Comment rendre compte de quinze années en tant que « membre de la classe ouvrière » ?, par Chabian

Eugène Laermans – 1893

Je vais faire un commentaire qui paraîtra peut-être inconvenant. Parce que « sans compétence ».

Ecoutant Paul Jorion. Livre 2. Mousse et ethnographe en formation, qui souligne notamment les questions et le plaisir de l’intégration, d’être reconnu comme un des leurs (donc d’une « reconnaissance » humaine, et non pas intellectuelle), et la qualité de réussir dans un terrain tout autre que soi, en s’y plongeant sans mentor, je songeais à mon itinéraire de quinze années en tant que « membre de la classe ouvrière ». Car il y a des correspondances sur le plan anecdotique, sur le plan « symbolique », et peut-être un peu davantage.

Il y a aussi dans mon itinéraire une forte mise à distance (de classe et donc de lieu) et un changement de culture, dans un groupe local dont vous devez tout découvrir et tout apprendre. Passer de la langue que vous pratiquez avec les manières de votre milieu, vers un patois qui est décalé de votre langue et pourtant tout autre, notamment par une pratique toute opposée de la langue.

Je n’allais bien évidemment pas faire de la sociologie ou de l’anthropologie. Issu du gauchisme de ’68, Je ne savais pas bien quoi faire comme « travail idéologique », je savais que je ne voulais pas rester dans une position sectaire, et que le « travail de masse » passait par l’enquête et l’observation. Mais pour quel résultat ? Et pour quel retour ?

Au fond, le chercheur en anthropologie quitte le terrain, de préférence « inchangé » par l’effet de sa présence, et il rend un tableau « en surplomb » du milieu étudié, résolvant des questions que les gens observés ne se posent pas. Et il a le sentiment d’avoir tiré une carte, tiré une pièce donnée et stable de l’aventure humaine. Stable car liée à des pratiques manifestement anciennes et se maintenant dans le temps et peut-être dans le futur. Le sociologue intervient davantage dans l’actualité du milieu étudié et ses changements en cours.

Et on repère assez vite des pratiques de convivialité et solidarité qu’on pourrait décrire comme rituels sociaux. Payer une tournée, s’offrir mutuellement une cigarette, aller en groupes d’hommes au match, à la chasse, etc. Des manières de faire pour s’entraider dans les travaux de rénovation, de jardinage, etc., donc pour vivre une équipée de groupe codifiée elle aussi.

Mais comment donner un tableau des pratiques ouvrières, en ne faisant qu’y passer ? Et pas seulement un tableau des pratiques sociales courantes, mais de la dynamique du groupe dans l’atelier ? Voilà ce qui m’est venu comme interrogation. On a quelquefois des portraits-type de caractères ouvriers. Mais le regard souvent individualise. Je lis aujourd’hui des récits de luttes anciennes (souvent sans explication, notamment les émeutes ouvrières) ou plus récentes, selon des témoignages, dans un but peut-être d’indignation, mais on en tire pas une leçon commune.

Je songeais à ces questions en lisant un beau travail d’historien sur un dirigeant syndicaliste communiste d’un bastion ouvrier, où je travaillais. Reposant sur de belles archives, du parti, du syndicat, mais aussi du patron ! (l’usine a été liquidée, et les archives remises à un musée). L’historien peut attribuer au dirigeant le maintien d’une cellule communiste durant des décennies (c’est rare), le développement de luttes importantes dans l’usine, et l’orientation de grands mouvements sociaux dans la ville. Mais rien (ou presque) n’est rendu de la manière dont la masse d’un des ateliers se met en mouvement, prend à témoin le petit délégué, se rassemble et forge sa conviction, instaure une confiance et une assurance commune, et réclame le soutien actif du dirigeant (qui a des critères d’action plus étendus, calendrier des relations sociales de l’usine et de la ville, portée du problème, etc.) pour mesurer s’il appuie ou s’il refreine l’action. Cette mise en mouvement repose sur quelques meneurs ouvriers, souvent isolés, ressentant l’émotion qui monte, se référant à ses expériences de plusieurs années, et orientant le départ de l’action vers le succès, l’autonomie, la résistance aux pressions. On appelle ces gens des meneurs ouvriers (« l’avant-garde »), mais on n’en dit pas grand chose (sauf à les mettre en avant de la grande masse, et isolant les gens « d’arrière-garde »). Ils peuvent être organisés dans l’usine (cellule syndicale, cellule de parti éventuellement, mais c’est rare) ou à l’extérieur de celle-ci.

En dehors de ces gens-là, il y a une structuration syndicale, une organisation avec des dirigeants, des délégués, des petits militants… qui n’est souvent pas de suite en symbiose avec ceux qui « mettent en mouvement ». Ainsi les délégués sont parfois peu combatifs, agissant plutôt en « relais social » pour résoudre les problèmes individuels, éviter les « rassemblements » autour d’un problème. D’autres se révèlent « carriéristes », soit pour une vie moins dure au boulot, soit pour progresser comme chef et dirigeant, mais sans ambition de dynamiser le mouvement.

