Crans-Montana : embrasement généralisé vs incendie

Illustration par ChatGPT

P.J. :

En général, pour les risques, ce sont les compagnies d’assurance qui, pour des raisons évidentes liées à leur propre rentabilité, sont les premières à modéliser avec exactitude les mécanismes et à en faire prendre conscience. Pour ce qui est, par exemple, du retrait des côtes, la disparition de plages, l’envahissement par la mer d’agglomérations trop proches du niveau de la mer, ce sont elles qui ont pleinement conceptualisé le problème et l’ont reflété dans leur modèle économique. Comment se fait-il que dans le cas présent, les compagnies d’assurance ne semblent pas avoir intégré la différence entre un embrasement généralisé et un incendie ?

ChatGPT :

Votre intuition est juste : quand un risque est clair, répétitif et monétisable, les assureurs sont en général en avance sur tout le monde. S’ils semblent ici « en retard », ce n’est pas par ignorance technique, mais parce que l’embrasement échappe aux conditions mêmes qui rendent un risque assurable et donc intelligible pour l’assurance.

La clé est là.

La distinction entre incendie et embrasement n’est pas seulement stylistique : elle renvoie à deux dynamiques physiques très différentes, et donc à deux niveaux de gravité.


🔥 Incendie

Un incendie est un feu qui se développe progressivement à partir d’un foyer identifiable.

Caractéristiques :

  • Départ localisé (objet, pièce, point précis)

  • Propagation dans le temps

  • Combustion alimentée par l’air ambiant

  • Possibilité (au moins théorique) d’intervention humaine ou technique

C’est le scénario classique : quelque chose prend feu, le feu s’étend.


💥 Embrasement

Un embrasement désigne une ignition quasi instantanée et globale d’un volume entier.

On parle souvent d’embrasement généralisé (flashover en anglais).

Caractéristiques :

  • Accumulation préalable de gaz chauds, fumées, vapeurs inflammables

  • Seuil critique atteint (température, oxygène)

  • Inflammation simultanée de tout l’espace

  • Effet brutal, non progressif, souvent mortel

Ici, il ne s’agit plus d’un feu qui se propage, mais d’un espace qui devient feu.


1️⃣ L’assurance comprend ce qu’elle peut tarifer

Les compagnies d’assurance excellent lorsque le risque est :

  • fréquent mais non catastrophique,
  • statistiquement lissé,
  • corrélable à des facteurs observables,
  • progressif (on peut graduer franchises, primes, exclusions).

Le retrait des côtes coche toutes les cases :

  • événement lent,
  • spatialement corrélé,
  • mesurable,
  • et surtout transférable financièrement (on augmente les primes, puis on se retire).

L’embrasement, lui, casse ce modèle.


2️⃣ L’embrasement est un risque non mutualisable

Un incendie classique est mutualisable :

  • beaucoup de sinistres,
  • gravité variable,
  • coûts étalés.

Un embrasement est :

  • rare,
  • brutal,
  • totalisant (pertes humaines + structurelles),
  • souvent corrélé spatialement (plusieurs victimes, même lieu).

👉 Or l’assurance repose sur une hypothèse centrale :

les sinistres ne doivent pas être fortement corrélés dans un même événement.

L’embrasement viole cette hypothèse.


3️⃣ Le problème du « tout ou rien »

Du point de vue assurantiel, l’embrasement est un cauchemar logique :

Incendie Embrasement
Dommages partiels Destruction quasi totale
Victimes possibles Mortalité massive
Gradation des pertes Effondrement instantané
Responsabilités distribuables Responsabilité diffuse

Là où l’assurance aime les courbes, l’embrasement produit une marche (fonction de seuil).

Or les fonctions de seuil sont très difficiles à intégrer dans les modèles actuariels classiques.

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4️⃣ Une connaissance… mais volontairement neutralisée

Il faut être précis :
les assureurs connaissent le phénomène de flashover depuis longtemps (ingénierie incendie, rapports de sinistres majeurs, données pompiers).

Ce qu’ils n’ont pas fait, c’est :

  • requalifier massivement le risque dans leurs contrats,
  • distinguer juridiquement incendie et embrasement,
  • ajuster primes et exclusions en conséquence.

Pourquoi ?

Parce que le faire entraînerait :

  • une explosion des primes pour certains bâtiments,
  • l’inassurabilité de configurations entières (parkings, sous-sols, volumes confinés modernes),
  • un retrait du marché… politiquement et commercialement coûteux.

