« Le temps qu’il fait » et « Vie et destin » de Vassili Grossman, par Bruno Charpiat

L’objet de ce message est de partager avec vous l’interrogation suivante concernant l’idée générale de vos vidéos « Le temps qu’il fait le… », la dernière datant du 14 décembre 2021, et leurs conclusions : est-ce que Vassili Grossman faisait déjà un constat similaire dans « Vie et destin » ?

Je cite Vassili Grossman « Vie et destin », Livre de Poche, édition de 2019, Partie 1 Chapitre 17 pages 109 et suivantes.

Anna Semionovna, retenue dans le ghetto juif de Berditchev, en Ukraine. La lettre à Vitia son fils (extraits : p. 120) :

Les gens vivent comme s’ils avaient de longues années devant eux. Il est difficile de savoir si c’est bête ou au contraire intelligent, c’est ainsi, voilà tout. Et je me suis soumise à cette loi. Deux femmes venant d’un shtelt racontent la même chose que mon ami. Les Allemands dans toute la région exterminent tous les juifs sans épargner les enfants et les vieillards. Des Allemands et des politsaï arrivent en camion, réquisitionnent quelques dizaines d’hommes pour des travaux de terrassement, ils creusent des tranchées, puis, deux ou trois jours plus tard, les Allemands mènent à ces fossés toute la population juive et les fusillent tous jusqu’au dernier…/… Notre tour doit être prévu par le plan dans une semaine ou deux. Mais figure-toi que, tout en comprenant cela, je continue à soigner les malades et leur dis : « Si vous baignez vos yeux quotidiennement, vos yeux guériront dans deux ou trois semaines »…/… Et voilà comment cela se passe, les hommes continuent à vivre. Nous avons même eu il y a quelques jours une noce. Les bruits naissent par centaines. Tantôt mon voisin m’annonce, en s’étranglant de joie, que nos troupes sont passées à l’offensive et que les Allemands sont en fuite. Tantôt le bruit se répand comme quoi le gouvernement soviétique et Churchill ont lancé un ultimatum aux Allemands et que Hitler a ordonné de ne plus tuer les juifs. Tantôt on annonce que les Juifs seront échangés contre les prisionniers de guerre allemands.

Ainsi le ghetto est l’endroit au monde où il y a le plus d’espérance. Le monde est rempli d’évènements qui n’ont qu’un sens, qu’une cause : le salut des Juifs. L’espoir est indéracinable ! Et la source de cet espoir est une : l’instinct de vie, qui résiste sans aucune logique à l’idée effroyable que nous sommes tous condamnés à périr sans laisser de traces. Je regarde autour de moi et je me dis : ˝Est-il possible que nous soyons tous des comdamnés à mort qui attendent leur exécution ?˝ Les coiffeurs, les cordonniers, les tailleurs, les médecins, les chauffagistes… tous travaillent. On a même ouvert une maternité, ou plutôt un semblant de maternité. Les lessives se font, le linge sèche sur les cordes, à partir du 1er septembre les enfants vont à l’école et les mères interrogent les maîtres sur les notes de leurs enfants. …/… Et maintenant, voilà autre chose que des bruits. Aujourd’hui, les Allemands ont emmené quatre-vingts jeunes gens à l’arrachage des pommes de terre. Certains se réjouissent : ils pourront peut-être rapporter quelques pommes de terre pour la famille. Mais j’ai compris de quelles pommes de terre il s’agit. »

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48 réflexions sur « « Le temps qu’il fait » et « Vie et destin » de Vassili Grossman, par Bruno Charpiat »

    1. Très beau texte
      Comment faire pour accepter ce qui arrive, ne faire qu’un avec ce qui arrive
      Faire la différence entre la peur d’être malade et être malade, entre la peur de mourir et mourir

    2. Je pense comme toi Pierre. J’espère que tu vas bien, nous avons tant d’histoire (avec et sans « s ») en commun. Ah, la nostalgie ! ça fait vraiment du bien (je ne peux pas m’empêcher de tourmenter le commentateur qui vient d’en dire du mal).

