Trends – Tendances, Les leçons des Luddites, le 27 juillet 2017

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Les leçons des Luddites

Au cours des années 1811 et 1812, les Luddites détruisirent de nombreuses machines dans l’industrie textile anglaise. On envoya la troupe. La répression fut terrible, 40 luddites furent condamnés à mort, 27 furent exécutés.

La rébellion avait pris son nom de Ned Ludd, un tisserand ayant brisé en 1779 dans un accès de rage deux stocking frames, des machines à tricoter inventées bien plus tôt : en 1589. La situation économique était mauvaise : le prix du blé avait augmenté en un an de 75% en raison du blocus naval français et de la guerre avec les États-Unis, le gouvernement faisait la sourde oreille aux revendications des tisserands, mais surtout, il appliquait systématiquement depuis 1806 une politique de dérégulation, ainsi qu’une abrogation des droits acquis des ouvriers du textile au nom d’une nouvelle philosophie économique articulée autour d’un principe devenu sacro-saint : le laisser-faire.

Avec l’apparition de machines dont chacune pouvait remplacer quatre hommes, une vérité n’avait pas échappé aux industriels : qu’à ce gain immédiat venait s’ajouter un bénéfice dû au fait que les travailleurs licenciés seraient en plus grande concurrence entre eux et qu’il serait possible du coup de baisser leur salaire. Ce qu’ils n’hésitèrent pas à faire : de 1810 à 1811, les salaires baissèrent de 30%.

Pour réglementer l’accès à la profession et en limiter ainsi le nombre, les tisserands tentèrent de s’organiser en corporation secrète, syndicats et corporations étant interdits au nom du principe du … laisser-faire. Le laisser-faire est en effet asymétrique : il permet en réalité à un rapport de force existant de se démultiplier. Les Anglo-Saxons parlent alors du principe du winner-takes-all : le gagnant emporte tout. On pourrait aussi dire – pour paraphraser un célèbre dicton – « le laisser-faire du renard et des poules dans le poulailler ».

Un pourrissement de la situation, le gouvernement prenant le parti des industriels, fit qu’en 1811, pour reprendre l’excellente expression de l’historien marxiste britannique Eric Hobsbawm, « la négociation collective fut confiée à l’émeute ». Ce serait ainsi le pur rapport de force entre les forces en présence qui réglerait ce qui était pourtant, et ce qui demeure aujourd’hui plus que jamais, une question de société fondamentale.

Quelles leçons tirer de tout ceci aujourd’hui ? Dans un contexte d’emploi en diminution, alors que la main-d’œuvre reste constante, la concurrence s’exacerbe entre ceux à la recherche d’un emploi, et les salaires baissent en conséquence. Dans une étude de mars 2017, deux chercheurs américains ont mis en évidence que l’introduction d’un robot de plus par mille habitants réduisait l’emploi de 0,18 à 0,34 % mais aussi, et peut-être surtout, faisait également baisser les salaires de 0,25 à 0,5 %.

Nier qu’il y ait ici un problème social majeur est à l’avantage de ceux qui bénéficient de la nouvelle situation qui se met en place. Comptent-ils secrètement sur le fait que si un affrontement devait avoir lieu, les Luddites d’aujourd’hui seraient tout aussi perdants que ceux d’autrefois ?

Car que se passa-t-il en janvier 1811 ? Je cite l’historien François Crouzet à qui je dois plusieurs détails mentionnés ici : « plusieurs grosses maisons ‘respectables’ de la ville [de Nottingham] annoncèrent publiquement qu’elles seraient contraintes d’abaisser leurs propres barèmes de rémunération si leurs confrères n’acceptaient pas la conclusion d’un accord général comportant une hausse des salaires. On a pu dire que c’était inviter les ouvriers à contraindre les récalcitrants, les ‘fraudeurs’, à s’aligner sur les bonnes maisons, et que cette intervention avait contribué à déclencher les premières violences en février et mars 1811 ».

Les Luddites tombèrent dans le piège qui leur était tendu. À l’arrivée, 52 d’entre eux furent déportés, 27 finirent pendus.

Si nous ne voulons pas y voir un présage de l’avenir, réfléchissons au fait que selon le McKinsey Global Institute, par rapport à l’époque de la rébellion luddite, la disparition de l’emploi due à l’informatisation a lieu aujourd’hui dix fois plus vite et à une échelle trois cents fois plus vaste, soit au total, avec un impact 3.000 fois plus grand.