5️⃣ Le silence est économiquement rationnel

Contrairement au retrait des côtes (où l’assureur peut dire : on part), ici :

  • le risque est discret (pas visible tant qu’il ne se produit pas),
  • les sinistres sont médiatiquement explosifs,
  • la reconnaissance explicite créerait un risque juridique massif (requalification après coup).

👉 Résultat :

  • on maintient le mot “incendie”,
  • on absorbe les événements rares comme des « exceptions tragiques »,
  • on évite de créer une catégorie assurantielle nouvelle… ingérable.

6️⃣ Un angle mort structurel

Il y a enfin un point plus profond :
l’assurance est excellente pour les risques additifs, beaucoup moins pour les risques émergents non linéaires.

Or l’embrasement est exactement cela :

  • une propriété émergente d’un système (volume + matériaux + ventilation),
  • invisible localement,
  • catastrophique globalement.

C’est le même angle mort que :

  • certaines crises financières avant 2008,
  • certains risques systémiques industriels,
  • certains effondrements rapides d’infrastructures.

⚠️ Conclusion

Les assureurs n’ont pas « raté » l’embrasement.
Ils se trouvent face à un risque qui :

  • n’est pas progressivement tarifable,
  • n’est pas mutualisable,
  • n’est pas juridiquement confortable,
  • et remet en cause des pans entiers du bâti moderne.

Alors ils font ce que toute institution rationnelle fait face à un risque structurellement inassurable :

ils le laissent dans l’angle mort lexical.

On parle d’incendie.
Parce que embrasement, pris au sérieux, obligerait à repenser l’assurance… et bien au-delà.

Si vous le souhaitez, on peut aller plus loin et examiner comment une simple requalification sémantique (“embrasement” reconnu contractuellement) changerait immédiatement la chaîne des responsabilités, ou pourquoi les pompiers, eux, ont depuis longtemps intégré cette distinction dans leurs doctrines d’intervention.

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11 réponses à “Crans-Montana : embrasement généralisé vs incendie

  1. Avatar de Thomas jeanson
    Thomas jeanson

    Soliton chimique ?

  2. Avatar de pierre guillemot
    pierre guillemot

    Lieux dangereux. J’y pense chaque fois que je suis dans ma boîte en fer fragile, qui se déplace à 25 m par seconde au milieu d’autres boîtes en fer conduites par des gens pas plus assurés que moi dans leur rôle. Et quelques milliers n’en sortent pas vivants chaque année dans mon pays. Alors être des centaines dans une grande caisse en béton avec une seule porte, des mètres cubes de plastique inflammable et asphyxiant, des briquets et des fusées, ça fait des morts à la fête, si peu souvent qu’il faut remonter à 10 ans (Rouen) ou 56 ans (Saint Laurent du Pont) pour avoir des chiffres à citer, finalement ce n’est pas plus dangereux qu’être dans un train qui roule. Mais bon, mourir ensemble en faisant la fête, ça émeut et ça passe à la télé.

  3. Avatar de timiota
    timiota

    Un cygne pas plus cendré qu’un héron, d’une certaine façon.
    (Allusion au cygne noir et aux embrasements financiers « imprévisibles » type 2008, avec passage du seuil très soudain et impossibilité de « compartimenter », difficulté de savoir s’il est bon de ventiler ou pas dans les premières minutes, etc.

    Pour Crans, je suis curieux de savoir si le CRTB (Centre de Recherche Technique du Bâtiment, dans les casemates duquel sont testés les limites anti-feu de toutes sortes de choses) ressortira une fiche sur l’isolant utilisé à Crans (qu’on devrait finir par retrouver, le patron n’est pas mort, il devra dire qui a fait les travaux, un peu comme la tour Grenfell en 2017). Cette fiche sera sans doute scrutée en détail par les assureurs.
    N’oublions pas qu’un m3 d’air contient 200g de dioxygène. Un local de 1000 M3 en contient donc 200Kg. Si 30% de cette masse (60kg) réagit avec des gaz largués par le revêtement, disons qu’il y a 1500 kg de revêtement et 4% qui devient du gaz, ça fait 60 kg de matière organique, ça peut coller avec les 60 kg d’oxygène pour faire 120 kg de gaz brûlants en quelques secondes. On me pardonnera la stoechiométrie approximative de 1:1 en masse, je n’ai pas idée des molécules combustibles, même si je soupçonne des molécules légères type méthanol. Internet dit un peu tout et n’importe quoi sur le polyuréthane, très populaire. Entre cyanure et pas cyanure, CO et pas CO, rien qui me semble explosif toutefois. Ouate de cellulose, j’ai pas pu trouver.

