La « Révolution sociale » et 1848

La chose qui m’étonne dans votre pays, la France, et que je ne comprends pas, c’est la raison pour laquelle ces institutions sociales et coopératives se sont brutalement effondrées.

La phrase qui précède a été prononcée par le sociologue américain Richard Sennett dans un entretien avec Sébastien Lapaque pour l’hebdomadaire Marianne : « Le néolibéralisme ne tiendra plus très longtemps ».

Sennett n’est manifestement pas familier de l’histoire de France, sans quoi il saurait que la « Révolution sociale » – le terme recouvrant les « institutions sociales et coopératives » auxquelles il pense – a été écrasée dans un bain de sang en 1848 et ne s’en est jamais relevée.

Voici ce que j’expliquais dans l’allocution que je prononçais au colloque qui se tenait à Paris au ministère des finances le 5 février 2013 à l’initiative de Benoît Hamon, De nouveaux référentiels économiques pour les politiques de demain.

 

Les leçons de l’histoire

L’économie sociale et solidaire est née durant la première moitié du XIXe siècle, elle est l’enfant de la Révolution de 1789, ou plutôt, elle est l’enfant de la réflexion furieuse qui naquit à partir d’elle, sur ce qui était perçu par les uns avoir été son échec (pour Charles Fourier par exemple) et par d’autres comme une réussite partielle qu’il convenait maintenant de prolonger et de concrétiser (ainsi, pour Louis Blanc). Réflexion qui ne se limita pas, faut-il le dire, à la France seule : l’expression la plus aboutie du mouvement coopératif ne fut-elle pas celle de Robert Owen en Angleterre dans un premier temps, aux États-Unis ensuite ?

Les années 1820 à 1840 constituèrent l’Âge d’Or de l’économie sociale et solidaire : naissance et floraison des coopératives de production, de distribution ou de consommation, phalanstères, « colonies », « communes », monnaies alternatives, systèmes d’échange sans monnaie, se répandirent comme une traînée de poudre à la surface du globe ; rien ne semblait pouvoir faire obstacle au mouvement. La révolution de 1848 apparut dès ses premiers jours comme le moment venu de l’institutionnalisation de cette déferlante : la « commission du Luxembourg », créée le 28 février, en était chargée. Elle est présidée par Louis Blanc, auteur en 1839 du livre-manifeste qui faisait désormais autorité : L’organisation du travail.

1848

Dans leur monumentale Histoire des doctrines économiques depuis les physiocrates jusqu’à nos jours publiée en 1909, Charles Gide et Charles Rist écrivent ceci :

« Après Marx, on englobera tous ses prédécesseurs sous le titre un peu méprisant d’« utopistes », et on opposera à leurs fantaisies le « socialisme scientifique » du Capital. Entre les deux il y a une cassure, et cette cassure c’est 1848 » (344).

Pourquoi 1848 ? Que s’était-il passé d’à ce point essentiel en 1848, écoutons-les encore : « Successivement mises à l’épreuve, toutes les formules se montrent vides » (343).  Les formules de ce que l’on appelait à l’époque, la « révolution sociale », et que l’on appellerait aujourd’hui : « économie sociale et solidaire ».

Gide et Rist poursuivent : « La malveillance des uns, l’impatience des autres, la maladresse et la hâte de leurs promoteurs mêmes, font tomber peu à peu toutes les expériences dans le ridicule ou l’odieux. L’opinion fatiguée finit par confondre dans la même réprobation les noms de tous les réformateurs » (343-344).

« L’une après l’autre, les expériences socialistes de 1848 avaient donc sombré, entraînant dans leur naufrage les théories de leurs inspirateurs. Il restait encore une tentative à faire, celle à laquelle Proudhon a attaché son nom : le crédit gratuit. Elle ne devait pas mieux réussir que les autres » (350).

Les ennemis de l’économie sociale et solidaire

Après les journées révolutionnaires de février 1848, et la proclamation de la Seconde République, le 24, les révolutionnaires doivent rapidement déchanter : les élections du 23 avril portent au pouvoir une majorité conservatrice, un mixte de monarchistes et de bonapartistes. C’est le signe en fait que l’opinion n’est pas prête aux bouleversements de la « révolution sociale », selon l’expression alors admise. Viennent alors se combiner ces « malveillance des uns, impatience des autres, maladresse et hâte de leurs promoteurs mêmes » qu’évoquent Gide et Rist.

Proudhon utilisera différents termes pour parler de l’immense désillusion de 1848 : « Un enfant né avant terme », dira-t-il. Une révolution qu’il fallait accomplir mais dont, dira-t-il aussi, personne n’avait « ni la clé, ni la science ». Et, en des termes plus durs encore : « Cette révolution qui allait éclater dans l’ordre public était la date de départ d’une révolution sociale dont personne n’avait le mot » (351).