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François Crouzet, « Le luddisme. Essai de mise au point », in Travail et emploi, 2001

Acemoglu & P. Restrepo, « Robots and jobs : evidence from US labor markets », mars 2017

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11 réflexions au sujet de « Trends – Tendances, Les leçons des Luddites, le 27 juillet 2017 »

  1. Plutôt que taxer le travail, il faut taxer la formidable valeur ajoutée qui sera de plus en plus générée par les robots de dernière génération.

  2. Je n’ai certes pas étudié la période Luddite comme l’a fait M. Crouzet. Il ne me semble cependant pas improbable que les chefs de ces Grandes maisons de Nottingham n’ont jamais voulu pousser les ouvriers à l’émeute. Ils ne cherchaient sans doute qu’à mettre la pression sur leurs confrères afin que leurs confrères cessent leur concurrence déloyale à coup de baisse des salaires ; ce qui leur permettrait de revenir à la situation précédente de Grosse maison dominante. (Tient ça me rappelle les discours récents de nos politiques dominants.)

    Dans tout cela, le pire sans doute est qu’il n’y a pas trace de pensée à long terme (hier peut-être encore moins qu’aujourd’hui – j’essaye d’être optimiste), essayant d’anticiper l’impact de tel ou tel choix sur la société. Certes aujourd’hui quelques uns, nombreux, mais pas majoritaires, s’alarment de la tournure que prennent les évènements, mais ils ne sont pas entendus de ceux qui ont le pouvoir de changer les choses.

    Il est toujours plus simple de ronronner la doxa du moment. Il est tellement plus facile de laisser faire que de penser.

    On dit que l’histoire ne se répète pas, mais nos dirigeants devraient cependant en retenir quelques leçons afin d’éviter les mêmes bêtises. Et contrairement aux temps passés, aujourd’hui l’Homme a de moins en moins droits à l’erreur. Toute erreur peut avoir des conséquences amplifiées par le nombre de la population et par les moyens dont elle dispose. Ne voit-on pas des mécontents menacer de polluer des rivières avec ces mêmes instruments de travail qu’on veut leur retirer, uniquement pour faire comprendre au monde qu’ils sont à bout ? Ne voit-on pas des des personnes agresser des représentants de l’État, car ils sentent que le moment de l’action irréfléchie approche ? Nos dirigeants devraient s’inquiéter, car ce dont nous sommes sûrs, c’est qu’à toutes époques, l’humanité est toujours capable du pire.

  3. « La terre à ceux qui la travaille » est compris par tout le monde.
    « Les outils à ceux qui travaillent » ne l’est pas encore suffisamment compris. Et il faut ajouter, concernant les grands moyens de production, dont les robots font partie, que l’appropriation doit être socialisation, donc faire l’objet de la propriété d’un ensemble plus vaste que les travailleurs qui en ont en charge les opérations et la maintenance. Cela veut dire une assemblée territoriale, parfois locale, parfois régionale, parfois mondiale.
    Dialogue:`
    – Mais vous nous ressortez le socialisme !
    – Où l’avez-vous vu ? Il a montré le bout de son nez dans pas mal de pays, pour recevoir un grand coup sur le museau. Aidez tous ceux qui luttent pour l’émancipation humaine à le remettre en marche. Il titubera encore, surtout dans son premier âge, c’est certain. Et comme la démocratie, dont il est la version du XXIème siècle, le socialisme ne sera jamais un état, mais un combat.
    – Ca vaut peut-être mieux que les soins palliatifs à un capitalisme du quatrième âge.
    – On peut aussi choisir de ne pas assurer la survie de l’espèce…

  4. Coucou,

    Comme disait coluche:

    « dire qu’il suffirait que les gens n’achetent pas pour que çà ne se vende plus »!

    Utilisez des logiciels libres
    Vivent les connexions decentralisées !

    Avec l’ip V6 on aurait du passer d’une interconnexion de reseaux à une interconnexion infinie d’objet unique et paradoxalement, depuis 15 ans, les services centralisés rigoureusement indipensables engrangent les abonnements … en copiant le minitel !

    Les journaux ont vendu leur ame pour encaisser trois sous , alors qu’il etaient et sont toujours pourvoyeurs d’une information verifiée, certes orientée, mais avec de bons journalistes.

    et maintenant, dans ce grand n’importe quoi, on parle de faits alternatifs ….

