Sur la guerre. À propos de la conquête de l’Amérique centrale et du Sud par l’Espagne 

« La conquête de l’Amérique centrale et du Sud par l’Espagne » est une leçon de mon cours « Éléments d’anthropologie culturelle », donnée l’année dernière dans le cadre du Diplôme Universitaire de Criminologie interculturelle de l’Université catholique de Lille.

Avec la conquête de l’Amérique centrale et du Sud par l’Espagne, deux continents entrent en contact, causant des ravages considérables du fait du contact de ces deux cultures ignorant jusque-là tout l’une de l’autre. La différence avec les cas précédents, c’est que les ennemis représentants d’une autre culture sont alors des gens connus depuis toujours : « Nos ancêtres les connaissaient déjà. » Pensons à la Grèce antique et aux Perses. Guerre classique, entre les Perses et les Grecs mais il s’agit de part et d’autre de gens dont on sait qui ils sont : les différences entre eux sont. connues. On peut comprendre leur langue parce qu’elle est familière depuis très longtemps. De plus, de nombreuses personnes appartiennent aux deux cultures. Les Grecs peuvent décrire les Perses. Les Perses peuvent décrire les Grecs. On sait de part et d’autre à qui on a affaire.

Des contacts ont lieu entre l’Occident et la Chine. Ce n’est pas tellement par la voie maritime parce qu’il est extrêmement compliqué de partir d’Occident et d’aller en Chine avant l’existence du canal de Suez. C’est par des voies intérieures terrestres mais qui impliquent soit de traverser des chaînes de montagnes absolument impressionnantes, soit de traverser des déserts pendant des jours et des jours. 

Mais avec l’Espagne et le Mexique, le Pérou ensuite, nous avons affaire donc à tout à fait autre chose : deux populations qui n’ont pas la moindre idée de qui sont les autres, qui se découvrent au moment même et immédiatement dans la guerre. Les envahisseurs découvrent un pays en guerre, où ils vont rencontrer des personnes qui leur proposent d’être leurs alliés et d’autres, en face, qui seront les ennemis. Et, en règle générale, les populations opprimées, les populations réduites en esclavage, par une population dominante, se rangent d’enthousiasme aux côtés d’alliés potentiels inespérés, venus d’entièrement ailleurs, dont on considère qu’ils vont permettre de rétablir sinon un équilibre, de modifier en tout cas le rapport de force entre les parties en présence. 

Pourquoi s’intéresser en particulier à la conquête du Nouveau Monde par les Espagnols ? Précisément parce qu’il y a là une spécificité tout à fait remarquable qui n’apparaît pas ailleurs dans l’histoire de l’humanité : la rencontre de deux cultures qui ne savent absolument rien l’une sur l’autre, et deux cultures qui sont brutales chacune à sa manière, qui peut d’ailleurs être partagée sur certains aspects, ce qui va produire un cocktail explosif qui va déboucher sur, est-ce un génocide au sens d’une destruction systématique et voulue d’une population par une autre ? à ce que nous pouvons comprendre, non, ce qui n’enlève rien au nombre de massacres. On constate une déperdition de la population tout à fait considérable dans la période qui suit la rencontre de ces deux cultures. Et, chose particulièrement intéressante pour l’anthropologue : il y a des récits produits de part et d’autre, qui offrent une représentation d’une culture vue à partir de l’autre, sur la découverte de ces gens dont on ne sait absolument rien et à propos desquels il faut supputer ce qu’ils sont exactement. Et il se fait que très rapidement après la rencontre, nous avons des textes produits en nahuatl, la langue locale des Aztèques, des récits de ce qui se passe, grâce à l’écriture dans notre alphabet que les Franciscains mettent au point pour cette langue, ce qui va permettre que des événements ne soient plus seulement rapportés à l’aide de petits tableaux mais dans de véritables textes et qu’il soit donc désormais aisé pour tous les acteurs d’enregistrer leur récit, de le retranscrire sous la forme d’un texte reproductible en de nombreux exemplaires.

Les Aztèques et les Incas vont se ranger dans la catégorie familière des « Barbares »  

Aucune question ne se pose à aucun moment de savoir si les gens qu’on découvre là et qu’on peut éventuellement massacrer, avoir pour eux un mépris absolu, etc., ont ou n’ont pas une âme. Aussitôt, la population se mélange. Aussitôt, les conquistadors prennent comme maîtresses des femmes locales et, très rapidement, les épousent selon les sacrements de l’église. C’est-à-dire qu’il n’y a pas la moindre hésitation. Il y a très rapidement des enfants qui sont des métis. Je vous ai déjà dit un mot de La Malinche, donc cette femme qui sera la femme de Cortés. 

Donc, il y a là quelque chose d’extraordinaire pour essayer de comprendre ce qu’est l’être humain : une véritable situation de laboratoire qui montre à la fois les catastrophes que ça peut produire mais, en le mettant en perspective toutefois, en se disant : « Ce n’est pas à l’occasion de la rencontre entre les Amérindiens et nous que nous découvrons la guerre et les massacres : nous faisions déjà cela de notre côté, et eux du leur ». Mais là se trouve l’opportunité d’une combinaison démultipliée, d’un décuplement des effets, en raison du fait que manque toute règle commune. On pourrait dire que quand des Espagnols et des Français se battent, on sait ce que c’est que la cruauté : elle est définie de la même manière, mai là, non : il y a révulsion mutuelle quant à la manière de faire du parti d’en face. 

