage. Je suis touché, ayant eu la chance de suivre plusieurs cours de Bernard Stiegler à l’UTC au début des années 90. Il était très impressionnant par sa profondeur et son exigence envers lui même et ses élèves. Il m’a donné l’envie et des conseils pour faire de la philosophie à l’université. J’aurai toujours le regret de ne pas avoir prolongé le dialogue (ou plutôt l’apprentissage) avec lui d’une façon ou d’une autre.
    L’image que je garderai de lui c’est celle de l’engagement dans la pensée, de la rigueur et de l’intelligence. Et aussi malgré je crois une certaine timidité ou maladresse parfois, quelqu’un de très humain et préoccupé des autres.

  7. Je suis surpris et très attristé d’apprendre la disparition de Bernard Stiegler.
    Je l’avais découvert sur votre blog, Paul, et retrouvé avec grand plaisir encore récemment.
    Ensuite je l’ai suivi à la radio et dans le Monde et même lors d’une conférence/débat dans une commune modeste proche de la mienne.
    Je l’avais classé très haut parmi mes référents, presque numéro un.
    Et sur le numérique et l’éducation, sujet sur lequel nous travaillons actuellement à la Maison de la Pédagogie de Mulhouse il avait des analyses très pertinentes et menait des applications concrètes et pratiques en Seine-St-Denis.
    Bernard Stiegler laisse un grand vide derrière lui.
    Qui va reprendre son flambeau ?

    Je pense que j’ai encore beaucoup de choses à comprendre comme dit Paul.

  8. Impossible de ne pas faire un hommage
    je l’ai aimé avec ars industrialis
    puis j’ai lu Gunther Anders
    puis j’en ai voulu à Bernard Stiegler de ne jamais le citer : trop proches ?
    les deux sont morts…
    il y a la permaculture…mais ce n’est pas français
    Bernard Stiegler avait raison : pas d’intellectuels
    reste thinkerview…

  9. Comment ça craint.

    Beaucoup d’admiration pour quelqu’un que j’ai suivi pendant un bon moment sur Ars Industrialis, pour son parcours aussi et, je crois comprendre, le courage de sa décision.

    Merci pour cet hommage sensible et bienvenu.

    Quelle année de … !

    1. Ooooh bein tiens
      , il y a toujours un vermoulu pour nous parler du courage dans des cas ou il n’est mentionné nullement.
      Brrr

      1. Môssieur Lucas,

        Je vais vous retourner votre requête : vos interventions ne m’intéressent pas, tenez vous-en à ce qui était convenu et lâchez-moi la grappe.

        Serviteur Môssieur.

      2. Moi quand un philosophe disparaît j’ai le vague à l’âme. Car nous, on s’agite encore à essayer de déchiffrer comment va le monde et eux, nos éclaireurs il ne reviennent pas de leur patrouille.
        Reprenons leurs signes de piste pour comprendre un peu notre chemin. Merci Bernard pour ta lumière.

        1
  10. bonjour Monsieur Jorion.

    Je ne connaissais pas personnellement Bernard Stiegler, sinon pour l’avoir croisé à deux reprises à Paris et Bordeaux. Sinon pour l’avoir lu. Mais depuis hier matin et l’annonce de son décès, je me sens profondément peiné et affecté. Comment pourrais-je l’être autant que ceux qui l’ont intimement connu et côtoyé ? Néanmoins la « chose » est là, verrouillée à ma conscience. Ce matin, je découvre votre texte témoignage. J’ai pensé à son suicide et ignorait bien sûr son état de santé.
    Et j’ai ressenti le besoin de vous faire part de l’émotion que provoque sa disparition, comme je l’ai fait hier à l’adresse de son épouse Caroline.
    Parce que sa disparition laisse un vide par la place singulière qu’il occupait comme philosophe. Parce qu’il me semble que ses analyses, au delà des concepts mais aussi à travers ses concepts, s’attelaient aussi à cette tache précieuse d’éclairer la pensée d’une société dans ce qu’elle manquait à penser (et à panser pour reprendre l’intitulé de ces derniers ouvrages). Parce que sa démarche philosophique l’amenait à transgresser les frontières disciplinaires, à expérimenter aussi dans le monde réel avec le projet de Paris Plaine Commune.
    Engagé dans l’action publique et dans la défense des droits et libertés, j’étais et je reste particulièrement attentif à ses écrits, malgré l’exigence et l’effort que suppose leur lecture.
    Il aurait sans nul doute encore eu beaucoup à dire et à écrire.
    Tout ceci pour dire que, même si ses écrits et travaux resteront, son absence, son silence, me pèseront.
    J’en profite aussi pour vous remercier plus largement de vos éclairages et commentaires.