    Mais je m’emballe …

    3615 DUCON

    Vivent les journaux qui servaient à emballer le poisson !

    Bonne soirée

    STéphane

  5. Karl Marx notait que les chômeurs seraient une sorte de réserve dormante, toujours prête à rejoindre la masse des ouvriers. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il y a toujours des créations d’emploi, mais on y observe deux extrêmes: relativement peu de jobs hautement qualifiés d’une part, et des jobs précaires, à temps partiel ou à qualification professionnelle moindre.
    La deuxième catégorie est la plus importante en nombre.
    Le fordisme ne fonctionne plus depuis longtemps, du moins en Europe et aux USA. Par conséquent les emplois détruits par les nouvelles technologies ne sont pas nécessairement remplacés par d’autres. C’est un fait nouveau, et le milieu politique n’a pas de réponse.

  6. Il me semble qu’il y avait déjà traditionnellement des taxes locales, non sur la rentabilité économique, mais sur « la force motrice installée ». Sans doute que la « taxe professionnelle » qui enrichissait les communes françaises mais a été supprimée sous Sarkozy y ressemblait.
    Taxer les robots au niveau des emplois supprimés, c’est une idée généreuse, mais : les prélèvements de sécurité sociale sont un pourcentage sur le salaire ; les taxes levées par une autorité (centrale ou locale) sur une chose ne peuvent pas être « affectées » mais rentrent dans le budget total de l’autorité. Il me parait difficile de construire un rapport entre la « force » d’un robot et les cotisations sociales perdues par les suppressions d’emploi.
    Par ailleurs il y a des émeutes meurtrières et d’autres non, et des émeutes avec effet politique et d’autres réprimées dans le sang (sans lien entre la violence des uns et la violence des autres. Songeons au Carnaval de Romans, aux révoltes paysannes du xvie siècle en Allemagne, France, etc., aux Grandes peurs de 1789. Je suis frappé du lien aléatoire entre le coup de sang d’un ouvrier (Ludd) qui frappe deux machines anciennes et d’un groupe (le Luddistes) s’opposant à une innovation. Suffisant pour entretenir un mythe ?

  7. Le temps s’accélère-t-il dans cette affaire ? D’un côté @Morne Butor parle des pollutions volontaires de fleuves, mais dès Babylone, les guerres impliquèrent de détourner le fleuve (l’Euphrate si je ne me trompe, mais près du delta le Tigre est voisin) et de transformer sa boucle devenue marécageuse en flux passant ou vice-versa.
    A l’inverse, il me semble que d’autres échelles raccourcissent.: les résiliences luddites étaient enchâssées dans des résistances anthropologiques « paysannes », suivant en cela JC Michéa, ne donnant au socialisme son sens de « parti de Gauche au parlement » que tardivement, disons entre 1870 et l’affaire Dreyfus.

    Les « déracinements » ne sont-ils pas maintenant des occurences multiples dans la vie d’un seul homme, et non pas un « Grand Dérangement » comme disent nos cousins québécois, un évènement qui marque une génération, sans que la suivante ait autant à subir.

    Si la mondialisation « spatiale » reflue un peu (du moins le mot est moins dans la bouche des « pundits » qu’il y a 10-20 ans, Dani Rodrik est passé par là), je ne suis pas sûr d’en dire autant sur le « mixage temporel » .