Un exemple de cela. Lors des premiers grands repas entre gens qui se rencontrent au niveau des conquistadors, dont l’un, Cortés, est marquis dans son pays, l’autre Moctezuma, est empereur, les Aztèques aspergent de sang la nourriture avant de la distribuer. Les Espagnols trouvent cela cependant absolument répugnant, alors même que la plupart sont des soldats ou des mercenaires et que la plupart des conquistadors sont motivés quasi uniquement par le souci de trouver de l’or, de même évidemment que les sacrifices humains. 

Rappelez-vous les leçons sur l’histoire de l’anthropologie, et en particulier, la classification qu’établissaient les anthropologues « évolutionnistes » qui avaient recyclé des mots existants, repris à la Grèce antique, parlant de Sauvages, de Barbares et de Civilisés, pour en faire trois stades de civilisation. 

« Sauvage » vient du latin silvaticus : personnes habitant la forêt, des gens dont la culture matérielle, est en général, extrêmement rudimentaire par rapport à ce que connaissent les Romains. 

« Barbare », celui qui parle en borborygmes : des propos incompréhensibles qui rappellent les gargouillis des intestins, parce qu’il parle une langue étrangère. l’exemple même en est offert pour les Grecs anciens par les Perses. « Ce sont des gens pratiquement comme nous mais ils ont d’autres habitudes et ils parlent une autre langue. » La définition de barbare, c’est « quelqu’un semblable à nous mais qui ne parle pas grec. » Les Barbares aux yeux des Romains, de manière tout à fait typique, ce sont les tribus germaniques.

Le « Civilisé », du mot latin « civilis », qui vit en ville. C’est celui qui, non seulement est comme nous mais qui parle grec également. Et donc, avec cette possibilité très facile pour un Grec vis-à-vis de ses voisins, de passer de barbare à civilisé en apprenant le grec et en commençant à parler le grec. 

Quand les Espagnols découvrent les Aztèques, les Incas, voilà des gens qui tombent de manière quasi-automatique, comme des exemples tout à fait remarquables, sans hésitation possible, dans la catégorie des Barbares. Ils ne connaissent pas un certain nombre de choses qui semblent évidentes aux Espagnols, comme l’écriture, la roue, la confection d’objets en métal, et, plus sérieux encore, ils ne connaissent pas, à leurs yeux, la « vraie religion ». 

Il y a là chez les Aztèques, des choses qui sont familières à des Occidentaux : de grandes cérémonies, des pyramides, de splendides fresques. Le sacrifice humain nous répugne mais le sacrifice nous est connu de nos propres religions. La manière dont les gens se distinguent en classes sociales par l’habillement entre être quasiment nu et porter des vêtements fastueux : extrêmement décorés, leurs bijoux sont beaux à nos yeux aussi, toutes choses de ces ordres-là, nous les comprenons. Leur définition du bijou, de la parure, de la fête, du décorum, tout ça nous est familier : ce sont des choses que nous comprenons de la même manière. 

Mais l’absence d’éléments culturels qui nous paraissent aller de soi pour des gens parvenus à leur niveau de civilisation, comme la roue, les métaux, l’écriture, apparaissent comme des trous inexplicables et, à notre sens, étonnamment profonds. En Occident, la roue existe de temps immémoriaux et nous voyons mal comment nous pourrions construire quoi que ce soit de relativement élaboré, sans parler même de pyramides, sans disposer de la roue.

Et il n’y a pas que les Espagnols du XVIIe siècle à être étonnés, ce sont ces mêmes anomalies qui ont également décontenancé les anthropologues du courant évolutionniste au XIXe siècle : ils pensaient que tous ces éléments que l’on observe comme venant ensemble dans l’Ancien Monde, se présenteraient  ensemble partout, comme composantes d’un stade particulier d’évolution. 

Ce que ces anthropologues évolutionnistes auraient pu faire, mais n’ont pas fait, ç’aurait été d’épurer leur vision : de la réduire à ce qu’ils pouvaient en effet constater : que des « Barbares » inventent nécessairement les classes sociales (peut-être à partir de la division sociale du travail, dont parlerait Durkheim) et les pyramides (le travail de la pierre), mais pas nécessairement l’écriture, le roue et les métaux. 

Si nous réfléchissons à la filiation de ces civilisations amérindiennes, le schéma est compliqué. Nous savons maintenant par la génétique qu’il s’agit de peuplements venant essentiellement du Sud de la Chine pour le Mexique, la Bolivie mais à des temps extrêmement reculés. On retrouve – et ça, ça a été vu par différents ethnologues, anthropologues assez rapidement – une ressemblance dans la culture matérielle entre celle non pas de la Chine récente mais de la Chine archaïque, donc d’une époque très ancienne, également une ébauche d’écriture qui est une écriture de type pictographique, mais à peine stylisée, contrairement à la chinoise, qui est la représentation fidèle, très proche du tableau, sans codage aucun. L’anthropologue australien Grafton Elliott Smith avait noté ces ressemblances en 1924 (Elephants and Ethnologists), et Lévi-Strauss en France en 1955 (Tristes tropiques : 286-293). 

Un « Nouveau Monde » en guerre civile permanente

Nous disons de ce « Nouveau Monde » : « Quand nous sommes entrés en contact avec lui, il était fragilisé par la guerre civile ». Or, s’il s’était agi d’une conquête dans la direction opposée, si on avait eu affaire, par exemple, à une invasion en provenance d’Amérique par, disons, des Aztèques découvrant nos pays, à l’époque, par exemple, de la guerre de 100 ans, ou des guerres de religions en France, eux aussi, dans leur représentation de la conquête de l’Europe, affirmeraient aujourd’hui qu’ils étaient entrés en contact avec des pays en guerre civile. 