      1. Il n’y a rien de bien ou de mal dans un commentaire, rien de bien ou de mal en soi, c’est la pensée du lecteur qui en fait un bien ou un mal

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          1. Vous êtes un lecteur D’HERGÉ qui fait son haddock, un capitaine qui recherche l’assentiment de ses lecteurs 😏
            Bonne année capitaine

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      2. Tu as raison Paul cette nostalgie de l’Afrique, immense continent sincère, nous unira toujours! J’ai lu « Vie et destin » il y a quelques années mais avais oublié ce passage sur les ghettos ukrainiens. Stalingrad domine mes souvenirs de l’oeuvre magnifique et terrible de Grossman. Bonne année mon vieil ami.

  1. La servitude n’existe que parce qu’elle est volontaire, c’est le coeur du problème (La Boétie).
    Trouver mille excuses pour ne rien décider n’est justement pas sans risque.
    Lorsque c’est tout vu, il ne faut pas attendre.

    1. J’ai toujours pensé ( comme mon épouse ) que Gabin était un macho et un con fini . Mais un sublime acteur , ce qui n’est jamais incompatible .

      Le texte poignant rapporté , ne m’apprend personnellement rien , et j’ai le sentiment sincère de  » l’avoir toujours su  » . M’est ainsi et aussi revenu en mémoire , tiré de la chanson de Jean Ferrat :

       » ils essaient d’OUBLIER , étonnés qu’à leur âge , les veines de leurs bras soient devenues si bleues  »

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      1. Quoi qu’il en soit, et puisque le billet évoque les drames de la Seconde Guerre mondiale, il semble que Jean Gabin a eu un comportement respectable contrairement à beaucoup de ses collègues et dont il ne s’est pas spécialement glorifié à la Libération:
        https://www.parismusees.paris.fr/fr/exposition/jean-gabin-dans-la-guerre-1939-1945

        Jean Gabin est une star de cinéma quand l’annonce de la guerre en juillet 1939 interrompt le tournage de son dernier film, Remorques. Réfugié en zone sud, il fait l’objet d’un chantage des Allemands qui veulent le voir incarner la collaboration à l’écran. L’acteur quitte alors la France pour les Etats-Unis où il soutient l’effort de guerre aux côtés de « La Grande » Marlène Dietrich. Mais à l’instar de L’Imposteur, rôle qu’il incarne sur demande du général De Gaulle pour servir la propagande de la France Libre, Gabin prend conscience qu’il ne peut plus n’être qu’un soldat fictif. En janvier 1944, il s’engage dans les Forces françaises combattantes et troque sa légendaire casquette contre celle de fusilier-marin. Après une première bataille à bord de l’Elorn au large de l’Afrique du nord, il devient instructeur puis conducteur dans la 2e division blindée du char « le Souffleur II » qu’il ne quittera pas, de la libération de Royan aux portes du nid d’aigle d’Hitler à Berchtesgaden.

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        1. Tout ça n’est pas incompatible non plus .

          J’ai un oncle qui a été un résistant remarquable et un très honnête citoyen et père de famille , mais un con fini aussi .

          Je l’aimais beaucoup .

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      2. N’oublions jamais qui fut la principale source d’inspiration du « Mein Kampf », qui fut le premier à exprimer et à prôner explicitement la « solution finale » dans ses paroles et ses écrits : Richard Wagner.

        Lisez ce livre d’un grand universitaire allemand, biographe inégalable de Nietzsche : « Le prophète (Wagner) et son disciple (Hitler) ».

        1. Cher Paul,
          sur ce sujet (ô combien brûlant ou épineux, suscitant des polémiques et débats réccurrents depuis presque un siècle) , je m’inscris totalement en faux. Certes, Wagner (qui a beaucoup écrit ! outre ses opéras et leurs livrets) a écrit quelques brûlots antisémites, essentiellement le pamphlet « Le Judaïsme dans la musique » (1850), qui est une honte, mais n’est certainement pas représentatif de l’ensemble de ses écrits. Cela dit, il ne s’agit absolument pas de dédouaner Wagner de sa part de responsabilité dans la montée de l’antisémitisme moderne.
          Cela entendu, faire de Wagner le premier inspirateur de Hitler est assez gonflé – et j’aimerais voir les citations précises avec références de l’idée d’une « solution finale » prônée par Wagner ?
          En fait, c’est une fausse perspective historique, qui s’inscrit dans la récupération (dont Nietzsche, du moins sa pensée, fut également victime) de Wagner, essentiellement par un entourage familial plus que douteux, en premier lieu son gendre, Houston Stewart Chamberlain (raciste patenté) et sa belle-fille « post mortem », Winifred, épouse de son fils Siegfried, nazie déclarée et amie personnelle de Hitler. Ce qui est indéniable, c’est que les idéologues nazis ont intégré la mythologie wagnérienne à leur attirail doctrinaire, en en faisant une glorification de l’âme germanique. Mais Wagner est beaucoup plus complexe et nuancé, contradictoire que cela (!), à preuve son dernier opéra « Parsifal »… de même qu’il n’a jamais succombé aux sirènes du pangermanisme – étant trop européen pour cela.
          Historiquement, il s’inscrit plutôt dans un antijudaïsme révolutionnaire, défendu par Bruno Bauer et surtout Karl Marx, courant dont Wagner est l’héritier direct, et qui se confond avec l’anticapitalisme (« l’argent est le dieu jaloux d’Israël », ou « l’émancipation sociale du Juif, c’est l’émancipation de la société vis-à-vis du judaïsme » ne sont pas des phrases de Wagner, mais de Marx).