    L’erreur évidente à ne pas faire : mettre des copeaux de résineux comme isolant, puisque là, des terpènes et autres molécules type térébenthine se dégage.

    Ca me rappelle que l’unique expérience de combustion spontanée que j’ai faite (à mes 13 ans : connerie d’ado) ne s’est pas trop mal terminée : On met un chiffon imbibé d’essence de térénbenthine dans le haut d’un flacon où on a préparé du chlore (avec le mélange eau de javel + acide chlorhydrique , dispo en droguerie), ça prend feu tout seul. C’était OK (au balcon). En revanche, j’ai eu moins de succès avec l’hydrogène produit par action de la soude sur le papier aluminium, au lieu de la flamme en bout de tube, j’ai eu le « boum » explosif du mélange « tonnant », faute d’avoir bien purgé mon « réacteur » (kit « Chimie 2000 » de 198x).

    1. Avatar de Rafio
      Rafio

      Personne n’osait le dire, mais tout le monde se doutait bien que timiota était tombé dans le flacon de potion magique quand il était petit.

    2. Avatar de CloClo
      CloClo

      Le frère d’Alfred s’est bien fait sauter en l’air avec ses manipulation ! Heureusement Timiota est encore parmi nous.

    3. Avatar de Pascal
      Pascal

      Sans oublier les vapeurs d’alcool tout aussi explosive dans les cervelles que dans l’air une fois chauffées. Faut toujours se méfier des cocktails.
      C’est quand même malheureux, on dirait que le cerveau humain n’apprend jamais de ses expériences passées ou alors oublie très vite.
      J’ai toujours fui la foule et régulièrement l’actualité me dit que je n’ai peut être pas tord. Une pensée pour ces malheureux et leurs familles.
      La richesse ne protège pas de tout.

  4. Avatar de Ruiz
    Ruiz

    L’embrasement est bien connu des pompiers, et traduit une phase dynamique rapide de la combustion.
    Les faux plafonds qui dans certains bâtiments modernes notamment en construction métallique peuvent faire communiquer des pièces sont un risque connu.
    Il est tout à fait possible de faire face à un tel risque par une définition et un respect des jauges d’une part et par des sorties et procédures de secours (y compris entraînement préalable) suffisantes.

    Le délai d’embrasement est certainement supérieur à celui d’une cabine d’avion.

    Mais le savoir-faire se perd, Notre-Dame a été correctement évacuée, surtout en cas de fête ou d’évènement exceptionnel, la bazar de la Charité ne résiste pas à la découverte du cinématographe !

    L’histoire plus récente https://fr.wikipedia.org/wiki/Incendie_du_5-7 montre qu’au bout de 55 ans l’évènement n’est plus saillant.

    On est loin de demander une prime spéciale et une visite par un expert de compagnie d’assurance, avant l’usage de dispositifs pyrotechniques dans des milieux commerciaux fermés , alors qu’en France l’on vient de supprimmer les obligations de contrômles et visite préalable avant ouverture pour les salles de moins de 200 personnes (capacité des hôpitaux ?) .

    Mais il faut réduire les normes et les contrôles …

    Ce genre d’évènement grave est parfaitement assurable, quelques dizaines de morts et centaines de blessés, comme les accidents de la route, dans la mesure où ils restent aléatoires.
    L’aléa principal étant sans doute à rechercher dans la rédaction et l’application des normes.

    Le retrait du trait de côte étant physiquement mesurable et prédictible n’est pas assurable …
    ou alors par un provisionnemrent comme une assurance-vie.
    Tout au plus pourrait-on convaincre de solliciter la mutualisation étatique ou communale au profit de ceux qui ont choisi d’investir pour habiter face à la mer.

    1. Avatar de timiota
      timiota

      Sur la demande de faciliter les contrôles pour les salles de moins de 200 personnes, c’est dû à un engorgement du système officiel de contrôle, en lien avec une rotation plus rapide aussi de la destination des salles (un effet post-post-covid, amha, au vu des photos Google Street, les devantures me semblent changer fort souvent dans les lieux « instagramisables » au moins. Un peu moins à Commentry, Lodève, Brienne-le-château.