Les Amérindiens sont belliqueux 

Nous savons, par les récits d’anthropologues au XIXe ou au XXe siècle plus précisément que les sociétés de l’Amazonie ou du bassin de l’Orénoque que nous découvrons alors sont particulièrement belliqueuses : en conflit permanent. Il s’agit avec elles des restes reculés des grands empires pré-colombiens, c’est-à-dire les populations qui se sont sans doute les mieux protégées de l’invasion extérieure en allant se loger dans des endroits quasiment inaccessibles (le peuplement de l’Amazonie ne date pas des temps les plus reculés : il se poursuivait au XVIIe ou au XVIIIe siècle).

Quand je dis « conflit », ce n’est pas nécessairement non plus entre ethnies ou groupes différents puisque si l’effondrement de l’Empire Inca est à ce point rapide et facile, alors qu’il n’y a en face que quelques centaines d’envahisseurs, c’est parce que l’arrivée des Espagnols dans la capitale inca coïncide avec une guerre civile, les deux camps ayant à leur tête, deux frères ennemis. 

Donc un contact de cultures s’effectuant dans le cadre d’une espèce humaine qui a tendance à résoudre ses conflits par la guerre, mais pas seulement ses conflits : certaines populations adoptent des politiques de conquête vis-à-vis de leurs voisines sans même que des conflits ne préexistent entre elles. C’est le cas en particulier des populations mexicaines, mais aussi sur le territoire où s’installeront les « Réductions du Paraguay », le Paraguay, l’Uruguay, le sud de l’Argentine, sont aussi des pays où, quand les Européens les découvrent, des guerres de conquête se déroulent entre les différentes tribus et là aussi, des alliances se concluent immédiatement entre certaines de ces populations – les opprimées parmi elles – et les envahisseurs. 

Les Européens sont belliqueux de la même manière

Les Incas sont en guerre civile au moment où Pizarre arrive au Pérou en 1528, tout comme le Mexique l’était au moment où Cortès débarque sur son rivage en 1519, mais ce n’est pas propre au Mexique, ce n’est pas une particularité par rapport à l’Europe. Si on pense à l’Europe à la même époque, cette Europe est elle aussi déchirée non seulement par des guerres entre pays mais aussi, avec la Réforme, par des guerres civiles religieuses à l’intérieur même des différents pays. Le caractère belliqueux des sociétés mexicaine et péruvienne quand nous les découvrons n’est pas propre à elles : il est propre à nous aussi à la même époque. C’est seulement parce que dans la période qui va de 1945 à maintenant, nous sommes heureusement, en Occident, en France, dans un monde qui n’est pas déchiré par la guerre. Le monde est déchiré par la guerre à d’autres endroits et on pourrait presque dire que cette période de 70 ans, qui est une période exceptionnelle dans l’histoire de l’Europe est aussi une période exceptionnelle du monde à ce point de vue. 

Nous aussi, sous le regard des autres, apparaissons comme avoir été sans cesse plongés dans la guerre contre d’autres, et dans les guerres civiles. L’économiste anglais, John Maynard Keynes, utilisait l’expression de « guerre civile européenne », en espérant que nous y mettions enfin fin. Ce qu’il appelait « guerre civile européenne », c’était bien entendu les deux grandes guerres mondiales du XXe siècle. Un observateur impartial pourrait affirmer que la guerre civile est permanente à l’intérieur même d’un territoire lors des guerres de religion entre protestants et catholiques aux XVIe-XVIIe siècles, mais on pourrait parler aussi de guerre civile à propos de la guerre de 100 ans entre Anglais et Français : une guerre pratiquement ininterrompue entre ces deux peuples. Lorsqu’on parle de l’ennemi héréditaire de la France, on a eu tendance, à partir du XIXe siècle, à partir de 1870, et ensuite de la guerre de 14, etc., à penser aux Allemands mais « l’ennemi héréditaire », encore que le terme « héréditaire » soit, évidemment douteux dans un cas comme celui-là, l’ennemi de toujours de la France, ce sont bien entendu les Anglais, et réciproquement en ce qui les concerne. 

Les guerres tribales ravagent toutes les populations humaines

On nous affirme donc que les conquistadors découvrent une Amérique « en proie à la guerre civile ». Bien sûr, quand il s’est agi de l’Afrique, on a appelé cela plutôt : « guerres tribales ». On pourrait parler aussi, pour l’Europe, de « guerres tribales ». On pourrait parler, pour les Amériques, de « guerres tribales ». Il existe donc un facteur commun à toutes les populations du monde : leur tendance belliqueuse à se trouver en guerre de manière à peu près permanente avec des voisins. C’est une innovation peut-être de la deuxième moitié du XXe siècle et du XXIe siècle jusqu’ici, qu’on ne se soit pas trouvé dans une situation de guerre permanente. 

Aucune culture n’est monolithique et, plus particulièrement au Nouveau Monde. Qu’il s’agisse du Mexique des Aztèques, qu’il s’agisse du Pérou des Incas, ce sont des continents qui sont déchirés par des guerres locales, par des guerres civiles.