    1. J’ai enregistré ma vidéo hier matin aussitôt après avoir découvert la nouvelle de la mort de Bernard Stiegler. Je ne me suis pas posé la question de la cause de son décès tant la probabilité d’une mort naturelle était haute. Je n’ai appris que plus tard dans la journée qu’il s’était donné la mort.

      Dans la dernière conversation que nous avons eue nous avons parlé de sa souffrance physique, qui était aigüe me disait-il.

  11. Bonjour Paul,

    Ci-dessous deux vidéos de rencontres de vous avec Bernard que nous admirions beaucoup pour sa pensée et que nous suivions depuis 15 ans.

    Amicalement
    Christian et Britt de Rencontres et Débats Autrement

  12. Bonjour Monsieur Jorion,
    Comme c’est curieux, je suis en joie de recevoir par la poste son dernier livre « Bifurquer » et j’apprend le même
    jour sa disparition et là je suis abattu. Je vais certainement le lire différemment.
    Merci beaucoup pour votre témoignage.

  13. Cher Paul,
    je reviens pour vous remercier de cet hommage, à la fois émouvant, sensible et pudique –
    passer outre, bien sûr, surtout en de telles circonstances, quelques inévitables éclaboussures de bêtise (cette « marée de merde », pour reprendre Flaubert, qui vient battre les murs de nos petites « forteresses »)…
    Depuis hier, et encore plus ce matin, en découvrant ici qu’il se serait suicidé (mention faite dans le journal « Le Berry républicain »), je reste abasourdi, hébété … Certes, sans être dans les confidences (ne le connaissant pas personnellement, même si j’avais pu échanger quelques courriers avec lui), j’avais bien remarqué lors d’une apparition à la télé, en début d’année, qu’il semblait mal en point… mais pas à ce point…
    J’ai moi aussi fait part de mon émotion, ce matin, à Caroline…
    6 août 2020… j’ignore à quel point il aura ou non prémédité son geste et la date (et peu importe), mais c’était le 75eme anniversaire de la bombe sur Hiroshima…
    Bien amicalement

  14. …  » j’ignore à quel point il aura ou non prémédité son geste et la date ( et peu importe )  » …

    Mais non! Justement.

    ((Pardon! Mais ce n’est jamais le moment pour certains types d’intervention…))

    1. Je ne sais pas, une réflexion qui me vient : vous savez que vos jours sont – très – comptés, vous savez que vous avez eu – très – mal lors de la première alerte, dont on vous a prévenu qu’elle ne serait pas – sauf miracle – la dernière, alors, dans ce contexte là, qu’est-ce que « prémédité » peut bien vouloir dire ?

      1. En France d’aujourd’hui , pour beaucoup de « vieux » (au moins dans leur tête) qui sont aux manettes partout , à tous les échelons , dans tous les domaines de l’ « État » , je crains que ça ne veuille encore dire « un péché mortel »… au « pays des  » lumières »  » , en 2020..!.. sans parler du « reste ».
        A quand un VRAI débat suivi d’un VRAI référendum sur le strict respect de la décision individuelle , publiquement dûment « préméditée » , des conditions de son propre cheminement final ?
        Un point de programme enfouis dans le marécage politicien.
        Honte aux couards manchots.

