Cambridge University V. Jack Goody (1919-2015)

Il y a six ans, à l’occasion du décès de Jack Goody, je publiais ici sur le blog une notice, que je commence par reproduire, avant de la compléter ensuite.

Jack Goody est mort. Il allait avoir 96 ans.

À Cambridge, mes relations avec Jack Goody, qui fut d’abord le directeur du département où j’étais étudiant thésard, ensuite mon patron durant les années où je fus enseignant, tournèrent sinon à la tragédie, du moins en tout cas, au drame. Rien n’y prédisposait. Il s’agit là d’une histoire triste, démontrant qu’il n’y a pas que les volontés des hommes et des femmes qui importent : les structures peuvent les broyer, ou pire encore, les monter les uns contre les autres.

Jack était ce qu’on appelle le « Chair », le William Wyse Professor, le détenteur de la Chaire d’anthropologie sociale, ce qui faisait de lui automatiquement le directeur du département. Quand il sut que je serais inscrit en tant qu’étudiant thésard à partir de janvier 1975, il me signala qu’il possédait une petite maison qui était vacante à Shelly Row et qu’il me la louerait volontiers. Shelly Row se trouve à Cambridge dans un quartier autrefois ouvrier tout proche du centre-ville. C’était une ruelle (rappelez-vous Cannery Row de Steinbeck : en français : « Rue de la sardine ») que l’on aurait appelé « coron » dans la région où était né mon père. J’y fus très heureux. Quand ma bourse d’étude fut épuisée à l’été 1976, Jack et Esther Goody m’hébergèrent quelques temps dans une chambre de leur vaste maison dans le quartier cossu d’Adams Road. Il avait le coeur sur la main.

À l’époque où je résidais dans leur maison, un soir, alors que Jack m’avait invité à partager l’apéritif avec lui et que je l’attendais au salon, je pris en main machinalement un petit livre qui traînait là. C’était le récit autobiographique d’une dame, probablement britannique, qui racontait la libération de l’Italie à la fin de la deuxième guerre mondiale. Je le feuilletais distraitement en attendant que Jack me rejoigne. Je me mis à lire à l’endroit où se trouvait un signet. L’épisode qui était raconté là était l’attaque par des partisans d’un convoi transportant, entre autres, des prisonniers. À la faveur de la confusion générale, certains de ceux-ci parvinrent à s’échapper et se joignirent aux attaquants pour libérer le convoi. L’un d’entre eux avait tout particulièrement impressionné la narratrice, sa contribution à la victoire s’étant révélée décisive. « Je tenais par-dessus tout, dit-elle, à connaître son nom ». L’identité du héros lui fut transmise : « Jack Goody ».

24.1b Sir Jack Goody

Jack parlait bien le français et il venait souvent me retrouver dans la petite maison de Shelly Row pour une conversation nocturne. Un soir, il vint me voir une bouteille sans étiquette à la main. Il possédait une petite maison en Dordogne. « Tiens, me dit-il, c’est la goutte de prune que font mes voisins. À Cambridge, il n’y a que toi et moi capables de boire un tel tord-boyaux ! ».

À propos de sa petite maison en Dordogne, Jack aimait raconter l’anecdote suivante. Un de ses collègues à Oxford était Julian Pitt-Rivers, issu d’une famille d’intellectuels célèbres (son père avait cependant eut le mauvais goût de faire partie des troupes d’Oswald Mosley, le führer de la British Union of Fascists). Pitt-Rivers possédait lui aussi une maison en Dordogne. Il proposa un jour à Goody de lui rendre visite. Celui-ci se rendit à l’adresse et fut stupéfait de voir une petite maison quasi identique à la sienne. Il frappa à la porte. Pas de réponse. Il insiste : rien. Il finit par pousser la porte, qui s’ouvre sur… une étable. Il ressort, et aperçoit, un peu plus loin, le manoir. Jack, proche du politologue marxiste Eric Hobsbawn, et de E. P. Thompson, l’auteur de La formation de la classe ouvrière anglaise, aimait rapporter ce genre d’anecdotes.

Les pressions financières exercées par les autorités politiques sur le département d’anthropologie sociale et les rivalités cruelles qui déchirent les départements universitaires partout dans le monde mirent fin à cette belle amitié. Mais il sera bien temps de parler de cela un autre jour.

Quelques années après mon départ de Cambridge, en France après mon séjour africain, je fus invité à passer quelques jours à l’abbaye de Royaumont à l’invitation des éditions du Seuil. M’étant rapidement installé dans ma chambre – ma cellule faudrait-il dire – je me rendis dans la grande salle de l’abbaye qui sert de salon et dont l’atmosphère très scolastique n’est pas sans rappeler celle de Cambridge ou d’Oxford. Un feu de bûches crépitait dans la cheminée monumentale. On buvait l’apéritif entre intellectuels pas mécontents d’eux-mêmes. Soudain, dans l’un des fauteuils, invité lui aussi, je découvris Jack Goody. Il m’aperçut au même instant et, avec une intense émotion (révélant la véritable nature de la relation qui nous liait malgré nos anciennes querelles), il se leva pour s’élancer vers moi. L’une de ses jambes était-elle ankylosée ? Toujours est-il qu’elle se déroba sous lui, et qu’il me tomba littéralement dans les bras. Nous étions là, accidentellement embrassés. Heureux en tout cas car nous nous étions retrouvés.