Dans son La conquête de l’Amérique. La question de l’autre (Le Seuil 1982), Tzvetan Todorov écrit à propos de « l’existence de dissensions internes entre les Indiens. […] Bernal Diaz dit : « Ils étaient sans cesse en guerre, provinces contre provinces, villages contre villages » (208) et Motolinia le rappelle aussi : « Lorsque vinrent les Espagnols, tous les seigneurs et toutes les provinces étaient fortement opposés les uns aux autres, et en guerre continuelle les uns contre les autres » (III, 1). Arrivé à Tlaxcala, Cortés y est particulièrement sensible : « Voyant les discordes et l’animosité des uns et des autres, je ne fus pas peu satisfait, car il me sembla que cela contribuait fortement à ce que je me proposais de faire et que je pouvais trouver un moyen pour les subjuguer plus rapidement. Car comme le veut le dicton, ‘ils tombèrent séparés’, etc., et je me rappelai cette parole évangélique, qui nous dit que tout royaume divisé sera détruit » (3) » (1982 : 134). 

L’irruption d’un tiers, mieux armé

Quelles sont les alliances qui se constituent à l’arrivée des Espagnols ? C’est pratiquement de l’ordre de l’évidence : les populations opprimées prendront le parti des envahisseurs pour essayer, sinon de se venger, en tout cas d’améliorer la situation de leur point de vue en se rangeant du côté des vainqueurs probables.

Pensons au fait que Cortés bénéficie au moment de la Noche Triste, d’un soulèvement en sa faveur des Tlaxcaltèques et, sans ce soulèvement, des Tlaxcaltèques qui viennent à sa rencontre, Cortes aurait dû essayer de rejoindre la côte avec ses troupes en débandade, en déroute, et c’est le ralliement soudain des Tlaxcaltèques qui lui permet de reprendre du poil de la bête et de pouvoir relancer son initiative. Donc, là aussi, la preuve que c’est la complicité et même l’accueil enthousiaste de certaines des populations qui produit un retournement de situation alors que, sinon, l’affaire aurait pu être en fait véritablement terminée pour les Espagnols.

Mais – et il y a peut-être là un théorème général de l’Histoire, une population venant de l’extérieur, équipée d’un armement inédit, plus puissant, en des lieux qui sont en proie, comme toutes les sociétés humaines sans doute, à une guerre permanente avec des voisins : voisins de quartier, voisins de région, voisins de pays, cette population d’envahisseurs va trouver face à elle, deux camps qui s’affrontent et l’un des camps, le camp dominant, va considérer qu’il s’agit avec ces étrangers de gens susceptibles de remettre en cause sa domination, tandis que l’autre camp, celui qui se trouve en position d’être dominé, ou carrément asservi, va tenter de s’allier avec cet envahisseur.

Et une telle situation aura peut-être les conséquences que l’on a pu observer dans le cas de la conquête du Nouveau Monde, à savoir, à échéance, la destruction totale de la civilisation existante. 

En réalité, une part importante de l’histoire du monde peut être expliquée de cette manière, comme un monde en conflit permanent, en proie à des guerres entre une multitude de peuples, et un peuple provenant de l’extérieur, qui est bien armé, même s’il est peu nombreux, disposant d’armes au comportement imprévisible pour ses adversaires, comme c’est le cas ici pour les armes à feu, recourant à des techniques de guerre inconnues puisque la plupart des combats se déroulent avec des guerriers à cheval – que l’on appelle ici « grands chevreuils ».

C’est-à-dire, des situation entièrement inédites, mais débouchant sur une destruction des structures locales. Bien des moments dans l’histoire sont sans doute de cet ordre-là. On les découvre ainsi dans les anciens récits des historiens grecs et des historiens latins : des troupes en relativement petit nombre, mais mieux armées que les gens du lieu, et suscitant aussitôt des ralliements. Ainsi César évoque dans sa Guerre des Gaules, l’aide qu’il a pu obtenir pour la conquête grâce au ralliement en sa faveur de certaines tribus gauloises. 

Tout s’éclaire à partir du moment où l’on se rend compte à quel point la guerre est pour l’espèce humaine, un état permanent, plutôt qu’occasionnel et que si l’on perd cela de vue, une multitude de configurations de ce type deviennent incompréhensibles. 

Dans notre littérature et nos films de science-fiction, les envahisseurs extraterrestres sont souvent représentés comme entretenant la même attitude magnanime envers l’ensemble du genre humain : ils sont soit pacifiques à l’égard de l’ensemble des nations et viennent pour nous apporter des inventions dont nous ne disposons pas encore, soit belliqueux, et viennent nous mener la guerre, mais là encore, envers tout le monde de la même manière. Mais si la situation devait se présenter, des envahisseurs extérieurs se trouveraient eux aussi dans un contexte où les uns et les autres parmi les humains les solliciteraient de prendre leur parti à l’intérieur de querelles locales. 

Si ces envahisseurs étaient mieux armés que nous, ce qui est probable puisque nous n’arrivons pas nous à visiter en masse d’autres planètes, il est possible que là aussi, la présence de gens mieux armés puisse être considérée par des populations qui se considèrent opprimées comme des alliés évidents, tout choisis, et que, de la même manière, tout ça se termine en tragédie plutôt que dans ce que nous avons l’habitude d’espérer, d’une attitude égale d’envahisseurs vis-à-vis de nous tous. 

Si ce sont des êtres de type humain qui apparaissent à l’horizon, on nous les présente souvent comme séraphiques : des anges ou à peu près. Sauf dans cette fameuse histoire Les enfants d’Icare (Childhood’s End) d’Arthur C. Clarke (1953) où ce sont justement des diables qui viennent de l’espace. 

Il est probable que certains de nos travers pourraient se retrouver aussi parmi ces populations qui nous envahissent. Là, je dépasse le cadre de l’anthropologie interculturelle pour faire de l’anthropologie carrément intergalactique mais je crois qu’il est possible effectivement de tirer des leçons. C’est ça que les scientifiques doivent faire, tirer des leçons de ce qu’ils voient. 

