Comment les banques centrales triomphent de l’inflation

Donc la Fed, la banque centrale américaine, a abaissé son taux directeur d’un demi–point pour prévenir la récession qui s’annonce et dont la crise de l’immobilier est la cause. Elle aurait pu réagir plus rapidement, il y a deux ou trois mois par exemple. Deux éléments s’y opposaient : la conviction de Ben Bernanke, son président, que la crise du « subprime » était contenue et n’aurait aucun impact sur le reste de l’économie américaine et le devoir de maintenir les taux à un haut niveau pour combattre une menace d’inflation.

Je vous rappelle que l’inflation, c’est quand les prix grimpent, gommant dans la même proportion les augmentations de revenus qui pourraient intervenir entre-temps. Comment le fait de relever les taux d’intérêt ou le fait de les maintenir élevés peut–il combattre l’inflation ? Je vais l’expliquer. Je vous préviens tout de suite que le mécanisme à l’oeuvre n’a rien à voir avec celui que supposent les gouverneurs de la Fed ni d’ailleurs la plupart des économistes. La raison, c’est que les économistes contemporains imaginent que l’économie est complètement coupée de la société. Etant de formation sociologique et anthropologique, je ne crois pas que quoi que ce soit d’humain puisse être parfaitement isolé de l’organisation sociale et c’est pour cela que mes analyses relèvent en général de l’« économie politique » des XVIIIè et XIXè siècles, qui a précédé la « science économique » et que j’explique les choses économiques, tels les prix et les taux d’intérêt, dans les mêmes termes que les auteurs anciens, à savoir comme le résultat des rapports de force entre « rentiers », « capitalistes » et « travailleurs », que j’appelle, pour moderniser un peu le vocabulaire, respectivement
« investisseurs », « patrons » et « salariés ».

Vous trouverez ce que je vais dire maintenant exposé de manière plus détaillée sur mon site Internet, au chapitre 12 de mon livre inédit intitulé Le prix (*). En quelques mots, les taux d’intérêt sont déterminés par le rapport de force qui existe entre les investisseurs et les patrons ; l’inflation dépend elle du rapport entre les patrons et les salariés. Vous verrez, c’est beaucoup plus simple que ce qu’on trouve dans les bouquins d’économie, ça se trouve déjà dit sous cette forme chez Adam Smith (1723-1790) augmenté de Ricardo (1772-1823), et ça a l’avantage de relever entièrement du sens commun.

Voici : les patrons empruntent des capitaux aux investisseurs et leur paient en échange, des intérêts. Pour que la formule soit viable, il faut bien entendu que le placement rapporte davantage que les intérêts à payer. Disons qu’un placement de 100 euros en rapporte 18 au bout d’un an. Je viens de dire que les taux d’intérêt sont déterminés par le rapport de force entre les investisseurs et les patrons. Je suppose que ce rapport est plus ou moins constant, ce qui veut dire qu’ils se partagent le surplus comme dans un système de métayage, encore appelé système « à la part » : tant pour toi, tant pour moi. Disons que l’emprunteur conserve deux parts et que le prêteur en reçoit une ; on a alors dans ce cas de figure que sur les 18 euros de surplus, le patron en conserve 12 pour lui et en verse 6 à l’investisseur. Le capital se montait à 100 euros et le taux d’intérêt est donc de 6 %. J’ai dit que le rapport de force et donc les termes sont constants, donc si l’année prochaine le patron a un surplus de 24 euros pour les 100 euros placés, il en conservera encore une fois deux tiers, c’est–à–dire 16 euros et en versera un tiers, soit 8 à l’investisseur. Le taux d’intérêt sera cette fois de 8 %. On a déjà compris pourquoi un bon climat économique signifiera des taux élevés et un mauvais climat, des taux bas.

