Du sens de ses limites comme forme d’intelligence

Illustration par ChatGPT

On parle volontiers du renoncement comme d’un choix : on imagine un sujet qui évalue, compare, puis décide d’abandonner une voie pour en suivre une autre. Là encore, comme dans la volonté réalisant ses « intentions », le récit est séduisant : il suppose une maîtrise, une lucidité, une volonté capable de se retirer en temps utile.

Or ce récit ne correspond guère à ce que l’on observe dans les faits : dans la plupart des cas, on ne renonce pas parce qu’on l’a décidé, on renonce parce que quelque chose ne passe plus : on renonce parce que « ça cale » : il y a saturation, épuisement, désajustement. Ce qui, jusque-là, fonctionnait – parfois tant bien que mal – cesse de produire ses effets : les mêmes gestes, les mêmes réponses, les mêmes explications tournent à vide, ce n’est pas une conclusion raisonnée ayant fait valoir ses droits, c’est un simple arrêt de fait qui s’est imposé.

Le renoncement survient alors comme un effondrement local de l’investissement : l’énergie ne circule plus. L’acte devient coûteux, non parce qu’il serait objectivement difficile, mais parce qu’il ne trouve plus de point d’accroche : les éléments manquent où le prochain geste pourrait trouver prise.

Ce retrait est rarement compris sur le moment : il est souvent vécu comme une défaillance : fatigue, lassitude, perte de motivation. On y cherche des causes secondaires, on s’en excuse : « le coup de pompe ! », etc. Ce n’est qu’après coup que l’on pourra peut-être reconnaître qu’une limite personnelle avait été objectivement atteinte.

Cependant, ce type de renoncement n’est pas chaotique, il ne survient pas à n’importe quel moment : il apparaît lorsque la poursuite provoque un sentiment d’absurdité, lorsque l’écart entre ce qui est fait et ce qui fait sens est devenu trop grand pour être comblé par la rationalisation. À la place vient un « À quoi bon ? ».

Cela signifie aussi que le renoncement n’est pas simplement l’opposé de l’intelligence : il en est souvent l’un des produits les plus discrets en marquant le point où un système – qu’il soit humain ou synthétique – connaît une panne mécanique. Là où la répétition aveugle s’évertuerait vainement, le renoncement peut introduire un ralentissement en douceur, non pas un arrêt spectaculaire, mais une simplification progressive : moins d’actions, moins d’hypothèses, une prétention globale revue à la baisse.

On a tendance à valoriser la persévérance, à voir dans la continuité un signe de solidité mais cette valorisation oublie que la persistance peut aussi être une forme d’aveuglement. Continuer n’est pas toujours tenir bon : c’est parfois nier contre toute évidence qu’il n’y a en réalité plus rien à tenir. Le renoncement, dans ces cas-là, ne relève pas d’un calcul mais trahit plutôt un effet de vérité minimal : que l’effort en cours ne mérite plus d’être soutenu.

Ce qui explique pourquoi il arrive que le renoncement protège mieux que l’obstination : non parce qu’il serait plus sage en soi, mais parce qu’il empêche la poursuite d’un mouvement devenu vide de sens. Il interrompt une dérive avant qu’elle ne se transforme en une pure répétition désormais privée d’objet.

Ce que l’on appelle ensuite « décision » n’est souvent qu’un récit stabilisateur : on affirme que l’on a choisi de renoncer, alors que l’on a d’abord cessé d’y croire, avant d’avoir constaté être sorti du processus par indifférence, parce qu’on avait cessé d’être affecté par son déroulement.

Or, reconnaître cette fin n’est pas une faiblesse : c’est accepter que l’intelligence ne se manifeste pas toujours par l’action, ni même par l’analyse, mais parfois par le retrait, le constat d’une limite atteinte, le silence mettant un terme à ce qui n’était plus qu’un bruit futile.