Un génocide ?

Tzvetan Todorov, un penseur d’origine bulgare mais qui a fait sa carrière en France, se distingue un petit peu des autres chercheurs en parlant du « plus grand génocide de l’histoire ». Et il est vrai que la configuration était sans doute la pire possible, parce qu’on a là deux civilisations qui, non seulement ignorent tout l’une de l’autre, mais dont les comportements apparaitront, aux yeux de l’autre, comme véritablement abominables. Je n’utiliserais cependant pas le terme de génocide puisqu’en dépit de formidables batailles et des massacres qui en découlèrent, aucun signe n’est jamais apparu de volonté délibérée d’éliminer entièrement des populations : le métissage immédiat, sa popularité même parmi les conquistadors du plus haut rang, tel Cortés lui-même, va bien sûr à l’encontre de l’idée d’une politique de génocide. S’additionnent les morts dues à la guerre, et les morts dues aux épidémies qu’amènent avec eux les Européens, comme la variole et la rougeole contre lesquelles les populations amérindiennes ne disposent d’aucune immunité. En retour, la syphilis est endémique au Nouveau Monde et contaminera les envahisseurs européens. Nous sommes au XVIe siècle, le mécanisme de la vaccination ne sera compris qu’au XVIIIe et les antibiotiques n’apparaîtront qu’au XXe.

Ambiguïté de l’image d’Ernan Cortés

Evidemment, une telle perspective ne va pas dans le sens d’une amélioration de l’image de l’espèce, mais je crois qu’il faut en tenir compte en particulier si on veut comprendre ce que j’avais rappelé au départ : cette double représentation existant au Mexique, des Espagnols comme des conquérants brutaux et ayant mis fin à une brillante civilisation et une autre, où ils sont les libérateurs contre un régime oppressif extrêmement brutal. 

C’est Octavio Paz qui a obtenu que la grande statue de Cortes accompagné de la Malinche qui se trouvait à Mexico soit déplacée et se trouve maintenant dans un endroit reculé où les gens ne peuvent pas la voir. Je voudrais comprendre pourquoi lui a fait le choix d’une destruction plutôt que d’une libération nationale aidée par un agent extérieur puisque, apparemment, à l’époque, les deux représentations sont concurrentes, au point qu’un des grands récits que nous avons en nahuatl, la langue locale, est écrit par l’un des premiers métis et qui dit « nous » en parlant des Espagnols et de lui-même. Il dit : « C’est nous, les Espagnols, complétés de ceux qui ont accueilli les Espagnols en libérateurs ».

Un monde humain instable par nature

Quand on jette le regard en arrière ou quand on prend un tout petit peu de l’altitude, on aperçoit un monde extrêmement conflictuel, où les populations sont dans des antagonismes les unes vis-à-vis des autres et où les situations d’équilibre relatif ne reflètent pas pour autant des situations de stabilité. Elles viennent se déposer comme des moments heureux sur des situations qui sont essentiellement instables. 

Nos gouvernants ont tendance à lire nos époques, soit comme des périodes de paix où aucun problème ne se pose, soit comme des situations de guerre où il faut utiliser des méthodes guerrières et belliqueuses mais ne pas analyser la situation comme étant un état de fait où l’instabilité est inscrite. Une manière d’interpréter cela beaucoup mieux qu’on ne le fait, serait d’admettre qu’il y a une instabilité inscrite, même dans la coexistence, dans la cohabitation, et qu’il ne s’agit pas comme on le voit maintenant, d’une situation où on peut conclure un armistice et ensuite, une période de paix qui s’installe, jusqu’à ce qu’il y ait de nouveau un épisode guerrier. En tant qu’anthropologue, avant même d’avoir réfléchi sur une anthropologie interculturelle, j’ai l’impression que ce n’est pas la bonne approche. Il vaudrait mieux mettre le problème entièrement sur la table, quitte à fâcher les uns ou les autres qui se satisfont de cette représentation d’alternance entre périodes de paix et périodes de guerre. Il y a des gens qui finissent par tirer parti de cette représentation-là. S’il faut un peu se quereller avec eux, je ne crois pas qu’il faille reculer devant ce risque.

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27 réflexions sur « Sur la guerre. À propos de la conquête de l’Amérique centrale et du Sud par l’Espagne  »

  1. Darwinisme + innovation (ici non génétique) = (1/4)(coopération)+(3/4)(conflit) ?

    S’il y a une interculturalité, elle est alors réduite à une attitude commune vis à vis des techniques : pouvoir en développer beaucoup de nouvelles, mais avec une « dépendance de chemin » immense, rendant le résultat très irréversible et chaud-bouillant quand deux chemins séparés se rencontrent à nouveau.

  2. Magnifique ce cours d’anthrologie ! Et si bien résumé ! en 200 lignes environ à vue de nez à la portée de tous , quand chaque docte sujet traité (anthropologie ou autre) est un pavé. Quel formidable enseignant ! Merci M. Jorion !

    J’avais bien compris de ce que j’avais lu qu’il y avait une constante dans les sociétés humaines depuis au moins le paléolithique. Ce qui m’a fait conclure, par rapport aux 5 siècles de la domination romaine relativement « stables » – du fait, selon moi, que les Romains aient plutôt développé les échanges économiques qu’une idéologie politique ou religieuse – que l’instauration d’une politique de la concurrence ( ou des marchés) après guerre était une bonne idée pour une paix durable.
    Mais on voit bien qu’il n’en est rien, Et qu’au contraire la politique globale des marchés ajoute une raison de plus (en plus de la religion ou de l’idéologie politique) et pas des moindres à la quête incessante de puissance des uns sur les autres et à la barbarie.