L’inflation, c’est tout autre chose. Je ne m’occupe plus maintenant que des patrons et des salariés. Et pour bien souligner que c’est tout autre chose, je ne parlerai plus de taux d’intérêt mais uniquement de sommes d’argent. Je reprends les chiffres que j’ai déjà donnés : 100 euros en ont rapporté 18 au bout d’un an. Le chiffre d’affaires de la firme est de 1,8 million d’euros, le patron paie les intérêts qu’il doit, soient 600.000 euros et il lui reste 1,2 million. Disons que faire tourner sa firme sur un an coûte 400.000 euros ; reste : 800.000 euros à partager entre lui et ses salariés. Ce qui joue ici maintenant, c’est le rapport de force entre le patron et les salariés, les investisseurs ne jouent aucun rôle ici. Disons qu’ils se mettent d’accord sur fifty–fifty : 400.000 pour lui, 400.000 pour eux.

Je n’ai toujours pas parlé de l’inflation mais j’y viens maintenant. Voilà que les salariés réclament une augmentation. Les choses s’enveniment et le patron est obligé de se plier : il ajoute 100.000 euros à la paie des salariés – qu’il est bien entendu obligé de payer de sa poche. Mais, fine mouche, il se dit la chose suivante – et c’est ici que l’inflation montre le bout de son nez : il se dit « L’année prochaine, j’augmenterai le prix de mes produits de 100.000 euros et je récupèrerai ma mise ». Ce qu’il fait. Et tous les patrons qui se sont retrouvés dans la même situation délicate que lui font exactement la même chose. Quand le salarié, tout faraud de sa victoire syndicale, se rend au magasin, il s’aperçoit avec consternation que tous les prix ont augmenté et que son augmentation y passe entièrement. Il se remet en grève aussitôt. Même topo : l’économie s’engouffre dans une spirale inflationniste.

Remarque en passant :
si le patron avait pris sur lui l’augmentation des salaires, sans la refléter dans le prix de ses produits, autrement dit s’il avait réduit sa marge bénéficiaire, il n’y aurait pas eu d’inflation.

Retour à la réalité : les banques centrales combattent l’inflation en poussant les taux à la hausse. Je vous entends vous écrier tous en choeur : « Mais ça n’a rien à voir : les taux d’intérêt reflètent seulement le rapport de force entre investisseurs et patrons, alors que l’inflation reflète le partage des parts de gâteau entre patron et salariés ! » Oui, bravo, c’est exactement cela : ça n’a aucun rapport ! Pourquoi alors les banques centrales pensent–elles – comme la plupart des économistes – que c’est une bonne formule ? Parce que le patron qui doit maintenant payer, disons 12 %, à l’investisseur, alors que le climat de l’économie n’a pas changé et que 100 euros produisent toujours le même surplus de 18 euros, n’a pas d’autre choix que de réduire l’activité de sa firme et de licencier certains de ses salariés. Ceux qui restent adoptent un profil bas et l’inflation est maîtrisée : les banques centrales triomphent. Bien entendu, les investisseurs se sont remplis les poches encore davantage, la production est en baisse, les patrons se rongent les sangs, et les salariés pointent. Mais, hé ! on ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs !

(*) Pour ceux d’entre vous qui ont un peu de temps, l’explication complète demande que l’on lise les chapitres 10, 11 et 12.

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12 réflexions au sujet de « Comment les banques centrales triomphent de l’inflation »

  1. Lorsque les taux baissent, a activité égale, alors les investisseurs sont donc mécontents (ils perdent de l’argent), les patrons contents (ils en gagnent plus) et les salariés heureux (ils sont embauchés pour faire gagner encore plus d’argents aux patrons ?) mais pas longtemps car l’inflation se développe ?

    Seul le patron est gagnant ?

    Pourtant les investisseurs ont salués par une hausse des indicents la baisse de 1/2 point de la FED !!!

    Ais je bien compris ou me manque t’il quelque chose ?

    Merci pour vos lumières.

  2. Un investisseur a bien sûr intérêt à ce que les taux d’ intérêt soient élevés puisque tout placement rapporte davantage.

    Ceci dit, vous pouvez avoir acheté (dans le passé) quelque chose qui s’apprécie quand les taux d’ intérêt baissent. Si vous avez acheté une obligation qui rapporte 7 % à l’époque où c’était le taux du marché et que les taux sont tombés depuis à 3 %, votre obligation s’est appréciée.

