L’euro selon Herman Van Rompuy, ou « Berlin ou Moscou ? »

Bruno Colmant publie un nouveau livre : L’euro : une utopie trahie ? (Renaissance du livre 2017). Il a eu l’amabilité de m’en faire parvenir un exemplaire. Comme j’ai reçu le livre samedi, je n’ai pas encore eu le temps de le lire mais j’ai lu l’avant-propos rédigé par Herman Van Rompuy, ancien Premier ministre belge (2008-2010), ancien Président du Conseil européen (2010-2014) qui regroupe chefs d’État ou de gouvernement des vingt-huit pays constituant l’Union européenne.

Van Rompuy a également été Président du Sommet de la zone euro de 2012 à 2014. Les différents postes qu’il a occupés font que son opinion sur l’euro est celle en tout cas d’une personne bien informée des dossiers. Et si cette opinion est critique, elle en est d’autant plus intéressante.

Que dit l’ancien Président du Conseil européen ?

Que « L’euro est bien sûr un projet politique, comme le dit Bruno Colmant […] Il a été conçu pour ancrer définitivement l’Allemagne réunifiée dans une Europe plus unifiée ». Ceci dit, tout ce qu’il aurait fallu faire pour que l’euro prospère n’a pas été fait : « l’infrastructure, en termes de politique économique pour soutenir la monnaie commune, a été insuffisante […] On était loin des conditions pour une zone monétaire optimale. »

Pourquoi s’est-on satisfait de créer une zone euro sub-optimale ? « Les dix premières années de l’euro ont été un tel succès, écrit Van Rompuy, que l’on n’a pas ressenti le besoin de renforcer les structures créant plus de convergences économiques ». Un grand classique en effet : puisque ça marche bien dans l’état où c’est, n’y touchons surtout pas ! On connaît la suite dans ces cas-là : la crise qui éclate et confirme a posteriori que, zut ! on avait quand même vu juste : la construction était incomplète !

A-t-on alors au moins tiré les leçons de la crise de 2008 ? Pas vraiment, écrit l’ancien Président du Conseil européen : « … l’éclatement de la crise bancaire n’a pas suscité une vraie prise de conscience. Sur le plan de la surveillance unique des banques dans la zone euro, on n’a agi qu’en 2012 ».

Où en est-on maintenant ? « On est encerclé à l’Est et malheureusement aussi à l’Ouest, d’ennemis du projet européen. » Et les choses ne risquent pas de s’arranger de si tôt, est-on tenté d’ajouter. Une solution ? « La restauration du tandem franco-allemand après les élections et la formation de gouvernements (ce qui ne sera pas simple) est plus que nécessaire. Les deux pays représentent les deux grandes cultures économiques dans la zone euro. Un accord entre eux faciliterait grandement les choses ».

D’autres éléments permettraient-ils d’étayer un pronostic, en fait oui, si l’on va les glaner dans d’autres passages de cet avant-propos. Ainsi : « L’instrument de contrôle macroéconomique est resté une batterie de données sans vraie pression sur les pays de corriger leurs politiques. Le cas du surplus de certains pays sur leur balance courante est un cas bien connu ». Certains pays ? s’agirait-il surtout d’un pays dont le nom débute par « A » ? Ou encore, à propos de la crise grecque à partir de 2010 : « On dit souvent qu’on a trop demandé à ces pays. Mais si on avait donné plus de temps pour réduire les déficits publics, on aurait dû augmenter l’aide financière. On se serait heurté très rapidement aux limites de la solidarité ». Limites de la solidarité » ? les oreilles teintent-elles du même pays dont le nom débute par « A » ? Et pour finir, « Le seul instrument de politique qu’on avait prévu, le Pacte, a été décrédibilisé en 2003 quand la France et l’Allemagne ont réussi à imposer un changement des règles budgétaires afin de servir leurs propres objectifs nationaux. Il est vrai que l’Allemagne avait fait le choix prioritaire de réformes structurelles profondes. Mener en même temps une politique budgétaire austère était politiquement impossible, selon elle ».

L’Allemagne, selon Van Rompuy, n’a donc à aucun moment véritablement joué le jeu de la coopération nécessaire, imposant à tous par sa masse la manière de faire qui lui convenait. La même Allemagne réunifiée pour laquelle, comme il le dit aussi, l’euro avait été conçue comme un projet politique « pour [l’]ancrer définitivement […] dans une Europe plus unifiée ».

Ma conclusion, je ne l’emprunterai pas à l’ancien Président du Conseil européen mais à un économiste-homme d’État britannique qui écrivait le 1er décembre 1940, tandis que les bombes allemandes pleuvaient sur Londres :

« … j’ai indiqué que sous de nouveaux auspices, l’Allemagne sera autorisée à renouer avec cette part de leadership économique en Europe centrale qui découle naturellement de ses qualifications et de sa position géographique. J’imagine mal comment le reste de l’Europe pourrait espérer une reconstruction économique effective si l’Allemagne en est exclue et demeure une masse purulente en son sein ; une Allemagne reconstruite renouera nécessairement avec son leadership. Une telle conclusion est inévitable, à moins que nous n’ayons l’intention de confier la tâche à la Russie ». (John Maynard Keynes, Proposals to counter the German « New Order », mémorandum adressé au ministère britannique de l’Information)

Le choix demeure pour nous le même aujourd’hui : préférons-nous obéir à Berlin ou à Moscou ? Votre candidat favori à la présidentielle française a sans aucun doute un avis autorisé sur la question.

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