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  3. On dirait que les Espagnols ont eu plus de facilité à admettre les Amérindiens comme des êtres humains semblables à eux que les Anglais à en faire autant avec les Indiens des Indes (y a-t-il un équivalent de « native » en espagnol, avec les mêmes connotations ?). Ce qui n’est pas nécessairement une bénédiction. Les Indiens (des Indes) parlent avec sérénité du British Raj comme du Mughal Raj auquel il a succédé ; ils sont restés eux-mêmes et en sont immensément contents. Si j’ai bien compris (ce que j’ai lu et entendu ; je n’y suis jamais allé), les Sud-Américains d’aujourd’hui ne se sont pas remis de l’idée qu’ils sont le résultat du mariage de Cortez et de La Malinche et ce qui a suivi. L’histoire de la statue de la famille Cortez (lui, son épouse et leur fils ainé) installée en 1982, puis exilée, puis démembrée (on a enlevé le fils) est confondante. Qu’un intellectuel cosmopolite comme Octavio Paz (mort en 1989) y ait vu une occasion de briller est encore plus désolant à mon avis.

    Pour voir la statue et lire des considérations très morales là-dessus : https://blog.nationalgeographic.org/2018/01/29/a-lesson-from-mexico-how-to-forgive-historical-wrongs-to-do-right-in-the-present/

      1. Merci.

        « Rappelons-le : deux contextes extrêmement brutaux de part et d’autre, au point que Las Casas, en fin de vie, écrira un petit livre consacré uniquement aux atrocités commises par les conquistadors, un petit livre auquel ira s’abreuver systématiquement la propagande contre l’Espagne, par ses rivales : les Pays-Bas, la France et l’Angleterre, sans que cela signifie pour autant que ces nations ne se rendront pas elles aussi coupables des mêmes crimes dans les territoires qu’elles annexeront dans leur entreprise coloniale. Surveillance mutuelle donc des nations européennes vis-à-vis d’exactions éventuelles commises par les autres, dans une perspective diplomatique de politique étrangère. »

        Mais … arrivé ce moment, celui de Charles I d’Espagne et V d’Allemagne, la spoliation (sanglante) des Amériques a-t-elle eu lieu ou non ?

        L’hypocrisie et le cynisme des Pays-Bas, de la France et de l’Angleterre ne justifient en rien la cruauté pour des raisons uniquement chrématistiques de l’empire castillan-aragonais (espagnol, est un concept postérieur). La dénonciation de Bartolomé de las Casas de la cruauté castillane-aragonaise arrive, malheureusement, trop tard, la razzia a déjà eu lieu. La preuve, le nahuatl est une langue sinon résiduelle, si anecdotique, voir handicapante pour ce qui est de « réussir » dans la vie « moderne ». Le danois, estonien, lituanien, finlandais, suédois, norvégien, hébreu, flamand, islandais, slovaque …, langues aussi, minoritaires, non, pourquoi ? Mr. Jorion?

  4. A propos du civilisé, je suppose qu’il faudrait « qui vit en ville », plutôt que « qui vie en ville ».

    A part ce détail, merci pour ce texte (comme d’habitude) fort intéressant, et hélas bien d’actualité.

    Vous écrivez:  » Il existe donc un facteur commun à toutes les populations du monde : leur tendance belliqueuse à se trouver en guerre de manière à peu près permanente avec des voisins. » Je ne connais pas comme vous toute la littérature anthropologique et ethnologique, mais ces savants n’ont-ils donc jamais trouvé au cours de leurs explorations, fût-ce à petite échelle, des exemples de populations vraiment pacifiques?

    Cela pourrait sembler paradoxal à un esprit hâtif, mais Sade a décrit son utopie, dans « Aline et Valcour », et c’est celle d’une population réellement harmonieuse et pacifique (la pire punition qui se puisse infliger est l’exil), non dénuée de subtilité, et pour ainsi dire d’avance en tenant compte de Freud. Cela se passe dans une île imaginaire de Polynésie.

    1. « ces savants n’ont-ils donc jamais trouvé au cours de leurs explorations, fût-ce à petite échelle, des exemples de populations vraiment pacifiques ? »
      Si… les peuplades du Pacifique.

      Je plaisante… quoique… Blague à part, bien sûr que si.
      Par exemple, les Semai (peuple de Malaisie), étudiés par Robert Knox Dentan, Clayton et Carole Robarchek, dont la société , l’éthique sont crucialement fondées sur des principes de non-violence, maîtrise de soi, bannissement de la colère…
      A l’encontre d’une « archéologie de la violence » vue par Pierre Clastres, universalisant la guerre, et malgré cette indéniable idée soulevée par Kant d’une insociable sociabilité de l’homme (« Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique »), à la lumière de travaux de nombreux archéologues et anthropologues de terrain, je ne pense pas qu’on puisse généraliser au point de dire que la guerre, au sens propre, soit permanente dans l’histoire de l’humanité, depuis ses origines, et dans toutes ses composantes, peuplades, peuples…

      Parmi d’autres, et contre certains stéréotypes ou généralisations abusives, l’anthropologiste américain R. Brian Ferguson a écrit plusieurs ouvrages (à ma connaissance encore non traduits en français ? « The Anthropology of War » (avec Leslie Farragher) , « A Paradigm for the Study of War and Society », « Archaeology, Cultural Anthropology, and the Origins and Intensification of War ») sur l’anthropologie de la guerre, d’un point de vue ethnohistorique et ethnographique, montrant que dans de nombreux cas, les conflits tribaux qu’on croyait « primitifs » ont été engendrés, ou aggravés par le colonialisme – ainsi des Yanomami d’Amazonie (position confirmée par de multiples anthropologues ayant travaillé en vivant parmi ce peuple vs la « diabolisation » opérée par Napoleon Chagnon, dont les thèses ont été largement remises en question et démenties en ce qui concerne les guerres tribales).