          Je n’ai vraiment pas le temps de développer et argumenter davantage, avec des références précises (je suis un « grand fan » de Wagner), mais je renvoie notamment à un ouvrage majeur (une somme de + 700 pages) de Jean-Jacques Nattiez, « Wagner antisémite : un problème historique, sémiologique et esthétique » (Christian Bourgois, 2015) qui fait magistralement et très précisément « le tour » de cette question… de même que l’énorme et irremplaçable « Dictionnaire encyclopédique Wagner » (Actes Sud, 2010 – 2500 p.) consacre énormément de pages à cette problématique…

          PS : parmi beaucoup d’autres, le chef d’orchestre (juif) Daniel Barenboim oeuvre depuis longtemps pour que cessent ces discours de récupération idéologique de Wagner… (de même qu’il a créé un orchestre mêlant musiciens juifs et palestiniens).

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            1. Je n’en sais rien ; je peux seulement relever que son (bref) « acquittement de Wagner » vaut aussi (auto-)critique sur la façon de produire certains (gros) livres.

              1. Ça n’a tout simplement pas de sens d’imaginer qu’on puisse « renverser » un dossier aussi épais. Prenons un exemple :

                Das Judenthum in der Musik (l’article Wikipédia) :

                « Das Judenthum in der Musik (littéralement La Judéité dans la musique, mais traduit généralement par Le Judaïsme dans la musique) est un essai en allemand de Richard Wagner, attaquant les juifs en général et plus particulièrement les compositeurs Giacomo Meyerbeer et Felix Mendelssohn. Il a été publié initialement le 3 septembre 1850, sous un pseudonyme, dans le Neue Zeitschrift für Musik (NZM) et a été republié dans une version largement plus développée sous le nom de Wagner en 1869. Il est considéré par de nombreux analystes comme un des jalons importants dans l’histoire de l’antisémitisme allemand. »

                Köhler ajoute que quand Wagner republie son pamphlet sous son nom, il le fait à compte d’auteur.

                Imaginons maintenant que Köhler dise aujourd’hui : « Je me suis trompé ». Qu’est-ce que cela pourrait vouloir dire ?

                Que ce n’était pas à compte d’auteur, et que l’éditeur a versé à Wagner des droits d’auteur ? Que Wagner n’était pas l’auteur original du texte et s’est approprié indûment la paternité d’un fameux texte antisémite ? Qu’il faut lire Das Judenthum in der Musik entre les lignes et que le texte n’est pas aussi antisémite qu’il en a l’air ? Etc.

                Vous m’avez compris : imaginerait-on même que Köhler affirme s’être trompé, ça ne changerait absolument rien à l’affaire de Wagner principale source d’inspiration d’Hitler (ce que celui-ci répétera d’ailleurs à l’envi).

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                1. C’est FAUX : Wagner n’a strictement rien à voir avec les nazis… Comme on le voit d’ailleurs très bien sur la video suivante…

                  ;).

                  1. Le public a l’air de s’emmerder gravement 🙂
                    Il me semble qu’une certaine chanson populaire a eu beaucoup plus de succès, y compris chez les soldats au front:

                    La version anglaise par Vera Lynn:

                  2. Roger Waters de Pink-Floyd, orphelin de de guerre, n’a pas oublié Vera Lynn:

                    Does anybody here remember Vera Lynn?
                    Remember how she said that
                    We would meet again
                    Some sunny day?