La malveillance en 1848, c’est surtout celle de Pierre Marie de Saint-Georges, ministre du Travail, qui instrumentalise le mécontentement des ouvriers désœuvrés des ateliers nationaux dans un seul but : déconsidérer cette révolution sociale. Dans son Histoire des ateliers nationaux (1848), Émile Thomas explique que le 23 mai, Marie le fit venir et lui demanda « fort bas » s’il pouvait compter sur les ouvriers des ateliers nationaux : « Trouvez un moyen de vous les attacher sincèrement. Ne ménagez pas l’argent : au besoin même on vous accorderait des fonds secrets ». Thomas demanda alors dans quel but. Marie lui répondit : « Dans le but du salut public. Croyez-vous parvenir à commander entièrement à vos hommes ? Le jour n’est peut-être pas loin où il faudrait les faire descendre dans la rue  » (1848 : 146-147).

Lamartine, qu’on ne peut soupçonner de complaisance envers la « révolution sociale », les termes qu’il emploie : « sectaires », « séditieux », soulignant à suffisance son antipathie à son égard, écrivit dans son Histoire de la Révolution de 1848, T. II, p. 112 : « Ils (les ateliers nationaux) n’étaient qu’un expédient d’ordre et une ébauche d’assistance publique commandés le lendemain de la révolution par la nécessité de nourrir le peuple, et de ne pas le nourrir oisif, pour éviter les désordres de cette oisiveté. M. Marie les organisa avec intelligence, mais sans utilité pour le travail productif. Il les embrigada, il leur donna des chefs, il leur inspira un esprit de discipline et d’ordre ; il en fit pendant quatre mois, au lieu d’une force à la merci des socialistes et des émeutes, une armée prétorienne, mais oisive dans les mains du pouvoir. Commandés, dirigés, contenus par des chefs qui avaient la pensée secrète de la partie antisocialiste du gouvernement, ces ateliers contrebalancèrent, jusqu’à l’arrivée de l’Assemblée Nationale, les ouvriers sectaires du Luxembourg et les ouvriers séditieux des clubs. Ils scandalisent par leur masse et par l’inutilité de leurs travaux les yeux de Paris, mais il protégèrent et sauvèrent plusieurs fois Paris à son insu. Bien loin d’être à la solde de Louis Blanc, comme on l’a dit, ils étaient inspirés par l’esprit de ses adversaires ».

On comprend mieux à la lecture de ce texte de Lamartine, le mépris qu’exprimeront Marx et Engels pour le lumpenproletariat, le prolétariat en haillons rassemblé dans ces « ateliers nationaux », qu’il ne faut pas confondre avec les « ateliers sociaux », prônés par Louis Blanc, eux véritables coopératives de production.

Mais la malveillance prit d’autres formes que la confrontation nue : elle tira tout le parti qu’elle put du rapport de force défavorable a priori à l’économie sociale et solidaire dans un environnement capitaliste.

Gide et Rist, décrivirent dans les termes qui suivent la faillite dans les années 1830 de la tentative par Robert Owen de mettre en place dans un cadre coopératif un système où le travail s’échangerait directement contre des biens :

« Le National Equitable Labour Exchange (l’« échange de travail équitable national », également traduisible comme « bourse nationale équitable du travail »), ouvert en septembre 1832, obtint au début un succès relatif. Il compta 840 associés et créa même quelques succursales. Il succomba pour les causes suivantes :

« […] Parce que, dès que la Société reçut des adhérents qui n’avaient plus autant d’altruisme que ceux de la première heure, les nouveaux adhérents lui apportèrent tous les produits qui étaient invendables, et ils s’empressèrent, avec les bons qu’ils recevaient en échange, de se faire livrer par le Magasin tous les produits qui avaient quelque valeur […] en sorte que bientôt il n’y eut plus dans le magasin que des « rossignols ». En somme le magasin n’achetait que des marchandises cotées au-dessus de leur véritable valeur et ne vendait que celles cotées au-dessous de leur véritable valeur. Les labour notes n’étant pas nominatives, n’importe qui, sans être sociétaire, pouvait en acheter et les employer à cette peu honorable mais lucrative opération. C’est ce que firent, par exemple, 300 boutiquiers de Londres qui se procurèrent des labour notes en déclarant qu’ils les acceptaient en paiement de leurs marchandises. Ils s’en servaient aussitôt pour dévaliser le magasin d’échange, puis lorsqu’il n’y resta plus rien de bon à prendre, refusèrent dorénavant les labour notes en paiement – et le tour était joué » (277-278).

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