Baie de St Brieuc et de Lannion : en réalité une très vieille histoire, par Jean-François Le Bitoux

Les deux baies, de St Brieuc et de Lannion, au bassin versant Est moins industrialisé, ont rempli la fonction de super-stations d’épuration naturelle pendant des siècles en donnant satisfaction aux populations locales.

À ce titre, les sédiments en conservent une « mémoire » qui participent à la vie de l’écosystème. Mais une production d’hydrogène sulfuré (H2S) en devient un paramètre toxique limitant – plus ou moins vite selon les conditions locales. Le bilan sédimentaire historique en est donc probablement autant humain ( y compris touristique) et industriel (activités portuaires) qu’agricole. Aussi curieux que cela paraitra au touriste de passage, les marées les plus grandes de ces côtes contribuent peu au renouvellement de l’eau dans la baie qui y fait des aller-retours. Même les heures passées au soleil breton après un rinçage pluvieux à marée basse, sont peu efficaces pour digérer les excès accumulés, sédimentés !

Les cinétiques de réaction des mécanismes chimiques en écosystème aquatique et en géologie ne sont pas du même ordre de grandeur : la terre est lente à digérer nos excès et les baies s’encrassent par les sédiments. Par contre tout va très vite en surface et dans l’eau. On peut le constater dans les abers et les rias ; les « marées vertes » s’y développent d’année en année.

Les pêcheurs de coquilles St Jacques contribuent à prélever une partie de N et C accumulés mais nul ne dira combien de temps ça peut durer : les effets toxiques du H2S accumulés finiront bien par se faire sentir. Les pathologies des moules et huîtres en marges de ces baies participent des mêmes limites écologiques. Ces productions peuvent aussi contribuer à encrasser un peu le site plus selon la courantométrie locale ; les conchyliculteurs le savent et gèrent leurs stocks en conséquence. On peut craindre que l’écologie de ces écosystèmes soit trop compliquée pour transformer cette évolution physico-chimique puis biologique naturelle et inéluctable en politique, droit et administration !

En baie de Lannion, ce serait plus facile mais le bashing agricole permet de ne rien faire et de distribuer des subventions et calmer une partie des protagonistes ? Résoudre le problème serait-il contre-productif ? À ce propos une anecdote.

Chacun a pu lire dans ce blog un témoignage de Paul Jorion qui en mission FAO dans un pays d’Afrique française avait « résolu » le problème posé. À son retour à Rome, son référent du siège lui avait fait la remarque que « ce n’était pas habituel » ! J’ai vécu pour la FAO une situation similaire en Afrique de l’Est. Le site d’un élevage de crevettes avait été mal choisi et l’échec était patent et sans espoir. Mon référent m’a dit qu’il était content d’avoir des explications techniques mais que ça ne plairait pas en haut lieu. Il m’a fallu des années pour comprendre pourquoi et je n’ai guère été rappelé à la FAO par la suite ! En fait l’expert n’est pas invité à résoudre les problèmes mais à aider les ministères locaux à vivre avec en demandant toujours plus d’aides et de subventions : la FAO aussi en profite ! J’avais donc tout faux ! J’ai l’impression de vivre des situations similaires en France depuis des années !

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20 réflexions sur « Baie de St Brieuc et de Lannion : en réalité une très vieille histoire, par Jean-François Le Bitoux »

  1. tout a fait
    il en va de même en baie de Saint Brieuc où Le Gouessant passant par des terres riches en élevages porcins abreuve la terre et la mer de lisier … ceci n’empêchant pas de dévaser le bassin de plaisance de Dahouët par émulsion ce qui ne fera que disperser ce qui s y trouve pour aller par exemple nourrir les moules de Jospinet … c est pas grave les mytiliculteurs demanderont des subventions lorsque leurs moules seront impropres à la consommation

    1. Ne pas résoudre le PB , mais faire taire ceux qui en souffre tout en épargnant la bureaucratie.
      Tout baigne.

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    2. Oui les promenades sur la plage de Morieux à marée basse commencent parfois les pieds dans les algues vertes plus ou moins croûtées… 😐