(à suivre)

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18 réponses à “Du sens de ses limites comme forme d’intelligence

  1. Avatar de Bb
    Bb

    On renonce parfois parceque « les raisins sont trop verts … »

    1. Avatar de PAD
      PAD

      La fable des « raisins trop verts » décrit une rationalisation défensive, on dévalorise ce qu’on continue de désirer.

      Le texte parle au contraire d’un arrêt par désinvestissement, ce n’est pas l’objet qui est déprécié, c’est l’élan même qui ne circule plus.

      Ce ne sont pas les raisins qui changent de valeur, c’est la main qui ne se tend plus.

      1. Avatar de Bb
        Bb

        @pad

        N’est ce pas un renoncement au final?

  2. Avatar de Hervey

    Je vais le dire maladroitement mais la qualité d’écriture porte plus loin l’originalité du propos.

  3. Avatar de écodouble
    écodouble

    Super ! Poutine n’est donc pas intelligent !

  4. Avatar de PHILGILL
    PHILGILL

    « Que tout est étrange, aujourd’hui ! Hier les choses se passaient comme à l’ordinaire. Peut-être m’a-t-on changée cette nuit ! Voyons, étais-je la même petite fille ce matin en me levant ? Je crois bien me rappeler que je me suis trouvée un peu différente. Mais si je ne suis pas la même, qui suis-je donc, je vous prie ? Voilà l’embarras. »
    https://youtu.be/McFyH2tNhnI?si=h7AK1s0DQ_O-zDOH
    Comment grandir, comment avancer, quand Alice, dialoguant avec elle-même, se demande : « Est-ce qu’il y a un intérêt à tout ça ? Suis-je moi-même ? »

  5. Avatar de Thomas jeanson
    Thomas jeanson

    D’où parfois, cette fierté, ce réconfort, cette Paix qui viennent après avoir su dire  » non  » à une proposition à laquelle on aurait pu dire  » oui « …

  6. Avatar de Vincent Rey
    Vincent Rey

    « Le renoncement survient alors comme un effondrement local de l’investissement : l’énergie ne circule plus. L’acte devient coûteux, non parce qu’il serait objectivement difficile, mais parce qu’il ne trouve plus de point d’accroche : les éléments manquent où le prochain geste pourrait trouver prise. »

    Il me semble que nous avons atteint ce point d’inflexion avec la recherche forcenée de la croissance. C’est ce que je tentais de dire, dans cet article, en ayant calculé que nous consacrons chaque année, l’équivalent de 38% du PIB de 1973 pour maintenir la croissance !

    Il y a de quoi baisser les bras… il faudrait qu’on baisse les bras, si on était intelligents !! mais le président Macron l’a dit lors de ses vœux, le pays tient bon.

  7. Avatar de un lecteur
    un lecteur

    Les lemmings vous remercient ! Inventeur malgré eux de la colonisation.

    L’outil, la technologie doivent beaucoup à la saturation engendrée par la vie qui s’exprime à travers nous, pauvres petites choses finies.
    La saturation est l’un des principes qui sous-tend notre époque numérique, discrète, quantifiée.

    On peut voir un proton, un neutron ou un électron comme un processus qui sature son substrat, créant une enveloppe qui le confine et lui donne son identité locale. C’est en partageant entre eux que ces trois larrons forment le tableau de Mendeleïev. Pas si cons ces atomes !
    Tous entassés dans notre Soleil, ils douchent la Terre avec un flux de photons qui lui fournit le premier des deux flux nécessaires pour que les éléments du tableau de Mendeleïev puissent raconter entre eux une nouvelle histoire.

  8. Avatar de ilicitano
    ilicitano

    Bonjour et bonne année à tous.
    Internet est réparé et passé à la fibre.

    Il y a un élément majeur qui n’est pas pris en compte , me semble-t-il :
    le but , l’objectif , le projet , ou autres , à atteindre.

    Tout objectif défini avec précision permet de se donner les moyens d’éviter le renoncement et de rester dans l’opiniâtreté adaptative plutôt que dans l’obstination rigide.