C’est dire que faire une histoire syndicale n’est pas toujours représentatif des dynamiques vécues.

Même moi, à qui on m’a dit de rassembler des anecdotes, des souvenirs, dans quel but et avec quel résultat le ferais-je ?
Il reste le plaisir de l’intégration : on ne quitte plus vraiment ce premier milieu qui vous a accueilli, qui vous a respecté, on y garde de profondes amitiés, et on y revient. On modifie son regard concret sur toutes les relations sociales et familiales. On en ressort différent. C’est cela que la vidéo de Paul m’a permis de partager !

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11 réflexions sur « Comment rendre compte de quinze années en tant que « membre de la classe ouvrière » ?, par Chabian »

  1. @ Chabian
    Une perception allemande un peu ludique (mais pas que) de ce type de chose : la pièce tirée de la série que Fassbinder avait scénarisée pour la télé allemande : « 8 heures ne font pas un jour ».

    https://tgp.theatregerardphilipe.com/spectacle/huit-heures-ne-font-pas-un-jour/
    On y voit un bon peu de la « mécanique humaine d’atelier » dans une petite industrie.
    En déroulant le lien « Tournée 21 → 22 » à droite de la page web, vous avez le détail de la tournée en France (le plus au Nord me semble être Reims, ça ne franchit pas le 48ème parallèle sans parler du Quiévrain ou de l’Escaut).

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  2. Paul a aussi abordé le décalage qu’apporte la chance de parler plusieurs langues et de fréquenter leurs cultures respectives très tôt dans la vie. C’est un avantage certain pour réussir des immersions volontaires ou forcées dans la vie adulte.
    Dans « Le sujet dans la parenté africaine« , et les articles sur la culture africaine, je vois un mode d’organisation, une culture ancrée dans la colonisation horizontale, spatiale. Les sociétés plus avancées technologiquement, matérialistes, ont développé la colonisation verticale en classe sociale. Il existe dès lors des relations asymétriques de domination/soumission entre cultures de classe et structurellement elles ne sont pas isomorphes.

  3. votre tentative d’analyse sur le monde ouvrier dans l’action est certes louable quoique à mon sens non développée et ce qu’il est nécessaire de savoir c’est d’où elle est élaborée . Vous n’en dites pas assez sur votre propre statut social . En tant qu’observateur mais à quel titre ?
    En fait on a l’impression de lire une introduction à ? là se pose la question .

    Cordialement

  4. Merci pour le témoignage Chabian.
    « Dans quel but et avec quel résultat le ferais-je ? »
    Ben peut-être juste pour nous distraire du gris « avenir » par une histoire (du temps de jadis) plus colorée…
    Plus qu’une super-analyse c’est ça qui nous manque : des histoires…

  5. Petits compléments en réaction à vos commentaires :
    – Merci à Paul Jorion de transformer en billet ce qui n’était qu’un commentaire. Reconnaissance inattendue ! Mon premier but était peut-être moi même d’apporter un retour aux vidéos…
    – Comme belge, j’ai aussi des liens entre deux cultures, parce que la grande bourgeoisie parle en français mais s’entoure de domestiques et autres servants flamands, en Flandre. J’ai étudié cette langue durant 11 ans de scolarité bruxelloise, en mauvais élève et sans aucune pratique (c’était le temps des apprentissages « par coeur » et des cours ex-cathedra) . Il a fallu que je fasse un job d’été d’un mois pour découvrir un monde ouvrier ignorant le moindre mot de français et me forcer à oser pratiquer. J’y ai gagné le don des langues, une courte immersion et le respect du travail manuel…
    – Le livre que j’évoque est celui de Adrian Thomas, « Robert Dussart, une histoire ouvrière des ACEC de Charleroi », 2021, EDEN-éd. C’est un excellent livre, et important, malgré mon questionnement.
    – @ Khanard : Ce n’était prévu que comme contribution incertaine. Le mot de « introduction » est joli. Mais le titre « rendre compte de » est de Paul Jorion. Je me suis toujours interrogé sur l’intérêt de rendre ces observations : pourquoi, pour qui, « à quel titre » ? Et je dis aussi ici. J’étais dans un rôle d’observateur militant, donc aussi d’acteur, si on veut. Mais je constate que ces observations sont souvent manquées : par les historiens, les sociologues, même selon la méthode participante. Je suis d’une bourgeoisie en déclin « de haut » depuis un siècle ; mais c’est une autre histoire.
    – La domination comme structuration de groupe, notamment dans l’espèce humaine , et sa violence comme spécifiquement humaine (P.Picq 2020) est si mal connue. Il y a une forme de déni, où le dominant ne se connait pas, ne connaît pas ce qu’il fait vivre. Et les dominées.és n’ont qu’une connaissance des effets de la domination (savoir crucial pour bousculer le savoir dominant !), beaucoup moins des ressorts, à mon avis.

    1. merci beaucoup pour vos précisions, je comprends mieux la structure de votre texte . Veuillez m’excuser pour ce commentaire finalement inapproprié.

