L’Afrique et moi V. « Jorion se fâche »

Rappel : L’Afrique et moi I. Fonctionnaire des Nations-Unies ; II. Un poste de tout repos ; III. Des pêcheurs ne sachant pas pêcher ; IV. La vérité : vraiment pas bonne à dire.

Mon renvoi des Nations-Unies après un an seulement de présence sur le terrain, cas tout à fait exceptionnel, reflétait en réalité des querelles entre factions au sein de la division des pêches de la FAO : celle des anciens officiers coloniaux à laquelle appartenait mon patron, en lutte contre celle des « idéalistes » convaincus qu’il était quand même possible – à petite échelle – de faire avancer les choses. Témoignage de cette lutte de pouvoir : le fait qu’une mission à Pointe-Noire au Congo me fut confiée durant l’été 1985, quelques mois à peine après mon ignominieux renvoi.

Il s’agissait de comprendre l’instabilité des entreprises de pêche menées par des pêcheurs locaux appartenant à l’ethnie vili. Des pirogues pratiquant la pêche côtière étaient équipées et lancées, mais l’entreprise se dissolvait après quelques mois, voire quelques semaines seulement. Curieusement, en dépit de ces revers récurrents, ces pêcheurs d’origine locale trouvaient de l’emploi et étaient appréciés comme membres d’équipage sur des pirogues étrangères commandées par des capitaines ghanéens ou béninois. 

L’existence-même des déplacements migratoires des pêcheurs béninois continuait d’être officiellement niée par la FAO, et il y avait une ironie certaine dans le fait que ma première rencontre au Congo fut avec la sœur d’un pêcheur béninois mort dans le cadre de notre projet au Bénin, dont j’avais appris qu’elle se trouvait à Pointe Noire. J’ai consigné cela à l’époque, à chaud, dans un texte inédit intitulé Le salon de 1850  * :

« Lorsque j’appris que j’étais envoyé en mission à Pointe-Noire, je sus aussitôt qu’une occasion m’était ainsi offerte de rencontrer certains parents de Foyovo Bessanh, installés dans cette ville (et en particulier, sa sœur aînée, Huèha) et que je pourrais de cette manière leur rendre compte de ce qui s’était passé. Six mois déjà s’étaient écoulés depuis l’accident, et bien que la nouvelle ait eu amplement le temps de parvenir aux membres de la communauté établis au Congo, le délai était trop court pour qu’un voyageur ait pu, durant cette période, venir et décrire de vive voix les événements dramatiques qui s’étaient déroulés au pays.

Les étrangers qui habitent les deux plages entourant le port de commerce : « Tantine Yvonne » et « Quartier Nouveau », se connaissent tous. Il ne me fallut pas plus d’une journée pour obtenir l’adresse de Huèha Bessanh, et je fis savoir à celui qui me renseigna que je me proposais de lui rendre visite le lendemain matin à huit heures, sachant qu’il confierait alors ce projet de rendez-vous à un petit messager véloce qui viendrait, le cas échéant, m’informer à l’hôtel d’une contre-proposition. 

Je me présentai à la porte de l’enclos à l’heure dite, et lorsque se fut ouvert l’huis branlant auquel j’avais frappé, je compris bien vite que le rappel avait été battu de tous ceux qui, dans le port de l’exil, avaient à cœur d’entendre le récit de la mort tragique de celui qui était pour certains un parent, pour d’autres, un ami, et, pour d’autres encore, une simple connaissance. Les sourires signifiaient sans équivoque que j’étais attendu et, comme l’on dit ici, « espéré ». Je fus conduit sans mot dire vers un banc campé à l’ombre, où l’on me pria de m’asseoir, puis l’on plaça devant moi une petite table basse. On apporta un pot émaillé contenant de l’eau fraîche et ce fut moi qui, suivant l’ancien usage, rendit hommage aux défunts le premier en versant quelques gouttes du liquide sur le sol de sable battu, après en avoir humecté mes lèvres. Lorsque le pot eut fait le tour de la compagnie des hommes qui, l’un après l’autre, étaient venus s’asseoir auprès de moi, le plus âgé d’entre eux se leva pour me saluer d’abord en mina puis dans sa langue, tout en serrant longuement mes deux mains dans les paumes réunies des siennes. Ce fut ensuite le tour de ses cadets, un à un. Puis un voisin de banc m’annonça que l’on était allé chercher Huèha.