      Extrait de cet article sur « l’anthropologie de la paix et de la non-violence » (focalisé sur les études anglo-saxonnes, qui, de fait, sont plus abondantes sur ces questions) :
      https://www.cairn.info/revue-diogene-2013-3-page-41.htm
      je cite :
      « Dans son « Learning Non-Aggression », Ashley Montagu (1978) a rassemblé un premier ensemble de données ethnographiques sur des cultures non-violentes et pacifiques : les Aborigènes australiens, les Fore, les Inuit, les !Kung San, les Mbuti, les Semaï et les Tahitiens. Il identifie 14 autres sociétés du même type (1978 : 5) : les Arapesh, les Birhor, les Hadza, les Hopi, les Ifaluk, les Lepchas, les Dayaks des terres, les Papago, les Punan, les Tikopia, les Todas, les Veddahs, les Yamis et les Zuni. »

      Récemment, plusieurs études, essais de préhistoriens, archéologues, paléontologues, anthropologues ont mis l’accent sur le fait qu’au Paléolithique, chez les chasseurs cueilleurs, les conflits guerriers étaient rares ou inexistants, et ce jusqu’au Néolithique, où l’apparition de l’agriculture a coïncidé avec l’appropriation des ressources, les inégalités sociales, les cultes du chef, de la virilité, puis les pouvoirs politiques centralisés… engendrant davantage de guerres.
      sans parler de l’anthropologie anarchiste (David Graeber), cf notamment Jean-Paul Demoule, « Les dix millénaires oubliés qui ont fait l’histoire : quand on inventa l’agriculture, la guerre et les chefs » (Fayard, 2017), James Scott, « Homo domesticus. Une histoire profonde des premiers Etats » (2019)…

      1. Pour une période plus récente, l’historien Nicolas Offenstadt a publié (en 2007) une thèse intéressante « Faire la paix au Moyen Âge »:
        https://www.persee.fr/doc/bec_0373-6237_2008_num_166_1_464672_t11_0258_0000_2
        Mais comme ce n’est pas avec ça qu’on se fait connaitre, il s’est lancé ensuite dans l’histoire de la Grande Guerre (succès éditorial et médiatique assuré), puis plus récemment les vestiges de l’ex RDA.
        Étudier la paix, ce n’est pas vendeur.

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      2. On peut en effet considérer comme « pacifiques a priori » les sociétés dont les voisins les plus proches … se trouvent très loin, et en particulier séparés par des centaines de kilomètres d’océan 😉 .

        la « diabolisation » opérée par Napoleon Chagnon, dont les thèses ont été largement remises en question et démenties en ce qui concerne les guerres tribales).

        Les attaques en règle contre Chagnon ont été davantage révélatrices des nouveaux standards du « politiquement correct » en anthropologie que des comportements effectifs des Yanomami. À quoi sert d’avoir « démontré » que les Yanomami sont pacifiques et non-belliqueux, si les comportements que Chagnon affirmait avoir décrits chez eux sont attestés chez … tous leurs voisins ? Plus au Sud, Descola en particulier, a décrit chez les Achuar (« Jivaros ») des comportements belliqueux identiques à ceux que l’on accuse Chagnon d’avoir « fabriqués » à propos des Yanomami.

        Chagnon était un type tout particulièrement sympathique qui avait eu le courage de faire du terrain dans une population a priori hostile à des « observateurs » dans son genre. S’il n’avait pas été un colosse difficile à impressionner, il serait tout simplement parti et nous ne saurions pas grand-chose sur les Yanomami des années 1960. Le révisionnisme « post-moderne » en sciences humaines est une forme d’obscurantisme qui opère des ravages en jetant le discrédit sur des observations faites dans des conditions extrêmement difficiles. Ça ne date pas d’hier bien entendu : quand Lévi-Strauss prétend (en 1962) que les faits de « mentalité primitive » dont parle Lévy-Bruhl n’existent pas, c’est déjà du politiquement correct. Durkheim et Mauss avaient fait observer (dès 1902) que la « mentalité primitive » était en réalité la pensée archaïque chinoise. L’explication était là mais le mot « primitif » faisait pousser des cris d’orfraie;

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        1. Cher Paul,
          je ne suis ni anthropologue ni spécialiste de ces questions…
          mais me méfiant toujours un peu du « démon des généralités » (comme l’appelait Nabokov), j’ai repensé à qq notes et références dans mes archives, pour apporter qq nuances… en particulier sur le Paléolithique, au vu de récents ouvrages d’archéologues, préhistoriens…
          Certes, le partage entre Eros et Thanatos semble ancré en l’homme, depuis ses origines, d’où violence, conflits, etc. – mais la guerre proprement dite m’apparaît malgré tout comme une situation particulière qu’il serait un peu trop « simpliste » de systématiser, en faisant de l’homme une sorte de « homo bellicus »…
          Cela dit, sans nier le fait historique que les conflits sont quasi permanents, ici ou là, à travers la planète…

          Au-delà, bien d’accord sur l’invasion du « politiquement correct » et ses ravages dans les sciences humaines en général. Ensuite, il y a les querelles de mots (« primitif », « sauvage », etc.) – mais comme l’écrivait G.C. Lichtenberg, « nous devons, comme l’ont observé quelques philosophes, bien des erreurs à l’abus des mots. »