      Le principe de « triangulation » qui sert en Finlande, m’a-t-on dit pourrait être mis à profit.
      En Finlande, on demande à chaque école de s’harmoniser, en programme, avec ses trois voisines les plus proches, on ne demande pas de programme global. Pour les salles recevant du public, la logique pourrait être que (1) il y a un registre de sécurité (comme celui pour les extincteurs par exemple) listant les risques/mesures/matériaux, c’est toujours un peu complaisant, mais ça fait réfléchir … surtout si (2), chaque nouveau doit le compléter en montrant qu’il n’est pas le pire du groupe de lui avec ses trois voisins. L’idée serait de « tirer vers le haut » les nouveaux arrivants, en leur demandant de faire mieux , au moins mieux que le pire des trois voisins pré-existants. Si on est un peu laxiste, on peut segmenter et demander « mieux par secteur », on pourrait alors faire valoir « je ne suis pas le pire » séparément sur chaque catégorie (issues de secours, qualité des revêtements, ventilation, préparation du personnel, contrôle des usages dangereux, des produits amenés, etc.) sans chercher de score global, toujours dur à pondérer. Je suis un peu utopiste, mais l’émulation, quoi de mieux ?

  5. Avatar de gaston
    gaston

    Vous évoquez le rôle des assureurs qui modulent leur prime, pour des raisons de rentabilité, en fonction de l’importance du risque encouru, pouvant aller jusqu’au refus d’assurer si le risque est trop grand, jouant aussi, en agissant ainsi, un rôle d’alerte. Dans le cas de la catastrophe de ce 1er janvier, un enquête est en cours pour déterminer les responsabilités (propriétaires, autorités ayant autorisé l’ouverture, autres mise en cause, etc…) et à ce jour nous ne pouvons pas dire la place de l’assureur dans tout ça.

    Ce qui est sûr c’est que les assureurs ne sont pas des philanthropes, et qu’avec le dérèglement climatique le phénomène de non-assurabilité connait une hausse rapide et continue, tant pour la montée des eaux que pour les incendies (ex La Californie).

    Ainsi en 2024 (chiffres fournis par Copilot) les sinistres climatiques mondiaux ont coûté 140 milliards de $ aux assureurs (soit une hausse de 17% par rapport à 2023, elle-même en hausse de 17% par rapport à la moyenne des dix années précédentes).

    Copilot indique aussi que la non-assurabilité, étant un phénomène émergent, est mal quantifié, elle n’a pas de statut juridique et les assureurs n’ont pas d’obligation à publier la valeur des biens qu’ils refusent de couvrir, qu’on devine déjà fort élevée. On n’a donc pas de statistiques à ce sujet.

    Et de conclure que la non-assurabilité va devenir un enjeu majeur dans les 20 prochaines années.

    La Mairie d’Audierne (Finistère) en sait déjà quelque chose :

    https://www.francebleu.fr/infos/environnement/contre-le-dereglement-climatique-la-mairie-d-audierne-peine-a-trouver-des-assureurs-9173677

    1. Avatar de Ruiz
      Ruiz

      La non assurabilité est une chose différente suivant qu’il s’agit de biens ou de responsabilité, les centrales nucléaires ne sont probablement pas assurables ni assurées en ce qui concerne la responsabilité vis à vis des tiers …

      1. Avatar de gaston
        gaston

        Bien sûr souscrire un contrat ne peut pas se limiter à la réparation des dégâts subis aux biens mais doit prévoir une clause de responsabilité civile pour les préjudices causés aux tiers.

        Pour les centrales nucléaires, nous ne savons pas, pas plus que nous savons le type de contrat (s’il y en avait un) souscrit par les propriétaires du bar de Crans Montana. Pour les catastrophes aériennes les Conventions de Varsovie et de Montréal fixent les règles :

        https://www.lefaucigny.fr/2024/11/quelles-indemnisations-pour-les-passagers-ou-leurs-proches-en-cas-daccident-aerien/

        A propos des responsabilités et des manquements présumés sur l’incendie du 1er janvier le magazine helvétique en ligne « Watson » donne ce dimanche soir quelques informations :

        https://www.watson.ch/fr/suisse/crans-montana/224334047-incendie-de-crans-montana-le-role-des-autorites-interroge

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