Elle apparut, suivie à quelques pas par les femmes de l’enclos, certaines, étrangères comme elle, mais d’autres, femmes vilis épousées ici par les travailleurs émigrés de la mer. Je me levai pour la saluer, après quoi elle s’assit en vis-à-vis, de l’autre côté de la table basse, tandis qu’un adolescent venait se tenir debout à ses côtés, qui traduirait dans sa langue mon récit. Je dis ce que je savais quant aux faits proprement dits, m’abstenant résolument de tout propos pouvant ressembler à l’imputation d’une responsabilité. Je m’interrompais après chaque phrase pour permettre à l’interprète de remplir son office et je voyais alors tous ceux qui l’avaient écouté avec attention, parce qu’ils n’avaient pu suivre mon exposé en français, hocher pensivement la tête.

Lorsque j’eus terminé, Huèha me remercia au nom de tous, puis elle se retira avec l’ensemble des femmes, tandis que les hommes qui demeuraient à mes côtés remplissaient les verres de ce sodabi (alcool de palme) qui leur rappelait le pays natal, et qu’ils vendaient par ailleurs à prix d’or aux natifs du lieu qui en ignoraient la recette. Pendant de longues minutes rien ne fut dit, le silence se fit de lui-même et il fut respecté. Puis on évoqua le village, que j’étais le dernier parmi les présents à avoir visité. On parla des amis et des parents que je connaissais, on me demanda où avaient eu lieu les naissances récentes, si de nouveaux bateaux avaient été mis en chantier ou achetés d’occasion et si la pêche au cours des derniers mois avait été fructueuse. Je demandai enfin à pouvoir prendre congé, et quelques-uns tinrent à me donner l’accolade, en proie à une émotion sincère, que je partageai.

Je ne leur cachai pas que je n’avais pas assisté personnellement au drame : je n’en avais eu vent qu’un matin en arrivant au bureau plus tard qu’à l’accoutumée. Seule Jennifer était là, qui m’avait expliqué que le reste de l’équipe s’était rendu à Adounko pour rencontrer la famille d’un pêcheur qui s’était noyé la veille. Pédrono était sorti avec un équipage du hameau pour ce qui devait être leur deuxième séance de pêche à la ligne de fond et il avait perdu en route un de ses équipiers. Le gars était malade, paraît-il, depuis longtemps (sous-entendu : il serait mort sous peu de toute manière), d’ailleurs il n’habitait pas la plage mais un village lagunaire (sous-entendu : il n’était qu’un pêcheur occasionnel). Sous-entendu : tout cela n’était pas très grave.

L’équipe revint du terrain. « C’est grave ! », dit Anastase, « C’est Foyovo Bessanh ! ». Nous le connaissions bien : un pêcheur d’une trentaine d’années, en parfaite santé, habitant en bordure de la plage, comme tous les représentants de sa « coutume », tous pêcheurs professionnels et à temps plein. Il laissait une femme et deux enfants, un petit garçon et une petite fille. Eh oui, mort à vingt kilomètres des côtes, là où il n’aurait jamais dû aller, là où les « marques » [Les alignements de divers points de repère sur la côte] ont cessé d’être visibles et où la houle du large éprouve la stabilité des longues pirogues monoxyles. Parce qu’on a cru bon en 1984 de tenter à nouveau les expériences décevantes de 1964 et d’une demi-douzaine de tentatives antérieures, toutes aussi infructueuses les unes que les autres mais dont on peut parier qu’elles seront reprises d’enthousiasme à l’avenir. Parce qu’il suffit de baptiser un homme ordinaire du titre ronflant d’« expert » pour qu’il en devienne immédiatement idiot. Parce que les pêcheurs savent parfaitement ce qui améliorerait leur sort, mais qu’on ne le leur demandera jamais. Parce qu’ils furent un jour décrétés sujets-supposés-ne-pas-savoir, pour la convenance des États, par accord diplomatique dûment contresigné par les parties intéressées.

