Notes préparatoires à « Ce que l’Intelligence Artificielle devra à Freud » (1986)

J’ai reproduit ici il y a un an, une chronique publiée dans l’Âne. Le magazine freudien intitulée « Ce que l’Intelligence Artificielle devra à Freud » (N°31, 1987 : 43-44).

Il s’agissait d’une publication dans une revue sinon « grand public », s’adressant en tout cas à des non-spécialistes de l’Intelligence Artificielle. J’ai retrouvé les notes beaucoup plus techniques qui m’avaient servi de matériau préparatoire. Ce sont celles-ci que je vous livre aujourd’hui.

« Ce que l’Intelligence Artificielle devra à Freud », pas ce qu’elle lui devra sans le savoir, ce qu’elle aura réinventé : les éléments de freudisme qu’on pourra retrouver en elle en l’analysant dans 10/15 ans. Non, ce qu’elle lui devra en connaissance de cause.

Et pour cela, il faut produire une prédiction créatrice : lui dire ce qu’elle lui devra pour qu’elle en tire profit à partir de maintenant.

Conception particulière de « Psychanalyse et pratiques sociales » [un séminaire qui m’avait aimablement été confié par Maurice Aymard à la Maison des Sciences de l’Homme] : produire la pratique sociale qui est de faire de la métapsychologie, une théorie de l’IA.

Je laisse de côté la question pourquoi l’IA ? Parce que l’humain est jusqu’à nouvel ordre notre principal modèle de ce qu’est l’intelligence, mais on pourra de plus en plus observer directement l’intelligence de la machine.

A l’heure actuelle, la psychanalyse peut faire deux choses par rapport à l’IA : dire que ça ne peut pas marcher parce que ça ne marche pas très bien (Dreyfus, Searle), lui dire comment ça pourrait marcher. Si impossible, comment contourner.

Comme l’IA se fera de toute façon, la métapsychologie freudienne peut faire plus pour elle-même pour fonder son statut de discours « de type » scientifique en faisant de l’IA son test (qu’elle n’a pas autrement parce qu’elle travaille dans un contexte clinique sur le singulier).

Pourquoi ça ne marche pas très bien, parce que l’IA est soit fondée sur des intuitions d’ingénieur, soit sur la psychologie (rebaptisée « sciences cognitives »), c’est-à-dire des bribes de savoirs obtenus dans un contexte expérimental :

1) il n’y a pas d’inconscient si ce n’est des morceaux de mécanisme neurophysiologique, sans pont entre le schéma réducteur et des mécanismes délivrant un produit.

2) il existe un schéma de la rationalité qui est fondé sur la logique formelle qui n’est rien d’autre qu’une modélisation imparfaite du cheminement de la pensée au sein d’un type de langues particulières : celles qui considèrent de façon atomique des singuliers constitués en faisceaux de propriétés et emboîtés dans des universels par inclusion.

3) parce qu’il n’y a pas de « logique collective » pas de structuration par l’interaction : tout ce qui est observé doit correspondre (de façon cartésienne) à un dispositif interne (télé contre magnétoscope).

Bernard Meltzer (Edinburgh) :

« À très peu d’exceptions près toute l’IA jusqu’ici s’est occupée de ce que Freud a appelé les processus secondaires de l’esprit, c’est-à-dire ceux qui s’occupent de la pensée de sens commun comme logique, rationnelle, réflexive ou potentiellement réflexive. Elle a négligé les processus primaires, c’est-à-dire ceux qui s’occupent de la pensée apparemment non-rationnelle, non-réflexive qui débouche par exemple sur de nouvelles métaphores, des mots d’esprit, des blagues, des rêves, des poèmes, des ondes psychiques, des névroses et des psychoses. On a pratiquement complètement ignoré ces intuitions des processus mentaux qu’offrent en abondance les recherches de Freud fondées sur des centaines d’études de cas ».

Plusieurs choses à dire :

1) La pensée de Freud n’est pas spécialement cybernétique : hydraulique, mécanique. Seul élément : Nachträglichkeit, remaniement, rétroaction. Intéressant pour modèle de la mémoire, activation d’une partie simplement enregistrée, passage du périphérique au central.

