Le Monde / L’Écho – La Chine, seul espoir du monde ? le mardi 14 février 2017

La Chine, seul espoir du monde ?

Naomi Oreskes est professeur d’histoire des sciences à Harvard, Erik Conway est essayiste, spécialiste de l’histoire de la NASA, ensemble ils écrivirent Merchants of Doubt, les marchands de doute (Le Pommier 2012) *, une réflexion sur « Comment l’argent peut-il pervertir la représentation que nous avons du monde tel qu’il est ? ».

Le livre frappa au moment de sa publication en 2010. Les auteurs y analysaient comment les milieux d’affaires américains parvinrent, par le biais de think tanks financés par eux, à semer le doute dans l’opinion sur certains liens causaux dont l’existence avait été prouvée par les scientifiques : tabagisme et cancer, fumées industrielles et pluies acides, gaz fluorocarbonés et trou dans la couche d’ozone, carburants d’origine fossile et réchauffement climatique, etc.

Lors de l’une de leurs conférences, expliquent Oreskes et Conway, un auditeur les encouragea à rédiger un récit où un homme du futur jetterait un regard en arrière pour analyser les actions cumulées des marchands de doute sur plusieurs siècles.

Il en résulta en 2014, un petit ouvrage intitulé The Collapse of Western Civilization. A View from the Future, l’effondrement de la civilisation occidentale, vu du futur (Les liens qui libèrent 2015).

Le narrateur vit au XXIVe siècle, époque où des savants réfléchissent aux événements catastrophiques qui marquèrent les trois siècles précédents, il explique pourquoi le monde occidental a disparu, victime du fondamentalisme de marché ou néolibéralisme qui lui interdisait de prendre à bras le corps les problèmes environnementaux qui le menaçaient et le conduisirent à sa perte. Il explique aussi pourquoi le genre humain a survécu grâce à l’action de la Chine, l’endroit d’où il parle.

Pourquoi la Chine ? Les auteurs nous expliquent :

« La Chine s’était engagée dans la voie d’une libéralisation mais avait conservé un gouvernement centralisé puissant : […] la ‘Chine Néo-communiste’ »

Ils ajoutent : « En faisant obstruction à des mesures préventives, les néo-libéraux firent davantage que juste mettre en évidence les tares tragiques de leur propre système : ils furent le terreau de l’expansion des formes de gouvernement qu’ils exécraient par dessus tout ».

L’explication est malheureusement un peu courte : le lecteur aurait aimé que le choix de la Chine comme « timonier » de la survie et l’exemple à suivre dès aujourd’hui soit justifié de manière moins expéditive que la seule présence d’un gouvernement centralisé, sous la férule d’un Parti « néo-communiste ». Par exemple qu’elle aurait mis au service de son désir de survie, sa réflexion millénaire ou, mieux encore, à partir du fait que la Chine se trouve aujourd’hui, avec le Japon, comme la nation au monde la mieux à même de rassembler les réflexions venues de l’ensemble des sociétés humaines, d’en opérer la synthèse et de tirer de celle-ci la définition d’une politique cohérente et des moyens de la mettre en œuvre.

Alors que le Japon s’est essentiellement imprégné au XXe siècle de la culture technologique et industrielle occidentale, la Chine a intégré elle par le biais du marxisme-léninisme, une compréhension de ce que l’Occident appelle la raison, issue de Socrate et d’Aristote, une compréhension du rôle décisif que peut jouer l’individu dans l’histoire, venue de Machiavel, ainsi que du rôle de la raison dans l’histoire, qu’Hegel nous a offerte. Hegel source principale, bien sûr, avec Adam Smith, de la pensée de Karl Marx. Manque encore seule à la synthèse par la Chine, la découverte occidentale d’un individu clivé entre motivations conscientes et inconscientes, tradition intellectuelle inaugurée par Saint Paul, sous la forme chez lui d’un combat entre l’esprit et la chair, développée ensuite par Nietzsche et parachevée par Freud.

L’Occident pourrait bien entendu opérer de son côté une synthèse comparable en intégrant confucianisme et taoïsme à sa propre réflexion. Il lui faudrait pour cela échapper d’abord à la léthargie où l’a plongé son découragement présent.

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* Un résumé en dix parties par Madeleine Théodore de Les Marchands de doute, a été publié sur le blog en septembre dernier.

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