Selon Pédrono, le jeune pêcheur était mort avant même de toucher l’eau. Je vous explique. Adoncques ils avaient pratiqué la pêche au large et étaient sur le chemin du retour. À un moment donné, ils se sont arrêtés et pendant que l’équipage s’occupait de choses et d’autres, Foyovo a sauté à l’eau. « Personne ne s’est inquiété : on s’est dit, il doit avoir une bonne raison (sic) ». Pendant ce temps-là bien entendu, la pirogue dérivait. Tout à coup, quelqu’un a dit : « Où est donc Foyovo ? ». Nous avons regardé tout autour de nous et, merde ! il était là : le dos crevant la surface, les bras pendant vers le fond. Le temps de remettre le moteur en marche et il avait coulé. Au village, ils font tout un ramdam : ils cuisinent son jeune frère qui se trouvait à bord, ils voudraient lui faire dire qu’il a vu quelque chose de suspect. Comme si des pêcheurs adultes s’amusaient à se pousser à l’eau ! (Parce que toi, Pédrono, malgré tes cinq ans de présence ici, tu ne sais toujours pas que dans la langue du pays, c’est le même mot qu’on emploie pour « sort », « empoisonnement » et « noyade »).

Qu’est-il arrivé, chez nous, à la mort, qu’on puisse en parler dans ces termes ? Pour commencer, il ne s’agissait pour Pédrono que d’un Noir et, comme chacun le sait, il y en a plein ici, et il ne distingue pas un pêcheur Pédah d’un pêcheur Kéta (ni même un pêcheur d’un maçon), et nous ne traitons pas nos morts blancs avec beaucoup plus de respect. Mais tout ce qui fut dit ou fait dans le hameau d’Adounko à propos du décès d’un des siens, fut considéré par les membres de notre équipe comme des salamalecs, bruit pour rien et embarras superflu. C’est pourquoi, Foyovo Bessanh, pêcheur maritime, je tiens à parler de toi ici, je tiens à parler de ta mort pour des prunes, sans en tirer prétexte pour condamner ceci ou cela dans les rapports pourtant contestables qui unissent aujourd’hui l’Afrique noire au monde blanc, mais parce que ta mort d’homme fut traitée par nous comme quantité négligeable. Parce que, surtout, à notre réunion hebdomadaire, celle où nous évoquons tous les problèmes de l’heure, il ne fut pas question de toi et de ta mort, ni comme accident, ni comme incident, ni même comme anecdote : il n’en fut pas question du tout.

Ton corps ne sera pas retrouvé, et si j’évoque ton nom ici, c’est qu’il s’agit pour moi du seul moyen de perpétuer ta mémoire. Tu reviendras bien sûr : un jour un enfant naîtra dont tu voudras être le djoto. Tu effleureras son visage aux premières heures de sa vie et le bokonon apprendra du , pour en informer les présents, que c’est toi qui veilles désormais sur la destinée de cet enfant. Et la personne que tu fus parce que tes ancêtres eux furent toi, sous une forme autrement distribuée, bien avant que tu ne naisses, revivra une fois encore dans une nouvelle personne. En le voyant, on dira en riant : « Regardez-le quand il se fâche : ne reconnaît-on pas l’expression vivante de Foyovo, son djoto ? ». 

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* Le premier chapitre en a été publié sous le même titre : « Le salon de 1850 », Le Genre Humain, 15, 1987 : 75-92.

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3 réflexions sur « L’Afrique et moi V. « Jorion se fâche » »

  1. Beau et émouvant récit.

    Vous aussi, vous croyez en la métempsycose, ou bien est-ce péroraison bienvenue?

    L’Afrique conserve ce que l’Occident a perdu…

  2. Passionnant et de fait vous nous donnez à lire ce qu’était ce pêcheur Foyovo Bessanh qui grâce à vous vit maintenant dans ma mémoire.
    Merci pour ce texte plein d’humanité.
    Amitiés.

  3. Ce texte est poignant et ce que vous décrivez, révoltant. L’attitude de certains membres de l’équipe est par son indifférence très violente.
    J’ai vu hier soir Moi Daniel Blake de Ken Loach; film tout aussi révoltant que sont violences gratuites les conditions qui sont faites aux gens que les institutions prétendent aider.

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