  6. J’ai toujours pensé que dans le contexte d’effondrement qui est désormais le cadre dans lequel nous vivons , des outils de natures diverses forgés par les génération qui nous ont précédés ainsi que par les peuples premiers toujours présents sur la terre nous seront bien plus qu’utiles : indispensables. Les travaux des anthropologues, les journaux, biographies et autres mémoires devraient être relus de plusieurs autres points de vue. C’est cela le lien indissoluble avec le passé universel.

    J’ai également toujours eu la conviction que les romanciers, à leur corps défendant, en toute inconscience, comme guidés par des forces perpétuelles, avaient laissé ça et là dans leurs textes des messages à l’usage de leurs successeurs.

    1. @ Régis Pasquet
      Allons, voyons…
      Pourquoi « à leur corps défendant » ?
      Pourquoi « en toute inconscience » ?
      Pas tous peut-être, mais laissez aux « romanciers » (cinéastes, et cætera…) le loisir d’exprimer consciemment des choses —importantes, c’est selon…— à l’usage de qui les lira !
      S’il vous plaît !
      G.M.

  7. @Chabian
    « Il reste le plaisir de l’intégration : on ne quitte plus vraiment ce premier milieu qui vous a accueilli, qui vous a respecté, on y garde de profondes amitiés, et on y revient. On modifie son regard concret sur toutes les relations sociales et familiales. On en ressort différent. »
    En lisant cette phrase, j’ai repensé tout de suite aux livres et vidéos des Pinson-Charlot sur la grande bourgeoisie. Le mécanisme est le même, s’inscrire dans une identité reconnue par ses pairs.
    https://www.youtube.com/watch?v=0s8c__t5e1w
    Et je me disais, tant qu’il y aura des prolos, ou des gens se définissant comme tel, il y aura aussi des bourgeois. Et la lutte des classes finalement ne fait qu’entériner un état de fait mais ne résoudra jamais la problématique des rapports de domination. La revendication identitaire, aussi sympatique me soit elle avec un père ouvrier, me semble aujourd’hui un enfermement chacun dans son ghetto, pérénisant un récit historique qui culturellement maintien en place ce jeu de dominants/dominés.
    Ne gagnerions nous pas à sortir de ses identités sociales pour trouver enfin une véritable conscience de soi en dehors du carcan des identités ?

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  8. Votre logique me laisse perplexes. Les prolos causent les bourgeois comme l’œuf crée la poule ?
    De mon point de vue, les sociétés se structurent, et donc font des groupes. D’abord, toujours, des mâles et femelles. Puis des hiérarchies, par exemple le male Alpha, la femelle Alpha, qui reposent toujours sur des alliés autour d’eux (F. De Waal). En général la domination male est plus fréquente, mais il y a des sociétés où les femelles ont du pouvoir (les Bonobos). Donc il y a un choix, pas une nature. Chez les humains, avec le langage et la culture, les hiérarchies se font institutions, symboles, religions, ce qui les renforce. Au moyen-age, les groupes sont structurés en Ordres, en Etats. Mais le tiers-Etat est un vaste conglomérat de commerçants, artisans et travailleurs de la terre.
    Avec l’industrie, se crée le statut des exploitants et celui des exploités (dérivé des corporations). C’est donc une création juridique avec des règlements du groupe dominé. D’un autre côté, la société par actions est née avec la navigation d’exploration et les « Cie des Indes », etc. Voilà pour les éléments « matériels », mais c’est déjà de la culture.
    Ensuite ces groupes factuels se construisent une identité propre. Spécialement la bourgeoisie au XIXe se constitue activement une culture dominante. Les exploités se reconnaissent comme groupe propre et identité bien plus tard. Au départ leur colère est désorganisée, émeutière et non durable. On donne souvent la Commune de 1870 comme premier pas. Ce sont des identités distinctes, et il y a une forme d’exclusion identitaire ; mais sans oublier le groupe « entre deux », petit-bourgeois, qui va croître au XXe et se développer dans les années ’50 avec la croissance des revenus (Piketty) et l’embourgeoisement individuel aujourd’hui. Et d’un autre côté le groupe « déclassé », presque désocialisé. Pour ce tableau, je n’utiliserais pas le terme de ghetto, car les classes interagissent dans la société, ne procèdent pas par exclusion, mais par extorsion.
    J’entends bien votre proposition de « sortir de ses identités sociales ». Mais c’est peut-être la fin de tout du social ! Le délitement (ce fut le projet « fasciste »).
    Avec quel groupe vais-je me représenter ? L’abstention, le dégout de la politique, le populisme découlent peut-être de cette destructuration : perte du mouvement ouvrier et de ses relais et représentants. Le « réseau social numérique » ne fait que prolonger cet état.
    Or le conflit social, la prédation, perdurent. La réponse non structurée ne peut commencer que par l’émeute.
    Ma préférence va vers des groupes sociaux structurants et une domination diminuée, restrictive, malgré la liberté d’entreprendre, mais moins celle de capitaliser sans limites… En ce sens l’expérience chinoise est inspirante.

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