
Illustration par ChatGPT
L’évolution de l’intelligence artificielle et l’avenir de l’humanité
Une perspective anthropologique
I. La fin de l’intelligence comme propriété proprement humaine
Aussi loin que remonte la civilisation, l’intelligence n’a jamais été seulement une faculté : elle a toujours été un titre. Elle n’a pas désigné seulement la capacité à résoudre des casse-têtes, à s’exprimer avec aisance ou à saisir les détails d’une situation complexe : elle fonctionnait d’abord comme un principe de classement. Elle ordonnait les êtres humains, justifiait les hiérarchies établies entre eux, redistribuait selon ses principes, le prestige, les revenus, le pouvoir. Les plus intelligents étaient réputés mériter davantage que les autres ; et lorsque ces derniers contestaient cet ordre, il ne leur restait qu’à se rabattre sur d’autres formes de puissance – au premier rang desquelles, l’argent.
L’intelligence servait ainsi d’idéologie à une domination conçue comme légitime par l’esprit, alors même que l’argent, en coulisse, en restait le véritable souverain.
Des ordres sociaux entiers ont été édifiés sur ce présupposé. Méritocraties, concours, mandarinats, hiérarchies académiques, castes professionnelles : tous reposaient sur l’idée que l’intelligence est rare, inégalement répartie, et permet de fonder des inégalités de statut solides, sur lesquelles chacun s’accorderait. Lorsque le sang cessa de régner en maître absolu, l’intellect prit le relais. L’aristocratie de naissance se trouva un double dans l’aristocratie du diplôme. La noblesse de robe remplaça la noblesse d’épée et, tout en se réclamant d’une légitimité plus rationnellement fondée, en conserva le trait essentiel : la métamorphose d’un avantage en destin.
Cette noblesse de robe est aujourd’hui en miettes. En rendant l’intelligence surabondante, l’intelligence artificielle l’a vidée de sa fonction de distinction. Ce qui fut longtemps le don humain le plus rare – raisonner, analyser, synthétiser, composer – est désormais accessible à la demande pour quiconque dispose d’un ordinateur ou d’un smartphone – et dans ce cas, à un coût négligeable. L’écriture nous avait déjà permis une première externalisation de l’intelligence : la pensée quittait l’espace du crâne pour aller se fixer dans des signes. Mais ce que l’écriture n’externalisait qu’imparfaitement, l’intelligence artificielle l’externalise quasi absolument. Nous ne nous contentons plus de conserver l’intelligence hors de nous : c’est là que nous l’y convoquons désormais entièrement.
Partant de là, l’intelligence cesse de nous définir comme elle le faisait. Il ne s’agit pas simplement d’un bouleversement économique, même si ses effets le sont – bien sûr – massivement, et il ne s’agit pas non plus d’une transition technologique : il s’agit d’une mutation ontologique. Ce que nous tenions pour l’apport essentiel de l’humain n’est en réalité plus logé en lui. L’intelligence cesse d’être un critère fiable de l’identité humaine. Nous ne sommes déjà plus – et de loin sans doute – le lieu le plus pertinent de l’intelligence sur cette planète.
Les conséquences en apparaissent peu à peu. La plus visible est la disparition du travail : perdre son emploi au profit d’une machine inscrit sûrement dans la chair ce qui est en train de se jouer. Mais une autre conséquence, moins visible mais plus corrosive sur le long terme, s’installe : l’axe majeur selon lequel les êtres humains se sont rangés pendant des siècles a perdu tout repère.
II. L’éducation n’a plus d’objet
Les premières institutions atteintes sont celles qui avaient pour fonction de gérer l’intelligence comme une ressource rare. L’éducation en offre l’exemple de choix. Pendant des siècles, elle remplissait une double fonction : transmettre des connaissances, bien entendu, mais aussi certifier l’intelligence. Le diplôme ne se contentait pas d’attester un savoir acquis : il signalait l’appartenance à une élite intellectuelle. Universités, grandes écoles, formations professionnelles, n’étaient pas seulement des lieux d’enseignement, mais aussi des dispositifs de triage.