      1. Il faut même éviter de marcher dans les algues qui peuvent être trop abondantes et dégager des gaz mortels

    3. Mais voyons ce n’est pas grave, la baie de Saint-Brieuc s’équipe au lointain de son grand champ d’éoliennes, ajoutant une fraiche ventilation à ces atmosphères engourdies et au côté desquelles l’usine de la Rance passera pour un vulgaire mécano d’illuminés bétonistes. Tandis que Saint-Michel du haut de son cimetière marin ne cessera son combat contre le monstre tapissant la grève à ses pieds (https://fr.wikipedia.org/wiki/Saint-Michel-en-Gr%C3%A8ve#Le_probl%C3%A8me_des_algues_vertes)…

      1. L’énergie éolienne produite pourrait être avantageusement utilisée pour corriger ces pathologies écologiques ! En fait c’est exactement ce que l’on peut recommander dans un écosystème aquatique fermé ( étang, lac) pour l’oxygéner. Il est certain que les pêcheurs ne peuvent pas accepter de partager leur territoire mais il est reconnu que tout « récif artificiel » contribue à améliorer biodiversité et productivité locale. Et les pêcheurs amateurs les apprécient, eux. Encore une question d’échelle ! La période des travaux est quand même un épisode douloureux.
        Dans la baie de Lannion un prélèvement de maërl pendant 3 mois (ou 3 prélèvements ?) a eu des effets positifs sur la production d’ulves : elles n’ont pas proliféré pendant les mois qui ont suivi. C’est inexplicable avec les connaissances « officielles » ( de la biochimie classique) car contre-intuitif. En effet, dissoudre du calcaire favorise les blooms de diatomées – oui, je sais qu’elles ont une coque siliceuse et non, ce n’est pas une question de pH – mais pour se multiplier il leur faut une énergie (redox!) qui n’est plus disponible dans une eau « polluée » qui en est rapidement appauvrie en calcaire par les prélèvements bactériens.
        En réalité, tout le monde sait cela en Amérique latine car les aquaculteurs utilisent cette technique pour favoriser la croissance des diatomées et des crevettes – que vous trouvez dans vos supermarchés à 10€ ou moins le kilo. Ce qui est source d’incrédulité ici – fort de nos connaissances dites scientifiques – est là-bas une « évidence » sans besoin d’explication scientifique ! Etonnant non ? Pas vraiment !
        Et ces gens utilisent bien plus de nitrates pour produire leur plancton nourricier sans laisser se développer ni les cyanophytes ni des ulves qui dépendent de la qualité des eaux et des sédiments : ils ont appris à gérer leur écosystème ! Des techniques simples seraient disponibles – selon le site et les courants – mais l’Administration est seul maître du Domaine Public Maritime et elle n’aime pas reconnaître ses insuffisances.

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  2. C’est d’ailleurs le principe général de l’industrie des déchets que de transformer un « problème » d’excès en « problème solvable »
    (d’excès qui n’arrêtent plus)

    (Baptiste Monsaingeon Homo Detritus Seul coll Anthropocène)

    (Nathalie Gontard Plastiques, le grand emballement : on appelle « biosourcé » le plastique usuel produit avec du biofuel au lieu du pétrole, et voilà que le vert vertueux berce le cerveau vraiptilien du consommateur)

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  3. Un terme retient mon attention dans ce texte, celui de « bashing agricole ». Il me semble en effet inapproprié d’incriminer les seuls agriculteurs alors même que ceux-ci sont incarcérés dans un système qui les dépasse de très loin (quelques éléments, non-exhaustifs, dans mes précédents commentaires) .

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      1. @Tanguy Stephane

        Ils sont au bout de la chaine de la pollution, mais ne sont pas responsables des méthodes qu’on leur a enseignées, ni des incitations à utiliser certains produits sur les cultures ( ce sont les techniciens des coopératives qui les « pilotent » bien souvent, car une certaine « qualité » de production est attendue, un certain rendement aussi – Il y aurait beaucoup à dire sur les seules coopératives qui sont à la fois clientes et fournisseuses des agriculteurs, en en faisant ainsi des quasi-salariés, c’est à dire subordonnés à elles mais sans les protections qui vont théoriquement avec ce statut), ni des réglementations sur le retraitement des déchets d’élevage, etc.

        Leur principale responsabilité, en définitive, est d’avoir décidé à un moment donné de mettre le doigt dans cet engrenage infernal. Le tout, endettés sur plusieurs générations pour acheter le matériel nécessaire à une production conforme aux standards industriels (notamment en termes de rendement par unité de main d’œuvre).

