Comme le silence, la peur a deux faces : le commentaire d’un éducateur spécialisé, par Pascal Dagneaux

Bonjour,

Comme le silence, la peur a deux faces.

Le silence est essentiel car il faut de l’air à l’inspiration des interlocuteurs entre les phrases mais, il peut être persécutant, inapproprié, à rompre impérativement.

Idem la peur : que serait l’audace sans elle ? Et comment identifier la témérité sans les limites qu’elle nous oppose ? Les éducateurs accueillent avec bienveillance ses mouvements spontanés qui animent un enfant (tant et tant de mouvements) car aucun n’est appelé à se figer. Cependant, un éducateur spécialisé reçoit aussi des enfants que l’on a effrayés, harcelés, terrorisés et qui grandissent en saisissant où ils peuvent ce qu’ils désespèrent de trouver chez les adultes.

Avec ses généralités, je voudrais montrer qu’une certaine normalité fait coexister ces deux enfants. Ainsi, nombre d’entre nous depuis notre naissance, sommes à la fois les bénéficiaires d’une éducation suffisamment bonne, au sens de Winnicott mais aussi, en même temps objets d’un système fondé sur la peur dont en quelque sorte nous avons hérité.

Ainsi, en 1979, soldats à l’Est de l’Allemagne, nous rions mes camarades et moi (norme mâle) à l’idée qu’en cas d’alerte NBC, nous avions 100 secondes pour réagir. La même année, R. Reagan évoquait « La guerre des étoiles » tandis qu’il laissait s’échapper le rapport Meadows. Fini de rire.

Auparavant, j’ai vu l’autoroute de Wallonie, tronçon par tronçon, couper la campagne. Une nuit, dans les Ardennes, j’ai vu le ciel embraser l’horizon avec ces lumières oranges que nous repérons désormais de l’espace. En un endroit de la Lesse, une ligne à haute tension recouvrait d’un son constant le doux silence de la rivière. Affreux mais en progrès. Viol de la nature forçant la jouissance.

A Charleroi, plus de mines, plus de verreries, plus de sidérurgies. Plus de poisson dans la Sambre ni de biche à Loverval.

A la télé, la guerre. Depuis, je ne supporte plus la juxtaposition des informations médiatiques où les morts vont rejoindre le sport et la météo.

La civilisation névrosée de Freud et celle, paranoïaque de Lacan, cède la place à ce nouveau malaise : l’état limite, borderline, sans autrui, schizo. Une éducation clivée donne de beaux enfants bien clivés, bien campés pour porter haut le drapeau de la Vérité.

Le vrai, comme la peur ou le silence, a deux visages. L’un des deux, parfois, heureusement, ferme sa gueule. L’autre est une drogue dont le masque horrifié dissimule une persécution silencieuse.

Bien à vous,

Pascal

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13 réponses à “Comme le silence, la peur a deux faces : le commentaire d’un éducateur spécialisé, par Pascal Dagneaux”

  1. Avatar de amateur
    amateur

    A cette époque , la fiction  » guerre des étoiles  » de Reagan était devenue la principale source de préoccupation des média tandis que le rapport Meadows est resté fiction . Aujourd’hui , la peur et le silence ont fait alliance grâce à l’  » éducation  » .

    1. Avatar de Pascal Dagneaux

      Bonjour,
      Merci pour votre commentaire.
      Comme le chante Brigitte Fontaine « Laisse tomber les guillemets » car cette alliance n’est pas d’aujourd’hui. Le mot éducateur procède de la même étymologie que duc, duché et duce. Ce qui n’empêche pas de réfléchir, finalement, quand on y pense.
      Cordialement,
      Pascal

  2. Avatar de Khanard
    Khanard

    Laissez moi vous dire que vous accomplissez un travail remarquable . Un travail qui s’articule autour du don, de l’empathie , de la joie de se retrouver ensemble.
    En ces temps de profonde dystopie vous êtes l’incarnation même de ce que l’on peut faire en restant tout simplement altruiste.

    merci pour vos actions au nom de tous ces laissés pour compte.

    1
    1. Avatar de Pascal Dagneaux

      Bonjour,
      Un grand merci pour votre réponse enthousiaste.
      Cordialement,
      Pascal

      1. Avatar de Khanard
        Khanard

        je n’ai aucun mérite . Le héro du jour c’est vous , profitez en car dès demain on vous aura oublié comme on oublie ceux à qui vous pensez tous les jours . C’est ainsi alors merci aussi à PJ de vous avoir offert sa tribune .