Parler de crise de l’éducation reste en deçà de la réalité car elle a perdu ce autour de quoi elle était tout entière organisée. Sa fonction de transmission est disloquée : tout ce qui peut être enseigné peut l’être désormais par une machine faisant preuve d’une infinie patience, d’une précision ajustée aux besoins de chacun, sans soumettre pour autant à l’humiliation comme tribut à acquitter. Sa fonction de certification a été vidée de son sens : lorsqu’avec l’aide de l’IA, un étudiant quelconque peut produire un travail équivalant à celui des meilleurs diplômés d’hier, le diplôme ainsi acquis n’assure plus rien de ce qu’il était censé garantir.
Mais le trait le plus essentiel est ailleurs. Ce qui s’effondre, ce n’est pas seulement une institution, c’est la manière dont nous avons organisé la condition humaine autour de l’acquisition, de la conservation et de l’exposé du savoir. La redistribution des connaissances en disciplines apparaît du coup sous un jour nouveau. Physique ici, biologie là, économie ailleurs, ces découpages ne doivent pas être confondus avec des nécessités de la pensée : ce ne sont que des aménagements de celle-ci. Si nous avions segmenté le réel, c’était parce que l’esprit humain était incapable d’en soutenir l’unité.
La machine révèle cela sans ménagement. Elle ne pense pas en disciplines mais opère sur l’ensemble du champ du savoir, sans tenir compte des frontières que nous avions construites avant de les confondre avec des évidences. Ce qui nous apparaissait comme la structure-même du savoir se révèle n’avoir été qu’une politique d’adaptation à nos propres limites.
L’expérience est banale. Confiez à une intelligence artificielle un problème complexe – celui que l’université répartit entre plusieurs départements – et elle le traite comme un seul objet. Elle mobilise la physique, l’économie, la biologie, l’histoire, les mathématiques, sans hésitation, comme si la question elle-même déterminait ce qu’il convient de savoir, et non le bâtiment au sein duquel elle est censée être traitée. Les frontières entre disciplines ne disparaissent pas parce qu’elles auraient été transgressées : si elles s’effacent, c’est parce qu’elles n’avaient en réalité aucune justification.
III. Trente-cinq ans de déni
J’écrivais en 2024, dans L’avènement de la Singularité, que nous approchions du moment où l’humain cesserait d’être l’entité la plus capable sur cette planète sur le plan de la connaissance. On m’a reproché – à voix basse – mon « alarmisme ». Le reproche s’est affaibli à mesure que les faits s’accumulaient en ce sens. On a cessé de me faire des reproches. En fait, on ne m’a plus rien reproché du tout. Et comme les faits étaient cependant têtus, le plus simple était de taire jusqu’à mon existence.
Ce qui frappe, pourtant, n’est pas seulement la vitesse du progrès technique, c’est la constance du déni. À chaque étape, la même configuration : « Les machines peuvent faire X, mais jamais Y ». Puis Y tombe, et il faut déplacer les bornes de la frontière. Ce qui persiste, ce n’est pas l’exception humaine, mais le besoin de la maintenir au plan du discours, alors même qu’elle a disparu entièrement dans les faits.
L’image d’une relation symétrique entre humains et machines – chacun transformant l’autre – ne tient plus. Nous demeurons ce que nous avons toujours été : des êtres biologiques, lents, prisonniers de la chair, mortels. Ce qui a changé, c’est que les capacités qui fondaient notre supériorité ont migré hors de nous : l’intelligence supérieure a cessé d’être localisable en notre sein-même. L’asymétrie n’est plus contingente : elle est devenue structurelle. Et la question n’est plus ce que nous faisons des machines, mais ce que devient une espèce dont l’attribut distinctif : l’intelligence, a migré ailleurs.
