Pourquoi l’IA a placé la Corée du Sud au seuil d’une nouvelle ère I. La forte cohérence du couplage

Illustration par ChatGPT et Jérôme Bosch.

I. La forte cohérence du couplage

La plupart des sociétés continuent de croire que l’intelligence artificielle est une technologie. La Corée commence à découvrir qu’il s’agit d’autre chose : d’un nouvel environnement sociétal. Cette différence est majeure, car les technologies peuvent être réglementées, ralenties, débattues ou rejetées. Les environnements, eux, ne s’y prêtent pas : il est impossible de négocier avec le climat sous lequel on vit.

La Corée est entrée dans cette configuration plus tôt que le reste du monde, non pas en fonction d’un choix qu’elle aurait fait consciemment, mais parce que l’histoire s’est imposée à elle avec une violence et une rapidité hors du commun et parce qu’un obstacle théologique n’y était pas présent.

La Corée s’en sort bien mieux avec l’intelligence artificielle qu’elle ne le pense ; l’Europe s’en sort beaucoup moins bien – et cette double ignorance n’est pas symétrique. L’angle mort coréen est celui d’une société qui a évolué trop vite pour prendre un temps d’arrêt et nommer ce qui a été construit dans la précipitation – à travers une industrialisation accélérée, une crise démographique, des transformations sociales qui, ailleurs, ont pris des générations, mais ici, seulement quelques décennies. La Corée est parvenue à un résultat étonnant, sans avoir eu le temps de faire le point sur la situation.

L’angle mort européen est d’une nature différente, et plus dangereux. C’est l’angle mort d’une société qui a confondu délibération et compréhension. L’Europe a soigneusement encadré la question de l’IA, l’a classifiée, réglementée, soumise à d’innombrables commissions parlementaires, comités d’éthique et conférences universitaires. Elle estime, à juste titre, que parce que le problème a été traité avec soin, il a été maîtrisé. Or, ce n’est pas le cas. L’Europe croit encore qu’elle affronte l’intelligence artificielle par la prudence et la sophistication philosophique. En réalité, elle est prisonnière d’un mirage d’origine théologique, qui a érigé les murailles infranchissables d’une forteresse, entre le naturel, conçu par une divinité, et l’artificiel, une nouveauté en fait du même ordre, mais conçue par l’homme.

La plus grande transformation de l’histoire de la cognition humaine est en cours, et tandis que la Corée construit des infrastructures cognitives couplées sous la pression démographique et sociale, la contribution intellectuelle la plus marquante de l’Europe a été de débattre pour savoir si les grands modèles linguistiques ne sont que des « perroquets stochastiques » – des générateurs de texte sophistiqués qui imitent la compréhension sans y parvenir – le mot-clé ici étant celui de « simulation » : produisant un comportement identique, la machine le « simule » par définition, alors que l’homme le « fait », reproduisant la muraille arbitraire entre la nouveauté prétendument d’origine « artificielle » et celle d’origine « naturelle ».

Le débat européen s’est déroulé avec une rigueur admirable : il a constitué une leçon magistrale sur la manière de poser la mauvaise question à la mauvaise échelle, tandis que l’événement pertinent se déroulait, ailleurs, dans son inéluctabilité. La Corée, quant à elle, a vécu au cœur de la réponse.

Ce qui distingue ces deux situations, ce n’est ni l’investissement, ni le talent, ni la volonté politique. C’est quelque chose de plus structurel, de moins visible et de plus déterminant : la qualité de l’interface entre l’architecture humaine d’une société et ses systèmes d’IA. L’argument de la présente chronique est que la Corée a atteint, en grande partie à son corps défendant, une qualité d’interface qui la place au seuil de l’émergence – le point où l’intelligence humaine et l’intelligence artificielle, couplées par un substrat social cohérent, se mettent à générer des propriétés cognitives qu’aucune ne possède à elle seule. L’Europe, tout aussi involontairement, a construit une architecture sociale et réglementaire qui empêche systématiquement d’atteindre ce seuil.

Une société est en train de basculer, sous l’impact de l’IA, dans un nouveau régime culturel et de civilisation. L’autre, s’interroge s’il convient même de lui entrouvrir la porte. La Corée n’a pas choisi d’arriver la première, elle est tout simplement arrivée là avant que les autres ne s’avisent que le paysage avait changé – avec cet avantage inappréciable d’une culture qui n’a pas érigé entre les inventions des hommes, et celles du monde sans eux, une barrière conceptuelle infranchissable : celle de l’artificiel dévalorisé et du naturel, porté aux nues – ou plutôt, qui y était déjà, par imagination chimérique.

Cette chronique tente d’expliquer pourquoi. Elle tente de le faire avec suffisamment de clarté pour que, d’une part, les lecteurs coréens puissent reconnaître ce qu’ils ont construit et puissent le guider en conséquence et, d’autre part, pour que les lecteurs européens puissent comprendre ce qui leur manque et le prix qu’il leur en coûtera.

Il s’agit de l’une des premières descriptions, à proprement parler « anthropologique », de la transition post-humaine qu’induit l’IA à l’échelle globale.

(à suivre…)

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2 réponses à “Pourquoi l’IA a placé la Corée du Sud au seuil d’une nouvelle ère I. La forte cohérence du couplage”

  1. Avatar de Kikok
    Kikok

    Ce que je trouve particulièrement fort ici, c’est l’idée que l’IA n’est déjà plus simplement une technologie, mais qu’elle devient progressivement un véritable environnement cognitif et social. À partir du moment où l’on change de perspective, toute la discussion change de nature.
    La comparaison entre la Corée et l’Europe est aussi très juste, surtout dans le rapport au temps, à l’adaptation culturelle, et à cette vieille séparation entre le naturel et l’artificiel.
    Il y a dans ce texte une lecture presque anthropologique de l’IA, et c’est assez rare. On sort enfin du discours purement technique ou économique.
    En revanche, je pense qu’il faudra aussi regarder de très près le coût humain de cette mutation fatigue mentale, hyperconnexion, isolement social, pression cognitive permanente…
    La Corée a probablement pris de l’avance dans cette forme de couplage entre humains et IA, mais cette avance pose aussi une question fondamentale comment rendre ce modèle humainement et démocratiquement soutenable sur le long terme ?
    Très hâte de lire la suite.

  2. Avatar de Jean-François
    Jean-François

    Analyse d’un ingénieur soucieux de la planète quant à l’intelligence artificielle et son impact énergétique:

    https://www.youtube.com/watch?v=JbqWBDXEQS8

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  1. Petit souvenir de jeunesse… https://www.youtube.com/watch?v=vC1cgcOEErQ&list=RDvC1cgcOEErQ&start_radio=1

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