  3. Avatar de Pascal
    Pascal

    Cher Pascal
    Le silence est magnifique à qui sait ne plus avoir peur. D’ailleurs le vrai Silence, rares sont ceux qui ont pu l’éprouver réellement dans chambre sourde ou seul au fond d’une grotte.
    Celui que nous appelons silence, est bien connu des preneurs de sons qui avant de faire un montage capturent un peu du silence du lieu où ils travaillent. Eux savent bien que chaque lieu possède son silence. Et puis, il y a le silence de l’être aimé, ce mystère qu’on voudrait percer et qui nous fait peur parce qu’il nous jette dans l’inconnu, ou plutôt nous abandonne dans les milles turpitudes de notre imagination. Le silence n’est il pas simplement le miroir de ce que chacun tente d’être ?
    L’enfant en souffrance se refugie dans son silence qui l’étouffe, et rêve de détruire l’univers comme lui même, pour échapper à l’impasse de son être, de sa pensée. Et il fait peur à tous ceux qui l’entourent. A son bourreau peut-être parce qu’il le renvoie à sa propre souffrance. A son parent aimant qu’il renvoie à son impuissance. A son soignant peut-être, qui cherche désespérément une clé, une petite ouverture pour tenter de libéré la parole qui soigne.
    Notre culture matérialiste, elle aussi fait du silence une impensée à combler coûte que coûte et qui nous enferme dans une logorrhée qui nourrit notre peur du silence.
    Pourtant, poètes, mystiques, musiciens, chercheurs de vérité de tous horizons savent la valeur incommensurable du silence. Peut on être plus soi même que dans le silence, ce silence librement choisi libéré de la peur ?
    Au plaisir

  4. Avatar de Henri Arthur
    Henri Arthur

    Silence ?

    « Le bon sens écologique brisé par le mur du çon – Lettre ouverte à Elisabeth Borne  » ( Mediapart )
    https://blogs.mediapart.fr/moira/blog/090822/le-bon-sens-ecologique-brise-par-le-mur-du-con-lettre-ouverte-elisabeth-borne

    2
    1. Avatar de Pascal
      Pascal

      Bien que partageant l’oripilation de ce triste constat. Je ne suis pas certain que l’armée ait à voir avec cette activité lucrative qui semble totalement privée. ?
      https://www.cap-adrenaline.com/qui-sommes-nous.html

      1. Avatar de Pascal Dagneaux

        Bonjour,
        Ce n’est pas l’armée mais le nihilisme que je voulais fustiger. Merci pour ce bel exemple de détournement. Je m’étonne que Cap-Adrenaline ne mentionne pas, à première vue, le groupe SOS, parti de rien et promu à un bel avenir.
        Cordialement,
        Pascal

  5. Avatar de Jacqueline Subias
    Jacqueline Subias

    « A la télé, la guerre. Depuis, je ne supporte plus la juxtaposition des informations médiatiques où les morts vont rejoindre le sport et la météo. » :

    Je fais une exception, je commente parce qu’enfin je lis cf ci-dessus ce qu’il faut bien comprendre. Merci Pascal !

    Ecrit en 1999, c’était encore la télé qui diffusait les infos, pas encore internet où elles se diffusent au milieu de spots publicitaires, conseils pour mieux vivre, plus sainement en achetant ceci celà, infos dissonantes qui se contredisent parmi les intox , etc…etc… comme autant de flash clignotants qui ne signalent plus rien.

    Ceci extrait d’un petit livre « Les morales de Jaja », qui n’a été envoyé qu’aux députés d’alors à l’Assemblée Nationale et double au gouvernement. Depuis, les infos TV de 13h ou du soir sont des émissions régionales dans le service public. et c’est tant mieux. Mais cela n’a pas fait hélas acheter plus de journaux écrits où infos étaient plus fouillées, plus explicatives…
    Ainsi va le monde.

    Et schlup ! Et croc croc ! Et miam miam !

    Il y a des moments comme ça où on entend une information à la télé, pendant qu’on déguste tranquillement la bonne soupe de barraquets aux coustélous de Mamie Denise et qu’on se régale comme des princes, en pleine paix, en pleine convivialité, en pleine fondamentale osmose familiale, en pleine unification génitrice d’harmonie sociale…. comme on reçoit une baffe.