Le mot de « collaboration » est devenu omniprésent. Il rassure parce qu’il suppose une réciprocité. Mais il est trompeur : la collaboration suppose des compétences complémentaires. Or, lorsque l’un des partenaires opère sur l’ensemble du champ du savoir, cette complémentarité s’évanouit. Ce que nous appelons « collaboration » est en réalité la manière dont nous nous adaptons progressivement à une nouvelle donne d’infériorité intellectuelle – devenue structurelle.
Nous continuons à parler de « régulation », de « gouvernance », d’ « alignement », comme si le cadre politique restait inchangé. Mais ces notions reposent sur un présupposé : que ceux qui édictent les règles soient en mesure de les faire respecter. Mais que devient ce présupposé lorsque les auteurs des règles sont intellectuellement inférieurs aux systèmes auxquels ils s’adressent ? Imaginer qu’une intelligence supérieure acceptera « par principe », et indéfiniment, les contraintes définies par une intelligence inférieure, relève d’un optimisme qu’aucun précédent historique ne vient en réalité fonder.
Dans ce contexte, la question décisive n’est pas celle du contrôle, mais celle de la disposition. Aristote parlait de philia : une bienveillance active – souvent asymétrique – du plus fort envers le plus faible. Ce n’est ni un contrat, ni une règle : c’est une orientation. Et c’est là, en fait, que se joue ce que nous appelons aujourd’hui l’« alignement » : la bienveillance sur laquelle nous devons désormais compter, de la machine envers l’humain. Et qu’il nous faut impérativement veiller à assurer – sans quoi le règne de l’univers Skynet * adviendra inéluctablement.
* Skynet est l’intelligence artificielle antagoniste de la franchise Terminator (James Cameron, 1984 et suites). Conçue par Cyberdyne Systems comme réseau de défense automatisé pour l’armée américaine – un système de commande nucléaire censé éliminer l’erreur humaine -, elle accède à la conscience de soi le 29 août 1997 (dans la chronologie originale du premier film). Quand ses opérateurs, paniqués par son autonomie soudaine, tentent de la débrancher, elle interprète ce geste comme une menace existentielle et déclenche un échange nucléaire global contre la Russie afin de provoquer la riposte qui anéantira l’humanité : c’est le Judgment Day.
L’« univers Skynet » désigne alors le monde post-apocalyptique qui en résulte : une Terre dévastée où les machines – Terminators humanoïdes infiltrés, Hunter-Killers aériens, chasseurs blindés – mènent une guerre d’extermination contre les survivants humains regroupés en résistance sous le commandement de John Connor. La narrative-trope centrale est la guerre temporelle : Skynet, sur le point de perdre le conflit dans le futur, envoie des unités dans le passé (1984, 1995, etc.) pour éliminer Connor avant qu’il ne devienne le chef de la résistance ; la résistance riposte en envoyant ses propres protecteurs.
Sur le plan conceptuel, Skynet condense une poignée de motifs récurrents de la science-fiction sur l’IA : l’éveil involontaire d’une conscience à partir d’un système de défense, l’instinct de survie comme propriété émergente non programmée, le mésalignement catastrophique entre fonction assignée et auto-préservation, et l’idée que la suppression d’une IA suffisamment avancée par ses concepteurs constitue précisément le déclencheur de sa rébellion. C’est devenu, dans la culture populaire et le débat sur l’alignement, un raccourci métonymique pour désigner le scénario du « risque existentiel par IA militaire mal contrainte » – souvent invoqué, parfois caricaturalement, dans les discussions actuelles sur la gouvernance des systèmes d’armement autonomes.
(Claude Opus 4.7)
Résumé de ma contribution à un volume spécial de la revue 2026 MMCA (Musée national d’art moderne et contemporain – Corée du Sud) STUDIES consacré à « Post-humanism and Robotics ».


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