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  2. Tout à fait interpellant..!
    Mon impression , quand même .. faut oser ce mot « impression » … c’est que , pour les reclus « normaux » , le verbe « vivre » n’avait guère le sens commun actuel dans un ghetto… il devait , et avant tout , s’agir de survivre … tendre avec toute son énergie journalière vers ce but.. la survie. Puis , les nerfs à bout , surtout.. surtout arriver à s’endormir sans penser..! Surtout sans penser. « Réagir » ne devait plus être « concevable » , verbe rayé de la conscience.
    Sauf pour certains.. puisque toute règle a ses exceptions..https://fr.wikipedia.org/wiki/Soul%C3%A8vement_du_ghetto_de_Varsovie

    1. C’est bien de mentionner le soulèvement du Ghetto de Varsovie. Il est à comparer avec le blog de Paul Jorion : des gens disparates qui savent qu’ils n’ont pas beaucoup de chances de remporter le combat des idées, face aux forces (d’influence) en présence. Car c’est une réalité que très peu de gens engagent une résistance sans percevoir qu’ils n’ont aucune chance de l’emporter. C’était le cas dans le Ghetto, ils n’avaient presque pas d’armes, militairement parlant ils savaient que c’était un combat perdu.

  3. De Vassili Grossman, plus poignant encore, ses carnets de guerre (en tant que correspondant sur le terrain).
    Textes choisis et présentés par Anthony Beevor et Luba Vinogradova, traduction en Français parue chez Calman Lévy en 2007.
    « Il est là étendu, gelé, riant, mort. Il reste là un jour, il reste là deux jours. Personne n’a envie de l’enterrer, par paresse. Le gel a transformé la terre en granit. Il a de mauvais camarades ! Ils ne mettent pas le corps en terre ! Ils laissent les morts en place et ils s’en vont. La question n’émeut personne. Personne ne se sent concerné… Qui pourra déchiffrer ce qui se passe alors dans les âmes des hommes qui viennent prendre la relève de ceux qui sont là, gisant dans la neige ? » (p. 132)

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  4. Ma mère avait été nommée Chevalier de la Légion d’Honneur mais pour moi c’est sa carte de combattant volontaire de la Résistance qui a le plus de valeur – en effet elle avait été arrêtée avec d’autres camarades de son groupe par la police française et livrée aux Allemands qui l’ont ensuite déportée à Auschwitz la chance qu’elle a eu c’est d’avoir été mise en prison par Pétain car bien qu’arrêtée dès le 1er décembre 1942 elle a fait plusieurs mois de prison en France jusqu’au 2 février 1944 – déportée qu’en février 1944 jusqu’au 23 mai 1945 elle n’aurait jamais pu revenir si elle avait été déportée avant 1944 De plus, au camp elle n’était pas seule elle faisait partie d’un petit groupe de femmes qui s’entraidaient dans la mesure du possible le moral est aussi très important dans les conditions d’horreur où vivaient les déporté(e)s de ce camp d’extermination

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  5. Euh, vous êtes sûr que c’est la bonne année, on se le souhaite vraiment ? Non je ne sais pas trop pourquoi y a comme un air froid qui souffle un peu là, ça pique !

  6. Il me semble qu’à l’heure où radio et télévision nous livrent les commentaires nauséabonds de monsieur Zemmour il est bon de rappeler ce qu’était et est le racisme et le « fascisme ordinaire »

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  7. Comme le rappelle Alain Supiot dans son cours au Collège de France « La gouvernance par les Nombres » dans La Déclaration du 10 mai 1944 de la Conférence de Philadelphie de l’OIT:
    « Convaincue que l’expérience a pleinement démontré le bien-fondé de la déclaration contenue dans la Constitution de l’Organisation internationale du travail, et d’après laquelle une paix durable ne peut être établie que sur la base de la justice sociale, ….. »

    1944 « L’expérience »(…) »paix durable »(…) »justice sociale »

    https://www.youtube.com/watch?v=xeG-azZ41f8&list=PLSB-BMvWqoYxengu-fhzWnZJZqZD0DNM7&index=5

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  8. L’opinion bouge en ce moment il me semble. Il y a peut être une chance que le film « don’t look up » redistribue les cartes de la politique, en changeant le clivage classique droite/gauche pour un autre qui serait « look up/don’t look up », chacun symbolisé par un logo simple (tout le génie de McKay qui a imaginé ça, puisque ces deux « armées » figurent dans le film à la fin !) : une flèche en haut lookup, ou une flèche en bas don’t look up !