2) Il y a des aspects de Freud réinventables par la psychologie : Johnson-Laird Mental Models (1983) : manipulation conjointe d’images, et de « propositionnel » (distingue mal signifiant et signifié).

3) L’interactionnel chez Freud : complexité par l’interaction de sous-dispositifs simples. Passage de la première topique à la seconde. Mais cela reste de l’interactionnel interne. Sa pensée ne devient collective que comme « psychologie des foules », c’est-à-dire physique, ne voit pas le collectif intersubjectif dans l’exercice de la langue, « lalangue » de Lacan.

Change chez Lacan, petit autre et grand Autre internes, mais le Symbolique est un interactionnel externe fondé sur le désir tel qu’il est défini chez Hegel.

Si l’IA connaît l’interactif interne (bases de connaissances modulaires), elle ne connaît pas l’externe.

1ère forme : apprentissage, encore nulle part.

2ème forme : auto-organisation par l’échange. Exemple croyance/savoir dans leur expression (par opposition à structuration de la mémoire). Les informaticiens pensent que les choses doivent être inscrites comme croyance OU savoir (coefficients de Shortliffe ou ensembles flous de Zadeh).

Contribution importante : compréhension du processus primaire.

Important seulement pour simuler authentiquement l’humain, peut-être pas indispensable : notre dispositif n’est pas optimum (pas fait pour travailler sur un système conventionnel : l’emprise du signifiant). Mais pour la communication amicale entre la machine et l’homme et pour une optimisation éventuelle de la machine.

Paul Henry (Intelligence des mécanismes, mécanismes de l’intelligence) :

1) psy en rupture avec le cognitivisme

2) mémoire ne pose pas problème.

Réseau sémantique

– modèle de mémoire :

1) constitution subjective et historique.

2) graphe, images, signifiés, signifiants phonématiques et graphématiques.

3) relations de ressemblance (images et signifiants) et théoriques (entre signifiés).

4) l’emprise du signifiant et ses effets parasites.

5) affect et tabouisation : le refoulement. Déplacement, condensation, figuration et élaboration secondaire. Croyance et savoir, rigidité et labilité.

6) remémoration et calcul. La multiplication, le syllogisme chez Johnson-Laird.

Le réseau sémantique comme modèle immédiat de la pensée primaire.

Des connexions simples : les jumeaux sont des oiseaux : ni attribution de propriétés, ni inclusions dans des classes.

L’ouverture sur une théorie de la compétence et de la performance linguistique.

Chez l’auditeur, succession d’images, puis coagulation rétroactive de la signification.

Chez le locuteur : précipitation de la forme par enrobages successifs :

– Le parc (Jacques le ballon Pierre lance violemment) hier

– Hier dans le parc (Jacques le ballon Pierre lançait violemment)

– Hier dans le parc, Jacques lança violemment le ballon à Pierre.

16/12/1986

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5 réflexions sur « Notes préparatoires à « Ce que l’Intelligence Artificielle devra à Freud » (1986) »

  1. Bonjour Mr Jorion,

    L’IA ne devra t-elle pas à Freud au mieux,
    Autant que ce que nous lui devrions nous-même,
    Une fois notre espèce parvenue à l’éternité ?
    Aujourd’hui (comme hier) confrontée à une extinction prévisible de ses créateurs,
    Comment ne pas craindre qu’elle en précipite la fin…
    Non pas volontairement (comme n’en ont d’ailleurs jamais été capables les hommes),
    Mais en quelque sorte du fait de l’accélération exponentielle
    De ses capacités déjà gigantesques à nous persuader
    Qu’elle est bien plus digne de notre confiance…
    Que nos propres cerveaux ?
    Eric.

  2. Et j’ajouterai,
    Autant, certes…
    C’est à dire pas grand-chose à l’échelle de l’éternité,
    Et ce, quelle qu’en soit la durée…
    Eric

    1. Pourquoi pas ?

      Comme la plupart des programmeurs, j’ai déjà écrit des programmes faisant des choses beaucoup plus intelligentes que moi.

      Personnellement, je fonctionne dans un espace à 4 dimensions, mais je peux vous représenter la projection dans un espace à 4 dimensions d’un monde à 24 dimensions.

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