    Démonstration:

    Puisque votre obligation rapporte davantage que celles qu’on emet maintenant (7 % > 3 %), vous pourrez la revendre à un prix plus elevé que celui où vous l’avez achetée. Disons que son prix à l’origine était de 100 euros, au bout de l’année, elle vaut 107 euros (100 + les 7 % d’ intérêts). Or celles qu’on vend maintenant valent au bout de l’année 103 euros (100 + les 3 % d’ intérêts). Donc un prix juste au bout d’un an est 107/103 * 100 euros = 103,88 euros ; ce qui est davantage que 100 euros. C.q.f.d.

  3. Merci pour cet éclairage.
    Ainsi, lorsque les taux baissent, les patrons se réjouissent, certains investisseurs aussi, mais quid des salariés ?

    Ils sont peut être « embauchés » pour générer plus de revenus mais l’inflation repart…

    Aussi, pour notre triumvira (investisseurs, patrons, salariés) qui est le pire ennemi ? l’inflation, la déflation ou les deux ???

  4. Selon vous il n’y a pas de lien entre inflation et taux d’intérêt.
    Pouvez-vous alors m’expliquer pourquoi le raisonnement suivant est faux :

    si les taux d’intérêt baissent, les crédits a la consommation et les investissements
    augmentent et donc il y a de l’inflation !

    Merci d ‘avance pour l’éclairage

  5. @ Paul

    2 remarques :

    – votre calcul du 28/09/2007 à 03:50 est faux à double titre (désolé de la noter si tard !) : mathématiquement 107/103 = 1,0388 et non 103,88 ; et logiquement car il faut plutôt se demander combien il faudrait placer à 3% pour obtenir l’équivalent du placement à 7%, et ce n’est pas 107/103, mais 7/3 = 2,33 donc votre obligation vaut 233,33 euros. CQFD (vous noterez que cela sert plus encore votre raisonnement.)

    – vous pouvez appliquer le même raisonnement entre patrons et investisseurs qu’entre patrons et salariés : la hausse des taux d’intérêt les pousse à monter leur prix, et l’on obtient donc un effet radicalement opposé à celui que recherche la politique monétaire.

    @AK s’il traîne encore dans les parages :
    l’inflation et la déflation présentent en réalité un risque commun : ralentir l’activité.
    Les canaux diffèrent néanmoins : la déflation incite à reculer les dépenses, ce qui déprime l’activité, tandis que l’inflation empêche d’acheter lorsque les prix sont devenus trop élevés. Après, on ne peut pas se contenter de simples considérations globales, il faudrait examiner agent par agent qui en sort gagnant, et qui en sort perdant (le taux de variation des prix étant différent d’un secteur à l’autre, ainsi que les gains de productivité).

  6. @ TL

    Non, mon calcul est exact : 103.8835 euros placés un an à 3 % deviennent 107 euros. Pensez au chiffre que vous proposez : il est plus du double de la somme initiale. Le calcul n’est pas de voir combien de fois 7 est contenu dans 3, il est question de gagner 7 € plutôt que 3 € sur un an à partir d’un placement de 100 €.

  7. La solution pour les salariés comme pour les patrons pour la maîtrise de l’inflation est simplissime:
    NE PLUS DEMANDER D’AUGMENTATION !!!!
    NE PLUS AUGMENTER LES PRIX !!!!!
    C’est evidement impossible et c’est là ou je ne suis pas d’accord avec vous sur la non correlation de l’inflation et des taux d’interêts.
    En effet si il n’y a plus d’inflation et que tous gagnons la même chose, croyez vous que les prêteurs, qui souhaite bien evidemment,comme tous le monde, avoir plus que l’illusion de voir évoluer leurs rendements, par le biais, soi des taux d’interêts soi du montant d’argent qu’engendre ses mêmes taux, vont accepter ce status quo sans broncher? Je ne le crois pas et je soupconne même des manoeuvres politiques ou de lobbing pour exiter le volonté des salariés, par le biais des syndicats, pour engendrer de l’inflation et ainsi plus de travail et donc plus de prodution et in fine une plus d’argent via les taux d’interêts!
    Il ya donc, pour moi, un rapport trés fort entre taux d’interêt et inflation.

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