      2. oui, bien sûr… « peu importe » (comme je l’ai écrit) qu’il ait « prémédité »…
        par contre, bien sûr, le geste importe.

  15. Je suis anéanti, l’impression de perdre un guide, un ouvreur, un passeur… c’est grâce à lui que je vous ai découvert…Ces livres, bien que difficile d’accès et je l’en remercie , avait le don de donner envie de creuser, de vouloir comprendre, d’en savoir davantage…On perd l’inestimable soif de pe(a)nser…
    Bien à vous

  16. Je suis attristé par cette bien mauvaise nouvelle du décès de B. Stiegler. J’ai au moins une prétention, celle d’être sans doute le dernier à le citer et discuter longuement de son propos dans mon livre paru en pleine crise Covid. Je n’ai cependant pas la prétention de croire qu’il aurait répondu, d’une manière ou d’une autre, mais c’est une certitude désormais. Je regrette aussi, de par mes activités à Framasoft, de n’avoir pas pu à temps travailler avec lui, mais il n’est pas trop tard pour le groupe Ars industrialis (?). Quelle absence ! Le silence qui vient m’effraie déjà.

  17. Triste nouvelle….Je suis d’une génération d’après et je l’ai découvert sur le tard (notamment en visionnant certaines de ses conférences sur internet), probablement comme beaucoup de mes contemporains et des plus jeunes. Pour moi, il aura beaucoup pesé dans le débat sur le travail (comment le réinventer), la culture, la création en générale avec l’enjeu de la révolution numérique au centre ; mais aussi sur le style d’intellectuel, engagé sur la réalisation de projets et d’expérimentations….Souhaitons que son exemple soit source d’inspiration, à une période où il y a urgence a inventer de nouvelles manières de faire….

  18. Je ne connaissais pas Bernard Stiegler. Merci pour nous le faire connaitre.
    J’ai remarqué que nous avions la même manière de penser résumée dans cette phrase:

    « Tout se vaut ! Pour toute chose, il y a un million de lectures possibles qui sont toutes équivalentes d’une certaine manière ». Non, ce n’est pas comme ça qu’on s’en tirera ! Ça, c’est du côté de Heidegger, c’est du côté de la crainte de Dieu et de ne pas vouloir empiéter sur le pouvoir de Dieu de tout savoir. Pour moi, ça, ce n’est pas une bonne chose.

    Je construits en ce moment un nouveau triptyque d’articles comme je l’avais fait il y a plusieurs années.

    La semaine prochaine le dernier épisode et je référencerai Bernard Stiegler par votre article

  19. La disparition de Bernard Stiegler est tragique et me touche au plus profond. Au fil des années, il était devenu un de ses compagnons de pensée que nous nous choisissons pour vivre et dont parle Hannah Arendt dans La crise de la culture.
    Il nous reste ses rétentions tertiaires ses livres, dans lesquels il tracait ses projets. Ainsi des 4 tomes supplémentaires prévus pour La technique ou le temps. Ou du second volume de La société automatique consacré au savoir, ou le troisième volume de Qu’appelle-t-on panser. C’est entre les lignes de ses écrits qu’il nous faudra deviner ce qu’il avait encore à nous dire. Craignant de ne pouvoir aller au bout il parsemait ses cours ou ses livres de Inch Allah, si Dieu veut.
    Comme Hannah Arendt avec Condition de l’homme moderne, il nous laisse, avec la réédition rėcente des trois volumes de La technique et le temps, de quoi penser et panser notre monde commun.
    Mais le souvenir de ses gestes, ce gilet enlevé et remis lors de ses cours ou sa lutte avec les caprices de son ordinateur, de son visage si lumineux, de son sourire, de sa voix m’accompagnera longtemps.
    Sa présence va cruellement me manquer.