    Si ça marche, on verra bientôt des badges…et on pourra s’afficher publiquement ! c’est une guerre d’influence, il ne faudra pas oublier de porter son badge, et on peut dire merci à McKay !

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  9. Comme on sortait du Père-Lachaise il a commencé à faire soleil. Ça nous donnait un petit air en goguette mon frère et moi. On n’était plus que nous deux ce jour-là pourtant la veille, aux Invalides, on en avait eu du monde ! Il faut dire que ça avait été une sacrément belle cérémonie, avec honneurs militaires je veux, et discours du Gouverneur. Au beau milieu de la grande cour carrée le cercueil avait été fièrement posé sur ses tréteaux, recouvert du drapeau tricolore avec au centre un petit couffin où étaient exposées les médailles qu’elle avait glanées, eu honneur à son passé héroïque dans une vie tourmentée.
    Du lourd. A la fin, après qu’ait retenti la sonnerie aux morts, huit soldats avaient soulevé le cercueil et s’étaient mis à traverser au « pas ralenti » la cour des Invalides, et nous d’emboîter le pas.
    Là ça avait été un peu dur, elle est gigantesque cette cour et leur pas c’était vraiment du ralenti… En première ligne on tentait de s’accommoder à cette démarche lente mais je me demandais comment ça suivait derrière, peut-être ça se marchait sur les pieds en marmonnant. Je n’ai pas osé tourner la tête pour voir. Je tenais Andrea par l’épaule, je la sentais toute tendue dans l’effort de tenir dignement sa place et aussi goûter avec effroi la gravité de cette mise en scène. C’était donc ça la vie, quand ça s’arrête, pour les autres, pour une grand-mère. Le grand mystère, devant, noir comme la nuit. Et les tambours ! Je m’étais alors penché vers son oreille, et j’avais murmuré ‟goose-oieˮ son cours d’anglais de la veille, les animaux de la ferme ! Elle m’avait jeté un regard furieux mais quand même ça l’avait relâchée, et les larmes s’étaient mises à couler, tout simplement. J’avais pu alors la serrer plus tendrement contre moi et du coup tout bêtement aussi je m’étais retrouvé à pleurer.
    Donc le lendemain on n’était plus que mon frère et moi et un rayon de soleil à la sortie du Père-Lachaise. On regardait un peu émus les volutes de fumée qui sortaient par intermittence de la haute cheminée du crématorium. Ce n’était pas notre mère bien sûr, elle on l’avait vu s’avancer, enfin le cercueil, sur un tapis roulant comme un train fantôme, tout pareil, un train fantôme cheminant sur un tapis roulant vers un portillon fermé… au dernier moment hop les portes s’étaient ouvertes, on a juste eu le temps d’apercevoir les flammes de l’enfer pendant que le cercueil basculait par là-bas et le portillon aussitôt s’était refermé.
    Comme un train fantôme… sauf qu’il n’y a pas de tour gratuit !
    Ben justement, notre mère elle avait eu droit à un tour gratuit. Plutôt rare comme cadeau il paraît.
    C’est à ça qu’on était en train de penser avec mon frère.
    ‟On a été bête à rester regarder ce cercueil s’engouffrer dans les flammes comme si on voulait vérifier qu’ils n’allaient pas nous l’escamoter au dernier moment. C’est parfaitement con… On aurait dû se mettre au dehors et la regarder monter en fumée par la cheminée !ˮ
    ‟Remarque le bois aussi du cercueil il brûle, on n’aurait pas su ce qui était vraiment d’elleˮ.
    Avec mon frère on joue au plus malin, c’est souvent comme ça les frères. Là c’était moi qui avais fait cette remarque brillante !
    ‟Elle est partie en fumée comme prévu mais soixante ans après ! La boucle est bouclée tu comprends, c’était son dernier geste, un geste qu’elle a décidé seule. Elle les aura nargués jusqu’au bout.

