Bernard Stiegler (1952-2020) – Retranscription de la vidéo

Retranscription de Bernard Stiegler (1952-2020). Merci à la personne qui fait mes retranscriptions : pour sa célérité, et pour l’expression de sa sympathie.

Bonjour, le 7 août 2020 : Bernard Stiegler (1952 – 2020). Il est mort hier. Je m’y attendais un peu. Je faisais partie des gens qui étaient dans le secret, des gens qui savaient que ça n’allait pas bien. Il avait eu une occlusion intestinale et ça s’était très mal passé et que, s’il y avait de nouveau quelque chose du même genre, à ce moment-là, le pronostic était extrêmement, extrêmement mauvais. Voilà. Je savais ça depuis plusieurs mois. Je fais partie effectivement des gens qui… je ne sais pas à combien de gens il a expliqué ce qui se passait, sa famille sans doute, moi, peut-être quelques autres. Et quand j’ai fait PJ TV, je l’ai interviewé lui un peu comme une urgence. On avait parlé et je me suis dit : « Il y a peut-être encore des choses qu’il a envie de dire, qu’il a envie de faire savoir au monde ». Mais voilà, j’ai été un peu surpris d’ailleurs, il a dit des tas de choses très intéressantes comme d’habitude mais rien de nouveau. C’était, je dirais, un peu sa présentation rodée sur les thèmes qui lui étaient chers.

Bernard Stiegler, c’est quelqu’un qui a toujours été convaincu que nous avions des idées quasiment identiques et, moi, j’ai toujours été convaincu que nous étions sur l’éventail philosophique, pas politique ! sur l’éventail philosophique, que nous étions tout à fait ailleurs. Et je lui ai dit une fois. Il m’avait invité au Théâtre de la Colline si j’ai bon souvenir. Il avait fait son topo en disant : « Oui, en fait, nous disons à peu près la même chose ». J’avais dit : « Non, non ! ». J’avais dit : « Non, non, Bernard, tu es un disciple de Platon et moi d’Aristote ! ». Déjà à cette époque-là, à ce moment-là [dans l’antiquité], il y avait les Idéalistes, les gens qui croient que les nombres sont incarnés dans la réalité, qui croient aux Idées et puis ceux qui disent qu’on est dans le monde d’ici-bas, le monde de l’Existence-empirique [l’expression utilisée par Kojève], que c’est ça, et que tout le reste c’est des constructions dans notre tête, et qui ne correspondent pas à ce qui est là. C’est des tentatives à nous de classer, d’essayer de comprendre et ainsi de suite.

On se situe vraiment, Bernard et moi, à des endroits tout à fait différents sur le plan de la philosophie. Il est normal qu’il invente des concepts, qu’il crée des nouveaux mots pour parler de choses dont il aurait découvert, comme les Platoniciens, dont il aurait découvert l’existence qui est là, dans le monde. Pour moi, les mots sont des étiquettes. Mais vous comprenez, vous comprenez toute l’amitié qui nous liait.

Et quand on s’est vus en 2011, c’est lui qui a proposé ça. Il a proposé ça, qu’on se voie Au soleil d’Austerlitz. Il prenait le train et il descendait à la gare d’Austerlitz. Il a dit qu’on se voie Au soleil d’Austerlitz. C’était beau mais c’est le nom d’un café. Et là, il a fait un long enregistrement. Vous trouverez ça sur le blog. Ça a mis un peu de temps à être retranscrit mais je ne sais pas, une année plus tard ou deux ans plus tard, cette conversation s’est trouvée là.

Il disait déjà à cette époque-là qu’on se connaissait depuis très longtemps. Et là, je n’avais pas compris ça jusqu’à la semaine dernière quand j’ai ouvert une boîte d’archives. Je cherchais de vieux articles que j’ai écrits sur l’anthropologie et là, je trouve, en date de 1989, une offre de Bernard qui me propose de donner un cours à Compiègne dont il était responsable. C’était une vacation. A l’époque, je tirais le diable par la queue parce que c’était la période intermédiaire où je venais d’apprendre que notre équipe d’intelligence artificielle à British Telecom était dissoute de fait parce que l’armée, qui nous payait en douce, ne donnait plus d’argent, ce qui fait qu’on a été obligé de nous dire que c’était de l’argent de l’armée et donc, bon, Bernard avait eu l’amabilité de m’offrir un cours mais c’est à ce moment-là qu’on m’a offert de venir travailler dans la banque et où, voilà, après avoir consulté mon grand Maître, je suis passé de ce côté-là.

Voilà, Bernard, vraiment, on s’aimait bien. J’avais eu une conversation avec lui. C’était, je crois, il y a 6 mois. Oui. C’était à Lille où il était invité par Pierre Giorgini et par Nicolas Vaillant. Et là, dans la conversation, on mangeait ensemble, je lui ai posé la question – ça avait l’air d’intéresser les autres aussi – sur ses braquages, sur son passé de gangster. Moi, je lui ai posé la question en disant : « Bon, il y avait une dimension politique là-dedans ? » et alors, là, il m’a surpris. Il a dit : « Non, pas du tout. J’étais patron de café. Les flics m’emmerdaient de manière systématique dans ce que je faisais dans mon métier [amendes, fermetures, etc.] et, là, voilà, c’était pour… c’était pour emmerder les flics : je serais de l’autre côté ! Donc, il n’y avait pas de dimension politique : j’étais gangster, j’étais braqueur comme la plupart des braqueurs ».

Et puis, bon, donc, il va en prison et là, il apprend la philosophie et il devient un des grands élèves de Jacques Derrida. Jacques Derrida, pas du tout ma tasse de thé philosophique mais un très très grand maître sans doute à avoir. Moi, j’ai assisté à un exposé tout à fait magistral qu’il était venu faire à l’Université de Cambridge, Jacques Derrida. En fait, un de ces grands déconstructeurs du savoir, disant qu’on ne peut jamais trop comprendre alors que, bien entendu, vous savez que, moi, je suis du côté de ceux qui disent qu’il faut comprendre ! C’est la moindre des choses si on veut s’en tirer un tout petit peu. Il faut comprendre : ça ne viendra pas tout seul et que tout scepticisme vis-à-vis de la possibilité de comprendre est en réalité extrêmement dangereux et très dommageable pour la survie de l’espèce que dire : « Tout se vaut ! Pour toute chose, il y a un million de lectures possibles qui sont toutes équivalentes d’une certaine manière ». Non, ce n’est pas comme ça qu’on s’en tirera ! Ça, c’est du côté de Heidegger, c’est du côté de la crainte de Dieu et de ne pas vouloir empiéter sur le pouvoir de Dieu de tout savoir. Pour moi, ça, ce n’est pas une bonne chose. Donc, voilà.

Alors, Bernard, eh bien, voilà, je savais que tu allais mourir mais… ça ne change rien.

Voilà. Bon, je vais pas… J’ai dit ce que j’avais envie de dire, au lendemain de la mort d’un très grand philosophe et d’un très grand ami.

Partager :

59 réflexions sur « Bernard Stiegler (1952-2020) – Retranscription de la vidéo »

  1. Je voulais juste écrire sur votre blog que la nouvelle de la mort de M.Stiegler m’a fait pleurer …

    Il a été une figure identificatoire pour moi depuis 2008, à la fois par ses travaux et la grande humanité qu’il dégageait.

    Je me rappelle encore d’un moment jouissif à une conférence ces dernières années, où il a magistralement remis en place l’arrogant universitaire S* V*.

    J’aurais voulu avoir la chance de rencontrer M.Stiegler, paix à son âme …

    2

Les commentaires sont fermés.