    1. oui, comme vous dites, un inestimable compagnon de pensée et résistance. Depuis une vingtaine d’années, il fut aussi pour moi le penseur contemporain qui m’aura le plus fait penser, aidé à penser, dans un « communisme de pensée » (comme disait Mascolo) – avec, dans un tout autre registre, Annie Le Brun.
      Bien sûr, restent ses livres et innombrables entretiens, conférences toujours visibles… mais quel vide en même temps, alors qu’il avait encore tellement à dire, produire, agir… Je suis toujours sous le choc.

  20. Le sentiment d’une grande perte
    J’espère que d’autres prendront le relai avec cette même exigence de rigueur et cette même profondeur d’analyse, mais sa contribution est et restera singulière.
    Et merci Paul pour ce blog en harmonie avec la pensée de Bernard Stiegler

  21. Bonjour, affecté par la disparition de Bernard Stiegler, j’ai infiniment besoin de partager mon émotion.

    Artisan, 59 ans, flottant intellectuellement comme une bouteille au gré des vagues, jusqu’au jour où la douce voie de Bernard (à la radio) m’a fait entendre en moi que je n’étais pas un con, car je comprenais (presque) tous ce qu’il disait. Dyslexique, je me suis dirigé vers ses cours en vidéo… … des centaines d’heures consommées avec volupté… il m’a donné faim !

    Bernard a fait de moi un homme libre, capable d’assimiler du savoir et produire de la connaissance.

    J’ose espérer que mon expérience est loin d’être unique et que tu as fécondé plein d’âmes.

    Merci à vous, Paul Jorion, pour votre affectueux témoignage, et je salue tous ceux qui, dans l’ombre, ont aimé Bernard Stiegler.

    Arnaud Tessier

    1
    1. Je vous salue aussi, dans l’ombre où nous sommes.
      Cette nouvelle m’a beaucoup attristé, et je n’aurais pas su le remercier mieux que vous ne l’avez fait.

    2. bonsoir Caroline,
      je ne vous connais pas et, pourtant, j’ai le trouble sentiment de vous connaitre, vous qui passiez derrière votre papa de temps en temps durant les cours qu’il DONNAIT.
      La tristesse peut être le creuset de sublimes visions esthétiques… Courage !
      Merci pour votre commentaire.
      Respecteusement, arnaud Tessier

  22. Bonsoir,
    Je partage avec tout le monde la tristesse de perdre un ami.
    Je ne le connaissais pas si ce n’est par ses interventions sur le net dont certaines à vos côtés.
    Il y avait à vous voir tous les deux, de la tendresse, de la complicité et de l’amitié quand vous étiez ensemble à nous proposer vos analyses de situations complexes.
    Je ne comprends pas toujours tout ce que vous donnez à entendre, et, cependant c’est toujours pour moi ensuite des pistes de recherches personnelles, faites de doute, d’incertitudes et de bonheur à apprendre…
    Merci à vous Paul, merci à Bernard et aussi à tant d’autres sur ce blog.

  23. Je sais que je ne devrais pas poser cette question mais tant pis, elle me brûle : la souffrance physique de Bernard Stiegler
    est-elle vraiment la seule raison de son suicide ?

    Voilà un critique inénarrable des GAFAM, et de l’utilisation des nouvelles techniques.
    Or, lors des 7 premiers mois de cette année 2020, il a pu voir comme beaucoup de gens perspicaces, la maléficience des GAFAM une fois qu’ils sont au service d’élites aux abois, utilisant la santé publique comme d’un prétexte à la surveillance totalitaire, à la destruction de la petite entreprise et à la restructuration du capitalisme mondial.
    Autrement dit, la tyrannie hi-tech qu’il entrevoyait a bien eu lieu, et j’ai du mal à croire que ça n’a pas sapé son état d’esprit.

    Auquel cas Stiegler, dans un pied-de-nez magistral envers les pouvoirs télécratiques, aurait lui aussi utilisé d’un prétexte sanitaire pour justifier de se faire violence !