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  4. Concernant l’agri-bashing il faut savoir d’où vient l’initiative et à quoi elle mène.
    L’agri-bashing ne concerne pas tout le monde agricole, mais en particulier l’agriculture productiviste peu soucieuse (parfois pas du tout) de l’environnement.
    L’agri-bashing, formule fourre,-tout est d’abord un slogan qui vise à déconsidérer l’ensemble des critiques portant sur les mauvaises pratiques agricoles. Elle est portée par les syndicats les plus rétrogrades comme la FNSEA. Et comme si cela ne suffisait l’affaire a pris une tournure policière avec la création des cellules Demeter :
    https://reporterre.net/Demeter-la-cellule-de-la-gendarmerie-qui-surveille-les-opposants-a-l-agriculture
    Alors que l’agriculture bio est encore le parent pauvre de l’agriculture française, on a pas trouvé meilleure idée que d’intimider les associations qui militent pour une autre agriculture : https://reporterre.net/Les-gendarmes-de-Demeter-convoquent-un-porte-parole-de-France-nature-environnement

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    1. Il reste à en écrire une suite puis une fin constructive, valable pour la conchyliculture. Les bases épidémiologiques acquises pendant la Covid pourraient être utilisées positivement ? A quelque chose malheur est bon ! On y reviendra !

  5. Au risque de me répéter, l’eutrophisation qui prend des allures spectaculaires en certains points des côtes françaises, et notamment bretonnes (aussi parce qu’on a fait de la Bretagne un « pôle de compétitivité » agricole – « Valorial » pour les intimes – Merci les gouvernements Raffarin) ne s’arrête pas aux plages prisées (ou non) par les touristes, mais détruit également tous les cours d’eau en amont, et les populations piscicoles qui vont avec. Des rivières jadis réputées pour les remontées de saumons qu’elles accueillaient sont désormais capables d’accueillir pour l’essentiel des « poissons blancs » (cyprinidés), beaucoup plus « tolérants » aux pollutions et aux augmentations de température (ce qui n’est pas exactement une bonne nouvelle). L’étape ultime du processus étant de cet ordre. Comme disent les jeunes, « spoiler »: A ce stade, c’est trop tard pour réagir.

    1. Pour l’autre petite histoire, Vito Volterra a mis en place les « équations de Lotka-Volterra » vers 1920 pour la raison suivante :
      Après l’absence ou quasi de la pêche en Adriatique pendant la 1ère guerre mondiale, les pêcheurs de retour
      constatèrent que les prédateurs avaient pris un gros avantage sur les proies, parmi les espèces du coin.
      Cela sembla curieux aux pêcheurs. C’était un début de modélisation écologique.

      On en parla à Volterra, il fit son modèle « proie/prédateur ». Lequel a comme conséquence logique que si on pêche les proies,
      on réduit nourriture des prédateurs, lesquels ont tendance à crever assez facilement dans ce cas. C’était donc la situation d’avant guerre.
      Pendant la guerre, l’arrêt de la pêche a d’abord aider les proies à croitre, puis les prédateurs se sont servis.
      Et le nouveau point d’équilibre (montrable par les équations) donne plus de prédateurs et moins de proies quand on ne pêche plus les proies !

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      1. L’écueil des équations Lokta-Volterra est qu’elles modélisent une périodicité et n’envisagent jamais d’effondrement total de l’une ou l’autre des populations. Exactement le genre de modèle qui ne voit pas les catastrophes venir.

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      2. @timiota stimulant exemple d’une substitution de prédateur par la concurrence de l’homo sapiens (en mode pêcheur) qui démontre sa moins bonne efficacité, dans les conditions de l’exemple.
        Mais il n’est peut-être pas possible de généraliser au vu des disparitions d’espèces actuelles ou de la chasse des bisons d’Amérique à l’occasion d’une invasion par une population caucasienne d’Europe.
        Question d’ajustement de coefficients dans les équations sans doute.

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    2. Tout à fait d’accord : la Mar Menor est typiquement un site et un écosystème sans marée qu’il faut « aérer » comme le sont les bassins de station d’épuration; ce qu’elle est devenue ?

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