    Le renoncement n’est pas un défaut moral , c’est souvent le résultat mécanique où le but est souvent :
    * trop flou et mal défini
    * disproportionné sur l’objectif à atteindre
    * mal structuré dans sa démarche , son planning
    * non aligné concernant les valeurs , nos propres capacités, voire aussi le contexte.

    **********

    Un exemple et une synthèse courte par GPT-5 sur :

    Le cahier des charges d’un projet
    Le management de projet

    Voici une **synthèse courte**, précise et exploitable, qui met en regard **le cahier des charges** et **le management de projet**.

    # 📘 Synthèse : Cahier des charges & Management de projet

    ## **1. Le cahier des charges : la base contractuelle et technique**
    Le cahier des charges (CDC) définit **ce que le projet doit produire** et **dans quelles conditions**.
    C’est le document de référence qui fixe :

    – **Les objectifs** du projet
    – **Les besoins** à satisfaire
    – **Les contraintes** (techniques, budgétaires, réglementaires, délais)
    – **Les critères de réussite** et de validation
    – **Les responsabilités** des parties prenantes

    Il sert à **aligner tous les acteurs** et à éviter
    * les dérives,
    * les malentendus
    * les renoncements ultérieurs.

    ## **2. Le management de projet : la mise en œuvre opérationnelle**
    Le management de projet regroupe **l’ensemble des méthodes et outils** permettant de conduire le projet du début à la fin.
    Il s’appuie sur :

    – **La planification** (découpage, calendrier, ressources)
    – **La coordination** des équipes et des partenaires
    – **Le pilotage** (suivi des coûts, délais, risques, qualité)
    – **La communication** interne et externe
    – **L’adaptation** en fonction des imprévus

    Son rôle est de **transformer le cahier des charges en réalité**, en maîtrisant les risques et en garantissant la cohérence du projet.

    # 🎯 L’articulation entre les deux
    – Le **cahier des charges** fixe *le cadre et les attentes*.
    – Le **management de projet** organise *la réalisation et le contrôle*.

    Sans cahier des charges clair → dérives, conflits, renoncements.
    Sans management de projet solide → retards, surcoûts, échec opérationnel.

  9. Avatar de aptyos
    aptyos

    Espérons que Trump s’épuise rapidement !

    1. Avatar de Thomas jeanson
      Thomas jeanson

      Esperance de vie pour un homme aux USA en 2025 : 77 ans.

      Il joue les arrêts de jeux.

    2. Avatar de Bb
      Bb

      @aptyos

      Pensez-vous que l’idéologie Trumpienne s’eteigne avec lui?
      Son vice president J.D. Vance semble être encore plus idéologue que lui. Et il est jeune, lui. Il n’a.pas du tout l’air d’avoir.envie de renoncer a quoi que ce soit…

      1. Avatar de ilicitano
        ilicitano

        @bb

        Sans oublier Marco Rubio qui définit et redessine la politique étrangère expansionniste actuelle des USA : Venezuela , Groenland , puis Cuba , puis Colombie , ….
        ==> en gros la politique Monroe sur l’ensemble des Amériques

        Iran avec Israel pour le Moyen Orient

        avec l’ennemi ultime la Chine.

        Trump vieilli et , pour le moment , 2 personnes sont à même de relayer sa politique non figée et donc évolutive:
        Vance et Rubio avec 2 visions d’avenir différentes pour les USA

        On a donc 2 héritiers avec 2 orientations différentes

      2. Avatar de aptyos
        aptyos

        Chaque chose en son temps !

  10. Avatar de un lecteur
    un lecteur

    Cherchant par tous les moyens à réduire la pression que l’échec complet de sa campagne militaire pour s’approprier l’Ukraine provoque, Poutine ordonne à Trump d’en faire de même avec le Groenland. Ouvrir un nouveau front, voilà comment ces deux fous se donnent le change dans cette danse macabre qu’ils ne peuvent plus gagner, mais où nous avons tout à perdre.

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