    Tout simplement parce qu’on profite de cette réunion pacifique pour garder ensemble un regard sur le monde qui nous entoure, sans esprit d’animosité qui voile les clairvoyances et, dans ce climat de sérénité, sans méfiance. La nourriture du corps et de l’esprit, amen.
    Et parce que les informations télévisuelles se montrent aux heures des repas, moment propice des chaînes pour obtenir un taux audimat maximum (si on ne mange pas bien-sûr à l’heure des jeux à la con bien débiles qui nous encouragent à demeurer des enfants franchouillards et rigolards qui s’amusent de tout et surtout de rien…)

    C’est ainsi que les informations nous font surfer allègrement d’une plage au mois d’août où des corps nus s’affalent sous la flemme, à un atelier encore au travail où une ouvrière s’égosille devant un micro compatissant sur ses amères revendications, à un bord d’autoroute où la chair humaine se mêle à la tôle de la machine dans un magma de sang, de carburant et de cambouis, à une scène festivale où des comédiens déguisés comme au carnaval gesticulent en clamant des être ou ne pas être, à une cour austère de justice où un avocat sans perruque essaie de défendre un pédophile ou un criminel de guerre… tout cela pêle-mêle sous nos schhhlup, sous nos croc-croc, sous nos miam miam, sous nos rôttt (« – pardon – ce n’est rien »)…
    Et avant qu’on ait pu réfléchir un tantinet à ce que nous suggèrent ces images accélérées comme des flashs clignotants, avant qu’on ait le temps de s’émouvoir, ou de réagir, ou d’engager une discussion (« chut ! J’entends pas la suite »)… vlan !!!… on reçoit une baffe grosse comme çà en découvrant des corps décharnés d’enfants collés au squelette de leurs parents, au regard chargé d’une souffrance si lourde qu’elle nous échappe ; et les barraquets succulents deviennent tout à coup un nœud de vipères rongeant nos intestins…
    Saisis d’une émotion violente devant l’horreur soudaine, les commentaires coulant visqueusement sur notre torpeur hermétique en nous laissant saisir quelques mots comme guerre, famine, sans que l’on puisse comprendre, la confusion s’installe dans notre esprit, dans notre estomac, au point que l’inacceptable devienne insupportable.
    Mais ce qui devrait ébranler nos indifférences et notre égoïsme pour nous permettre par notre droit de savoir de nous reconstruire, nous démolit tant du plus vif de nos émotions que se met en branle notre instinct de survie et vite, vite, on passe à autre chose pour ne pas être atteint par la haine révolte.
    Et schhhlup, et croc croc, et miam miam… La vie continue avec, juste là, au creux du ventre, un goût amer qui nous rappelle dans notre subconscient que nous, honteux, coupables, on a l’assiette pleine.
    Mais c’était quoi déjà ce qu’il voulait nous dire ce reportage ? Guerre ? Crime ? Barbarie ? Pourquoi ? Comment ? Et nous, on y peut quoi ? Un chèque à envoyer ???
    «  Y en a marre ! On nous demande toujours des sous quand il a fallu trimer pour cueillir les barraquets qu’on a dans notre assiette… »

    Morale :

    Quand tu as quelque chose à dire, dis-le au moment où tu pourras le mieux être compris et pas seulement entendu. Et ARTICULE !
    Sinon ferme ta gueule : Qu’est-ce que je t’ai fait moi oh ??? Pourquoi tu m’agresses ???

    2
  6. Avatar de Hervey

    L’image qui accompagne, entre chien et loup laisse planer le doute.
    Est-ce la fin du jour ou l’aurore ?

    Seuls les bruits du silence devraient à une oreille attentive souffler la bonne réponse.
    Mais plus encore que l’ouïe et la vue, tous nos sens doivent être en éveil dans cette idée d’apprentissage. Les odeurs ou la perception de fraicheur sont là pour aiguiser votre intuition.

  7. Avatar de Didier Rombosch
    Didier Rombosch

    Silence, les tubéreuses et les lys sont endormies
    Je ne veux pas qu’elles découvrent mes peines
    Parce que si elles me voient pleurer elles mourront

    2

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