J’écrivais donc il y a six ans : “Mais il sera bien temps de parler de cela un autre jour”, et cet autre jour est venu. Les “pressions financières” seront l’objet de l’épisode VI et dernier de mon feuilleton “Cambridge University”, intitulé “End Game”.

La maison en Dordogne offrait une occasion rêvée à un anthropologue en vacances d’exercer ses talents sur son voisinage. De mon côté, je commençais à publier des articles relatifs à mon travail de terrain à Houat. J’avais mené ce que l’on considère en anthropologie, un terrain « solide », appliquant avec sérieux la méthode princeps de l’anthropologie, celle de l’observation participante. Ma réputation grandissait au sein de l’anthropologie française. Un jour que Jack me parlait de ses observations de vacances, je lui dis que mes collègues « anthropologues de la France » seraient sans doute intéressés de l’entendre et que je pouvais mettre sur pied une rencontre. Il blêmit et me répondit avec vivacité qu’il n’avait pas besoin de mes services pour entrer en contact avec les anthropologues français. Ce n’était bien entendu pas de cela qu’il était question dans mon esprit, mais d’une invitation par le groupuscule alors des anthropologues dont le terrain avait été mené en France, Jeanne Favret-Saada en particulier.

Une année, Ernest Gellner – qui succéderait à Jack Goody à la tête du département – avait été invité à y enseigner. Il avait donné un cours absent jusque-là du programme : « Anthropologie et philosophie », lequel avait rencontré un franc succès, même si je ne mettrai pas au compte du “franc succès” de ce cours, les champignons hallucinogènes que m’offrit un jour l’un des plus enthousiastes de ses étudiants.

La plupart des enseignements d’anthropologie sociale à Cambridge étaient axés sur l’ethnographie : la description minutieuse et méticuleuse des institutions de différentes populations ; les cours plus théoriques étaient rares. L’année suivante, la question se posa de savoir qui pourrait reprendre le cours qu’avait enseigné Gellner. Ma familiarité avec la philosophie était connue et appréciée, j’étais le candidat tout désigné. Les étudiants aimèrent mon cours, et ce fut pour moi un plaisir de l’enseigner.

L’année suivante, alors que lors d’une réunion départementale nous passions en revue les différents enseignements, Jack dit tout-à-trac : « Le cours Anthropologie et philosophie est supprimé ». Il y eut un grand silence, et ceci pour deux raisons, la première était que la conduite des affaires au sein du département était en temps ordinaire très démocratique : l’opinion de chaque enseignant pesait du même poids et l’autorité du « Chair » visait essentiellement à entériner le consensus qui ne tardait jamais à émerger, la seconde raison était qu’il existait un principe général qui voulait qu’on ne supprime un cours que s’il avait échoué à attirer les étudiants.

J’étais sidéré. Nous étions au sein d’une auguste institution, en Angleterre, où l’on s’efforce d’éviter les situations d’affrontement. J’entendais me conformer aux usages. Je me suis levé, décidé à quitter la salle. Tous les yeux étaient fixés sur moi. Le lieu de notre réunion était la salle qui accueillait aussi nos séminaires, dans l’ancien Cavendish Laboratory de Free School Lane. La grande table remplissait pleinement l’espace central de la pièce et il ne se trouvait entre elle et les murs qu’un espace relativement étroit. Pour me rendre de l’endroit où j’étais assis jusqu’à la porte, je n’avais d’autre choix que de passer derrière le siège où Jack était assis. Au moment où je me glissai derrière lui, il se mit à trembler.

Quelques minutes plus tard mon ami Andy, ayant quitté la réunion, vint me trouver à l’extérieur. Il jubilait : « Il était convaincu que tu t’apprêtais à le frapper ! », me dit-il, et il ajouta d’un air malicieux, prouvant que les Anglais ne sont pas aussi flegmatiques que l’on veut bien l’imaginer : « Et nous étions nombreux qui ne t’aurions pas vraiment donné tort ! »

 

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Une réflexion sur « Cambridge University V. Jack Goody (1919-2015) »

  1. “mais d’une invitation par le groupuscule alorse des anthropologues dont le terrain avait été mené en France, Jeanne Favret-Saada en particulier.”
    Euh, il ne manquerait pas quelque chose avec “alors(e)” ? “le groupuscule alors minime ?” .

    Ca serait aussi un joli nom de poisson, l’alorse, il y a l’alose non loin, mais alors je suis en train de dévier.

    Le milieu universitaire ne résiste que rarement à la génération de fiel lors des contractions qui lui sont imposées.

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