    On se donnait des bourrades en rigolant, on voulait absolument se la jouer désinvolte.
    N’empêche… on savait plus trop, ça faisait un drôle d’écho dans nos têtes. Faut dire aussi que sur la fin, cette dernière année passée à l’Institution des Invalides, elle s’était mise à tout mélanger. Et parfois elle se retrouvait à Auschwitz. Elle pouvait rester comme ça des heures dans son lit, muette mutique, avec ce regard, ce regard tout pareil à celui qu’on voit sur les photos des camps. Et puis les gens lui faisaient peur.
    Vous savez les gens, ça fait peur !
    Comprenez, elle avait déjà su qu’elle allait mourir il y a bien longtemps, et voilà que ça lui revenait, voilà qu’elle allait mourir à nouveau. Alors oui ça se confondait bien sûr. Nous on essayait de lui faire des bisous, on lui tenait la main gentiment mais quand même… on se sent salement kapo quand c’est l’autre qui va mourir et pas nous !
    Pas vous ?
    En sortant du Père-Lachaise avec mon frère par ce bel après-midi de mars on a donc commencé à arrêter de faire les fanfarons et on s’est mis à parler un peu de tout ça, vite vite des mots des images, tout ce qui vous passe par la tête.
    Faut dire mon frère et moi on est drôlement calé en Auschwitz parce qu’elle était intarissable notre mère, sur le sujet ! Quand on vivait encore tous ensemble, certain matin vers les onze heures elle s’installait dans le vaste canapé blanc du salon et commençait à se maquiller. Elle se mettait alors à raconter, tout doucement. Nous, même se déplacer dans la pièce on n’osait plus, on restait là immobile, où elle avait commencé sa phrase. Ça pouvait durer des heures.
    Parfois on avait des questions mais il valait mieux pas, nos questions elles étaient de dehors, elles étaient de notre monde à nous, c’étaient des questions de logique, nulles en vérité. Il valait mieux lui laisser raconter l’incompréhensible, ces souvenirs qui lui tournaient sans cesse dans la tête pendant qu’elle se maquillait, un peu trop va savoir, pour parvenir à faire face à ce monde logique ce monde sensé dans lequel elle se retrouvait quand même à vivre.
    Elle parlait de l’être humain quand il tente de survivre dans des conditions de non-vie, des non-conditions de vie. De l’humain quand il se rend compte qu’il est encore un tout petit peu en vie mais pratiquement plus humain qu’elle nous causait. Et de l’odeur des cheminées, parfois.
    Je ne vais pas vous raconter aujourd’hui, ça risque d’être un peu long…
    On en était à descendre ma rue, lorsqu’on croise Mathieu. Mathieu c’est mon futur meilleur ami, mais il n’est pas encore au courant apparemment. Il fait comédien, c’est risqué déjà ! Donc on s’arrête, on se sourit, dans un geste un peu théâtral je désigne Jean,  » Mon frère !  » que je dis, puis je replie la main vers le joli petit pot en céramique que je trimballais dans l’autre bras,  » Ma mère !  » que je fais.
    T’aurais vu sa tête ! On s’est marrés !

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  10. Vassili Grossman est en effet capital !
    et outre « Vie et destin », il y a cet autre texte extraordinaire, « Tout passe » (son dernier roman, je crois, qui faisait pleurer le cinéaste A. Tarkovski à chaque re-lecture)… La lecture de cet écrivain me semble en effet essentielle, dans la compréhension de tous les totalitarismes (qu’il s’agisse du nazisme ou du stalinisme), avec des passages extraordinaires sur le servage des Russes, « l’âme russe », et au-delà sur la liberté (à laquelle rien ne puisse être sacrifié, vivre signifiant « être un homme libre ») et Tchekhov… le tout se résumant (pour moi) à cet énoncé capital : « on a toujours sacrifié l’homme concret à une conception abstraite de l’homme ».

  11. LOOK UP vs. DON’T LOOK UP
    Au passage, merci @Vincent d’avoir rappelé cela ici…

    Bonjour à tous,

    Commençons…

    J’ai rappelé récemment l’existence de biais de perception de la dangerosité du variant Omicron, des biais que même des représentants de la communauté scientifique semblent vouloir ignorer afin d’aligner leurs propres déclarations sur celles de l’Etat dont le mot d’ordre est : croissance, tant cette croissance voulue par ce dernier en dépit de ses conditions d’application en milieu fini, et donc aussi au mépris de la biosphère terrestre dont l’Humanité, demeure à ses yeux la seule garantie de stabilité d’emploi des premiers dits aussi, scientifiques académiques ; c’est d’ailleurs parce que ces scientifiques sont académiques, qu’ils se rendent finalement complices de cette croissance du pire de par la loi…