    1. Allez voir ses interviews, cours sur pharmakon etc.
      Un combatant conscient loin d’être résigné!
      Ne pas oublier ses enfants, sa femme…

    2. Pourquoi faire compliqué alors qu’on pourrait faire « simple »…??

      Pourriez-vous comprendre que , peut-être , nul ne sait et nul possiblement ne le saura… ou alors gardera le secret puisque nous sommes en France. Mais voilà…
      Il me semble qu’en cette période-Covid il ne fait pas bon d’envisager sereinement un probable passage à l’hôpital , d’autant plus si des « complications » sont prévisibles… la séparation forcée , l’incertitude totale sur moment des retrouvailles , voire la quasi-certitude de ne plus revoir physiquement les siens… l’hypothèse plus que plausible de se retrouver à terme en quelque sorte à la merci des pratiques d’un service médical de soins dits « palliatifs »… avec , de toute manière , une issue évidente trop souvent artificiellement éloignée… à nouveau et plus que probablement sans la moindre certitude , bien au contraire , d’être accompagné physiquement , au plus près , « au corps à corps » par ceux qu’on aime…

      Y réfléchir , c’est décider. Soi-même , pour soi. Surtout « en philosophe ».
      C’est mon avis. C’est mon espoir.
      Et je veux même bien avoir recours à la prière pour m’entendre dire qu’il y a eu concertation. Secrète , bien sûr…nous sommes en France , pays « laïque » , patrie d’origine des  » Lumières »…
      Décider ensemble des conditions de fin d’escalade. Le point d’orgue. L’unique victoire qui compte et supplante toutes les autres.

  24. Merci Tonton Stiegler,
    J’ai suivi ses cours à l’école d’Epineuil via le site pharmakon.fr pendant le confinement. Je me suis fait les 5 ou 6 saisons. C’est excellent: j’ai lu avec Bernard en vrac Platon, Freud, Proust, Husserl, Simondon, Lotka, Georgescu-Rogen, Schrodinger notamment ces derniers temps. Je me suis fait une petite culture philosophique.
    Je ne l’ai rencontré qu’une seule fois au MUCEM à Marseille il y a 2 ans où il nous avait livré sa vision de la transformation de la philia et du désir à l’heure des réseaux sociaux, et d’autres sujets qui lui tenaient à coeur (je dois avoir l’enregistrement quelque part.. de mauvais qualité). J’étais allé lui parler à la fin de l’exposé et il était disponible, simple et humble. Je le suivais depuis plusieurs années mais c’est seulement depuis quelques mois que j’ai pu appréhendé le terreau, la profondeur et les méandres de sa pensée grâce à ses cours. Ses cours sont accessibles, il y a beaucoup de répétitions, ce qui est indispensable pour provoquer l’anamnèse, se re-souvenir (comme disait le Socrate de Stiegler) mais aussi tout simplement pour comprendre. Ses cours sont beaux, poétiques et littéraires, ils sont très très riches, ils m’ont permis de renouer avec ma culture occidentale que je sens à bout de souffle, en fait un formidable élan optimiste, un sens et une fierté retrouvés. Tout un programme: on repart de l’origine, on remonte jusqu’à la source, on voit là où on s’est planté, on bifurque, on tâtonne, on essaie, on échoue, on recommence. Stiegler m’a permis de renouer avec la beauté, la vérité, le désir, l’amour, le monde des idées dont j’avais complètement perdu le sens. J’aime son archéologie des mots et du sens, sa pensée dynamique, globale et propice à la bifurcation.
    Il était devenu très important pour moi, un des seuls esprits dans lesquels je me reconnais. Ses concepts compliqués me sont devenus familiers, il les taillaient méthodiquement comme un artisan aguerri et visionnaire. Je m’étais rapproché de sa pensée suite à mes reflexions autour de l’entropie, de la thermodynamique, de la disruption ou de la biologie.
    Alors quand j’ai appris sa mort, cela a été d’abord le vide. Quand j’ai compris qu’il avait choisi sa mort, la colère a laissé place à un grand respect. Choisir sa mort, n’est-ce pas la plus grande des libertés? Peut-être même la seule. Un acte de grande bravoure.
    Une belle vie c’est aussi une belle mort.
    Vive les poissons volants.