    Cela n’empêche pas un kazakh de faire avec des brics et brocs de ce qui l’entoure d’Est ou d’Ouest, mais les « idéaux-types » s’effritent au profit de myriades de combinaisons mouvantes, ce qui est au fond le propre de l’urbain (où aucune « ferme n’hérite du fils ») en opposition avec un monde agricole qui fut marqué par les récurrences, et qui l’est évidemment beaucoup moins dans le cas des grandes semences sur-mécanisées et des concentrations. Au fond, la taxe Sismondi est une variante du « prix » au sens où elle doit être conçue pour faire perdurer le statut d’un groupe que l’automatisation prive de ses ressources. La difficulté dans un monde mouvant et urbain est de délimiter une quelconque « identité » du « privé de ressource », sans tomber dans les chicanes réglementaires. Ou symétriquement, de donner une métrique de la quantité de job « à compenser » pour une installation donnée d’automates.
    D’un point de vue très global et systémique, le « calibrage Sismondi global » doit en gros être fait dans l’idée du but : nous sommes « libérés » de taches matérielles que nous devions assurer dans nos rouages, et le « temps libre » dégagé doit être envisagé comme un « amatorat » au sens de Stiegler, pas s’avachir devant une pile de DVD, en clair. Ce qui demande l’équivalent d’une éducation ! C’est donc sur le budget de l’éducation qu’il convient de calquer le revenu de la taxe Sismondi : on doit pouvoir assurer pour les adultes autant de formation de l’esprit que ce qui est déjà fait pour les enfants, donc grosso modo un budget bis. A la louche en France, 45 Mds d’euros (1 500 000 fonctionnaires à 30 kE?). Je vois bien que faire le pont entre la formation de l’esprit et des vulgaires gros sous a l’air un peu scabreux, mais sans une idée systémique de ce type, Sismondi pourrait rimer avec le fameux Cabri cité par mongénéral pour l’Europe.

  8. DÉSOLÉS MAIS ON A PLUS BESOIN DE VOUS

    Même si c’est la science-fiction qui les a popularisé et que les robots nous sont présentés comme une technologie nouvelle, ces machines « intelligentes » ont exactement les mêmes buts que les machines qui les ont précédées. Les raisons qui ont fait abandonner la houe pour la charrue puis remplacer le cheval par le tracteur sont les mêmes que celles qui poussent les agriculteurs à s’équiper de robots capables d’aller labourer, semer et moissonner 24 heures sur 24 sans que personne ne soit présent à bord.

    Il y a déjà deux siècles un seul métier Jacquard pouvait faire le travail de plusieurs dizaines de personnes et si les canuts lyonnais se sont révoltés ce n’est pas parce qu’ils préféraient travailler dans les (abominables) conditions qu’on leur imposait avec l’ancienne méthode mais bien parce qu’au lieu de profiter de l’aubaine de cet extraordinaire progrès technique ils se sont retrouvés sans travail:

    Pour chanter Veni Creator
    Il faut une chasuble d’or.
    Nous en tissons pour vous, grands de l’église
    Et nous pauvres canuts, n’avons pas de chemise
    C’est nous les canuts
    Nous sommes tout nus !

    Pour gouverner, il faut avoir
    Manteaux ou rubans en sautoir.
    Nous en tissons pour vous grands de la terre
    Et nous, pauvres canuts, sans drap on nous enterre.
    C’est nous les canuts
    Nous sommes tout nus !

    On peut d’ailleurs remarquer que le métier Jacquard faisait déjà (c’était du temps de Napoléon 1er) appel à l’informatique puisque les motifs de tissus d’une extrême complexité étaient enregistrés sur des cartons perforés pour être reproduits à la demande comme le permet maintenant l’impression 3D pour un nombre de plus en plus grand de matériaux (plastiques, métaux, béton.)

    Après la quasi-disparition des emplois dans l’agriculture et l’industrie, les deux domaines sur lesquels reposait il y a encore peu d’années la prospérité des nations, la question se pose de savoir ce qu’il va rester comme emplois dans les autres secteurs économiques – autrement dit les services – si l’évolution actuelle se poursuit selon les même règles.

    On risque fort de ne créer de nouvelles catégories de services non automatisables – donc pas ceux du genre McDO ou Amazon – que bien plus lentement que sont en train de disparaître les anciennes professions. Puisque « l’argent nécessaire n’est pas disponible » on ne va pas non plus développer celles qui existent déjà (enseignement, soins médicaux, etc.) L’effet de retard du aux allocations de chômage, aux retraites anticipées et à l’émigration ne règle rien, il ne fait que camoufler le problème.

    On vérifie dans l’actualité de tous les jours que, comme à l’époque des canuts, « On est vraiment désolés mais on a plus besoin de vous » est resté la règle.

    On en est collectivement resté à l’idée que c’est à ceux qui perdent leur emploi de se débrouiller. Malgré l’indignation et la colère de ceux qui sont directement touchés, leur sort à moins d’importance pour les autres que la baisse des coûts de production résultant de l’automatisation.

  9. Il faut donc environ que nous cassions 9 millions fois plus de machines que « les Luddites » si nous voulons provoquer notre pendaison. •,-
    Une taxe ! Une taxe !

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