          Bref, je viens d’interroger à ce sujet un ami proche, qui connaît très bien les Amériques, ayant été archéologue dans les Antilles (Guadeloupe), puis conservateur en chef du dpt des Amériques au Musée du Quai Branly, avant de devenir le premier directeur du « nouveau » Musée de l’Homme…
          https://fr.wikipedia.org/wiki/Andr%C3%A9_Delpuech
          Le cas échéant, je reviendrai rapporter ses remarques, si « ça le mérite »…

    2. Graeber et Wengrow (David et David) en parlent dans leur livre traduit en français « Au commencement ».
      En résumé grossier, les peuples qui trouvent un modus vivendi pacifique (entre eux et autant que possible avec leurs voisins suivant les circonstances) peuvent par exemple faire une organisation urbaine de bonne qualité pour tout le monde, mais du coup, sans grande pyramide, sans grande statue, sans grandes fresques, de sorte qu’il ne reste à la fin d’ère pourtant « heureuses » comme celles dont ils parlent que peu de choses; ce qui fait que les archéologues n’en parlent pas. Pour la double raison que (i) il y a moins de matériau saillant et (ii) c’est pas avec une histoire du type « long fleuve tranquille » qu’on va se faire une place dans les citadelles de la paléo-anthropologie, il vaut bien mieux trouver une civilisation ou un ensemble qui décoiffe, qui disrupte, qui a un peu de clinquant, un quart de temple du soleil ou autre.
      On pourra y voir plus clair avec un peu de recul, car Wengrow et Graeber ont, avec cette thèse, jeté un pavé dans la mare, et j’imagine qu’il faudra quelques années pour que les vaguelettes réverbérées étoffent la polémique de façon satisfaisante.

      1. @Timiota
        Ce ne sont pas les archéologues qui n’en parlent pas, ce sont les médias de vulgarisation pour le grand public 😉
        S’il n’y a pas de pyramides, de statues ou des mystérieux souterrains, ça ne se vend pas.

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  5. Il me semble avoir lu qu’E. Todd (dans son livre sur les femmes) remarque aussi ce métissage rapide qu’il oppose à la ségrégation de la part des colons anglo-saxons de l’Amérique du nord (catholiques versus protestants).

  6. « La question du sort de l’espèce humaine me semble se poser ainsi : le progrès de la civilisation saura-t-il, et dans quelle mesure, dominer les perturbations apportées à la vie en commun par les pulsions humaines d’agression et d’autodestruction ? A ce point de vue, l’époque actuelle mérite peut-être une attention toute particulière. Les hommes ont poussé si loin la maîtrise des forces de la nature qu’avec leur aide il leur est devenu facile de s’exterminer mutuellement jusqu’au dernier. Ils le savent bien, et c’est ce qui explique une bonne part de leur agitation présente, de leur malheur et de leur angoisse. Et maintenant, il y a lieu d’attendre que l’autre des deux « puissances célestes », l’Eros éternel, tente un effort afin de s’affirmer dans la lutte qu’il mène contre son adversaire non moins immortel. »

    Les dernières phrases de Sigmund Freud écrites en 1929 dans « Malaise dans la civilisation ».

    D’actualité !

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    1. « Le progrès de la civilisation saura-t-il, et dans quelle mesure, dominer les perturbations apportées à la vie en commun par les pulsions humaines d’agression et d’autodestruction ?  »
      La réponse est clairement non, pour la simple raison que « le progrès de la civilisation  » a été presque exclusivement technologique et au service de la puissance (au jeu comptable de c’est moi le plus fort).
      Les pulsions humaines sont dans un autre registre et dans ce domaine, nous avons si peu progressé.
      Les sciences chiffrées ne peuvent qu’amplifier le désir de puissance, le toujours +.
      Vaincre, savoir gérer ses pulsions ne s’apprend pas dans les livres d’école. C’est un travail individuel dans une rechrecherche d’apprendre à se connaître jusque dans les compulsions que fomente notre inconscient. Apprendre à être, sans se fourvoyer dans les désirs de devenir, de se lancer dans l’ascension d’une supposée échelle sociale.
      Il peut y avoir tant de sagesse chez un berger proche de la nature et tant de folie chez un autocrate persuadé d’avoir un destin historique.
      Tant que l’humanité continuera de voir dans la civilisation le seul progrès technologique, en méprisant l’évolution de la conscience individuel, nous vivrons sous la dictature des chiffres si bien décrit par Bernard Supiot. Un conflit nucléaire n’est ni plus, ni moins qu’un combat de gladiateurs, que l’affrontement de deux chevaliers dans la lisse, qu’un duel de cowboys au sortir d’un saloon. Seule la puissance destructrice change mais la pulsion de mort reste la même.

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  7. L’analogie avec la situation actuelle pourrait inciter à voir les ukrainiens en tant qu’autochtones ralliés à l’envahiseur externe dans leur conflit fraternel avec l’élément dominateur auquel il voudraient se soustraire.

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  8. Coucou,

    Passionnante discussion.

    Ce qui me meut, comme dirait le réalisateur …

    Et les inuits ? N’ont ils pas fui la violence jusqu’à survivre en permanence dans un univers hostile, ou est ce juste un hasard des variations climatiques , des peuples qui sont resté et qui se sont habitué à vivre dans des conditions extremes ?

    Il y a un universitaire américain dont j’ai oublié le nom qui a developpé la thése d’une baisse globale et tendancielle de la violence. çà ne saute pas au yeux.

    Bonne jorunée

    STéphane

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