    Dit autrement, ce ne sont en aucun cas des scientifiques académiques qui combattent corps et âme cette croissance du pire…

    Poursuivons…

    J’ai rappelé récemment l’existence de l’Indice QALY, un indice qui n’aurait jamais dû voir le jour, qui est forcément éludé de tout propos tant il demeure un sujet évident de controverse, mais qui pourtant, existe bel et bien aujourd’hui, tant il est l’outil directeur de l’inflation que nous subissons toutes et tous de la part de nos mutuelles de santé dites aussi, mutuelles obligatoires ; c’est d’ailleurs parce que ces dernières sont obligatoires que l’Etat, quelle que soit sa couleur politique, se rend finalement complice de cette inflation du pire de par la loi…

    Dit autrement, ce ne sont en aucun cas des partis politiques qui combattent corps et âme cette inflation du pire…

    Enfin…

    J’ai rappelé plus récemment le dessein d’une oligarchie ultralibérale d’extrême droite qui sait demeurer discrète, voire dissimulée, qui ne voit que ses propres intérêts infinis, et qui est prête à tout pour soutenir la sauvegarde de ces derniers, voire la protection du pire de par la loi…

    La systémique nous permet de voir autrement des évidences qui finalement nous échappent totalement tant nous les réfutons à tort en permanence, souvent par déni, pensant probablement que tout cela a été rendu impossible dans un monde ayant gardé en mémoire toutes les scènes d’horreurs de notre Histoire, notamment celles issues de la seconde guerre mondiale… Or il n’en est rien, le mal pouvant toujours s’exprimer de bien des façons inédites !

    Voici quelles sont ces évidences systémiques constituant à elles seules le ciment de cette tour oligarchique ultralibérale d’extrème droite, façon High-Rise, de Ben Wheatley, sorti en 2015:

    1- la croissance infinie,

    2- l’inflation du coût de la vie,

    3- la protection de la propriété privée… et enfin,

    4- la régulation de la densité de population…

    Rq. Ceux qui parmi vous, ont vu ce film, High-Rise, cette dystopie à l’état pur, savent très bien comment tout cela se termine in fine…

    Souvenez-vous donc un peu de ce qui suit chers Amis du Blog de Paul Jorion :

    Paul Jorion, Le temps qu’il fait le 9 octobre 2015 :

    « L’ultralibéralisme est-il un mécanisme biologique de mortalité dépendant de la densité ? »

    Ce à quoi je répondais :
    https://www.pauljorion.com/blog/2015/10/12/modelisation-lultraliberalisme-face-a-la-densite-de-population-par-philippe-soubeyrand/

    Alors voilà.

    Voilà pourquoi la mort demeurera toujours aux yeux de certains la seule et unique solution… Et ils feront toujours tout pour l’encourager, leurs légions de lobbies en tout genre étant quant à elles toujours là pour ça, le plus souvent sans savoir pourquoi du fait notamment du cloisonnement dont elles font systématiquement l’objet ; le cloisonnement fait systémiquement obstacle à toute tentative d’écriture de la cartographie cognitive du monde au sein duquel nous évoluons :

    1- les lobbies encourageant l’élitisme scientifique => la mort, du fait de l’ignorance de masse en découlant, notamment le fait d’ignorer les biais de perception des signaux d’alerte,

    2- les lobbies encourageant l’attentisme politique => la mort, du fait de l’indifférence de masse en découlant, notamment le fait de rester indifférent devant l’Indice QALY,

    3- les lobbies encourageant le militarisme étatique => la mort, du fait de la défiance de masse en découlant, notamment le fait de défier tout groupe de personnes dont les opinions et/ou les origines divergent, et enfin,

    4- les lobbies encourageant le « mécanisme biologique » => la mort, du fait de la sentence de masse en découlant, notamment le fait de décider l’immunité collective en dépit des risques élevés de mutation du virus SARS-CoV-2…

    Tel est le dessein de l’oligarchie ultralibérale d’extrême droite…

    Faut-il se résigner face à cela, ou bien au contraire se soulever ?!

    A méditer…

    Et pour vous y aider, je vous conseille vivement la lecture du film, Space Sweepers, de Jo Sung-hee, Corée du Sud, 2021, sur NetFlix ; c’est un mélange intelligent, sensible et subtile de Elysium et Star Wars, avec un soupçon d’Interstellar aussi ! Cela vous changera un peu les idées…

    Bien à vous tous,

    Philippe

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