  25. Eh bien voilà ! Vous êtes mort! et je suis triste mais triste.

    Je vous connais depuis plusieurs années. D’une certaine façon vous m’avez sauvée. Je me suis cognée sur votre pensée un jour où tout était noir. Et du coup moi qui désespérais de ne plus pouvoir jamais comprendre, je suis allée à Epineuil.

    Votre cheminement le long de la République, votre patience pour nos questions souvent mesquines, vos fulgurances… Ah vos fulgurances ! où tout à coup, on comprend pourquoi c’est si important de réussir un gâteau au chocolat.

    Vous étiez sur un chemin si loin et nous on était là à faire un petit bout de ce chemin avec vous. Je me souviens de ce coup de fil où j’étais enthousiasme d’avoir compris un truc sur le droit et vous m’avez répondu, avec toute la gentillesse du monde : non ce n’est pas ce que j’ai dit. Et là on se dit : mince alors. Et oui vous étiez tellement loin et pourtant vous ne nous avez jamais traités en riquiqui. Combien de fois vous ai-je demandé pourquoi le silex plutôt que le feu ? Dingue! et chaque fois vous me répondiez. Grâce à vous, je me suis approchée de Husserl, de Kant. J’ai même tenté de comprendre Heidegger.

    Ensuite vous êtes parti dans des concepts plus grands encore à Paris. Et chaque fois j’essayais d’attraper un peu de pensée.

    Et maintenant vous êtes mort. C’est comme si le chemin s’était fermé. Et je ne sais pas comment je vais devoir penser l’avenir, les tares de l’avenir. Finalement, ça me rassurait de savoir que vous pensiez pour ce monde.

    Vous me manquez, vous allez beaucoup me manquer. Du coup, je suis triste mais je vous en veux ! je vous en veux vraiment d’être parti.

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    1. Merci Mme Mouton. Pas au nom de Bernard Stiegler – je n’en ai pas la capacité – mais au nom de la faculté humaine de vouloir comprendre, qui ne m’en voudra pas de m’exprimer ici à sa place.

  26. Beaucoup de très belles et émouvantes paroles, toutes au masculin à part deux signatures féminines: Caroline (prénom de la veuve de Bernard S.), et madame Mouton qui nous explique que grâce aux fulgurances de feu Stiegler, elle a compris le rôle fondamental de la réussite du gâteau au chocolat. A quoi sert la philosophie messieurs?… Je vous le demande. Et vous voulez vraiment changer le monde? Apprenez plutôt à faire la cuisine comme ce cher Pierre Mansat, élu communiste à la mairie de Paris pendant quelques lustres, qui ne s’intéresse plus désormais qu’à la confection de ses plats cuisinés, les prend amoureusement en photo, et les publie sur Facebook. C’est beau l’espoir révolutionnaire des trouduculs stipendiés… J’ai aussi bien connu Lucien Fleury du groupe des Malassis (Cueco, Paré, Latil, Tisserand…) il était mon voisin et a fini comme Mansat, en faisant des tartes et en les « sublimant » en peinture style « nouvelle figuration »!!! Cueco, lui, peignait, un par un , les brins d’herbe de sa pelouse!.. Our là! Vous voyez qu’ILS ont bien fait de me blacklister… Paul, fais gaffe, je suis vraiment un danger public!

  27. Les « Malassis » était , comme Gérard Fromanger, un groupe de peintres engagés (Nouvelle figuration, figuration narrative) qui a marqué son époque, notamment entre 75 et 85…

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