LES CHOSES BOUGENT EN ESPAGNE, par Diego Carretero

Billet invité.

Voici quelques informations sur ce qui se passe chez nous en Espagne. Un phénomène très intéressant est en train de se passer. Ce que vous en savez c’est qu’un nouveau parti, PODEMOS, a raflé 5 députés d’un coup aux élections européennes. Ce que je vous en dis est que cela a constitué le début d’une lame de fond qui est en train de changer la donne dans ce pays.

D’abord, ce n’est pas « un parti ». Depuis le 15M (Indignados) le feu couve dans tous les coins du pays. Les mesures prises par les différents gouvernements et leurs répercussions dans la vie quotidienne des gens servent de carburant. Et cette galaxie d’initiatives diverses découlant du mouvement du 15M a pris consistance en plusieurs partis et mouvements, qui travaillent depuis des mois et des années en forme de groupes s’opposant physiquement (d’une manière non-violente) aux différentes politiques du gouvernement.

Pablo Iglesias, commentateur habituel de deux chaînes de télévision, lui-même issu du mouvement 15M, et participant à un de ces petits partis, a eu l’énorme intelligence, aidé par son entourage de la même famille, de lancer le mouvement à partir de ses apparitions en télévision, s’adressant directement aux gens ordinaires, leur parlant un langage vrai et simple. Et en ce langage vrai et simple il leur a dit que la division gauche-droite n’était pas aussi importante que la division bas-haut : nous sommes les gens d’en bas et allons déboulonner les gens d’en haut, tout en ne cachant pas sa position de gauche.

Il faut dire que le panorama dessiné par « la crise », les compromissions étalées au grand jour, de politiques de droite et de gauche, socialistes et communistes compris, de syndicats socialistes et communistes, objets de scandales sans fin, pris la main dans le sac, les destructions des différents aspects de l’état de bien-être que les élites, discréditées au plus haut point, ont perpétré, n’ont laissé aux citoyens qu’un sentiment d’écœurement profond (la notion de ciudadanos est continuellement invoquée, en Espagne, mais en France l’utilisation du mot « citoyen » classe la personne qui l’utilise. Ici, je l’emploie dans le sens espagnol, sans préjuger de ce que j’en pense dans le contexte français). Le mécontentement est généralisé et des signes de fermeté sont en train d’apparaître (Les marches du 22 mars… le quartier du Gamonal à Burgos, à Barcelone..). L’on sent, de manière palpable que les gens ne veulent plus se laisser faire… d’où le succès des différents aspects de réponse qui apparaissent

Ce mouvement se tient par son organisation et son attitude ouverte et tolérante, son fonctionnement en assemblées qui font et défont inlassablement en une pratique démocratique poussée. Ce faisant il a rassemblé en peu de temps énormément de gens. Les dernières prévisions sont qu’ils constituent, aujourd’hui, la troisième force politique en Catalogne, dont la donne locale est en train de changer à toute vitesse, et probablement la deuxième force dans le levant (Valencia).

Parallèlement, la gauche/système (IU : Izquierda Unida) change également à toute vitesse, sa tête de liste au parlement européen s’est vue obligée de démissionner, ses pratiques discutables ayant été mises en évidence, et la tête même d’IU vacille au profit d’un jeune issu lui aussi du 15M, Alberto Garzón, qui dit que les idées et la tâche à accomplir passent avant le parti. Une certaine forme de dirigisme communiste est en train de disparaître (ou de se cacher). Et Alberto se trouve en phase avec Pablo Iglesias. Et dans cette même phase se trouvent les gens ordinaires, les activistes sociaux, tous les contestataires antisystème… en somme une part majoritaire du pays. La composition et l’interaction des éléments composant cette majorité est sans cesse en mouvement vital, s’influençant les uns les autres continuellement. On peut dire, sans risque de se tromper, que trois personnes, actuellement, incarnent le mouvement en marche : par ordre subjectif d’influence, Ada Colau, de Catalogne, Pablo Iglesias, de Madrid, et Alberto Garzón, d’Andalousie. À mon avis, cela peut-être une garantie de bonne fin, mais il n’est pas question d’ignorer les difficultés, aussi bien internes au mouvement (attention à la vieille garde) qu’externes (l’ordre établi se défend et se défendra plus durement…) Mais ne pas perdre de vue ce que ces personnes incarnent, et si cette incarnation fait défaut, ces personnes ne sont plus qu’elles-mêmes… et elles le savent bien, et pour le moment leur attitude de service n’a pas été prise en défaut.

Tout récemment, un rassemblement (il faut tenir compte du caractère fluide et peu-dirigiste du contexte) autour d’Ada Colau, à Barcelone, sous le nom de Guanyem (Gagnons), prétend se faire avec la municipalité de Barcelone, et il est sympathique que les analystes sérieux pensent que cela est possible. Aussitôt, Madrid embraye avec le même schéma, et apparaît un groupe, Municipalia, avec les mêmes caractéristiques, englobant les différents éléments de 15M en évolution, dont PODEMOS, qui se plie à la discipline majoritaire, en consultations répétées, aussi bien à Barcelone qu’à Madrid. Non content de cela, des villes moyennes s’y mettent, Saragosse y est déjà, ainsi que Valladolid. Malaga est en route, il est bien probable que Séville aussi.

Un détail d’importance concernant la question catalane, est qu’au sein de Guanyem il y a des indépendantistes et des non indépendantistes, et apparemment il y a consensus pour ne pas traiter la question à ce niveau en ce moment. Une qualité d’attitude est en train d’émerger, partout dans le pays, qui était impensable avant le 15M.

Où l’on voit donc que PODEMOS n’est le centre du processus qu’à un moment, ensuite il rentre dans le rang du mouvement lui-même, pour jouer le rôle que le mouvement, dans ses délibérations va lui attribuer. Ceci n’est pas exempt d’explications musclées, comme les différents avis exprimés par les « dirigeants » de PODEMOS en préparation de la grande réunion de cet automne qui dotera PODEMOS de structures politiques intégrant tous les avis.

Un aspect important est l’entrecroisement de on peut dire tout avec tout, et les groupes, de PODEMOS, ou du Partido X, ou de EQUO, etc. se forment dans les villes, les quartiers, les zones géographiques (cantons…), mais aussi chez les professionnels de la santé, les travailleurs indépendants, les défenseurs de la nature…etc., il n’y a pas de domaine à l’abri, et cela tisse un réseau dont nous verrons dans le futur les avantages et les inconvénients.

Mon sentiment personnel est qu’un mouvement a été lancé qu’il est impossible, au moment présent, d’arrêter. Et il s’amplifie à vue d’œil. Aux dernières nouvelles, l’influence de cette « ambiance » a obligé les parlementaires socialistes en Europe à s’interroger et à envisager de ne pas voter Junker, de peur des répercussions négatives dans l’électorat qu’il reste encore aux socialistes. Pour l’heure, que je sache, il n’y a pas encore de décision définitive. Un petit événement (beaucoup moins important que les processus exposés) a lieu en ce moment, l’élection du prochain secrétaire général du parti socialiste, et il y a trois candidats. Les trois se sont prononcé contre le vote à Junker… Il est certain que si les événements à l’intérieur du parti socialiste prennent la tournure de participer au mouvement, les choses changeraient dans le sens imprimé jusqu’à maintenant, certainement avec des ajustements et une certaine influence de la vieille garde… Mais il n’est pas bon de broder le futur, soyons attentifs et aidons-en l’enfantement… un peu de maïeutique sied !

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