La régulation aurait-elle permis d’éviter la crise ?

1 juillet 2008 par Paul Jorion | Print La régulation aurait-elle permis d’éviter la crise ?

L’article qui suit a paru en tribune libre dans La Tribune, édition datée du 1er juillet.

La crise que traverse en ce moment la finance était-elle évitable ? Et, si oui, la régulation était-elle le moyen qui aurait permis de l’éviter ?

La réponse à ces deux questions est « Oui ».

La règlementation qui aurait pu prévenir la crise des subprimes proprement dite avait été votée en 1999 par l’état de Caroline du Nord pour mettre fin aux pratiques dites de « prêt rapace » (predatory lending). Si cette législation avait été étendue à l’ensemble des états américains, elle aurait empêché que n’éclate la crise des subprimes en février 2007. Le maintien du Glass–Steagall Act datant de 1933 et abrogé en 1999 aurait empêché lui que la crise des subprimes ne dégénère en tarissement du crédit, comme ce fut le cas en août 2007, tarissement dont, après une brève accalmie en avril et en mai, les effets continuent de se faire sentir aujourd’hui.

Mise en application en 1999, la loi « anti-prêt rapace » de Caroline du Nord interdit l’ensemble des pratiques de vente et des formules de prêts hypothécaires qui furent à l’origine de la crise des subprimes. Son suivi au fil des années a mis en évidence que la loi a pleinement atteint son but : elle interdit l’allocation de prêts hypothécaires à des consommateurs incapables de rembourser les sommes empruntées et, ce faisant, elle prévient le développement d’une bulle. Les formules de prêts encourageant la spéculation sur l’immobilier résidentiel sont expressément bannies, ainsi que celles où le consommateur, en régime de « cavalerie », finance ses traites en contractant de nouveaux emprunts.

La loi de Caroline du Nord fut combattue sans succès par la Mortgage Bankers Association, l’association professionnelle des organismes de financement de crédit au logement. Elle survécut à cet assaut et c’est ce qui nous permet de savoir aujourd’hui qu’elle constituait bien la solution du problème. Le harcèlement par la Mortgage Bankers Association et par des lobbys apparentés dans les autres états empêcha cependant ceux–ci d’emboîter le pas à la Caroline du Nord.

Bien que certaines règles comptables doivent également être incriminées (en particulier FASB 140 qui autorise la mise hors-bilan dans les opérations de titrisation), une part considérable de la responsabilité du tarissement du crédit qui emboîta le pas à la crise des subprimes doit être attribuée à l’abrogation du Glass–Steagall Act, loi introduite en 1933 pour empêcher que ne se renouvellent certains des abus constatés à la veille du krach de 1929, quand les banques commerciales américaines puisèrent dans les dépôts de leurs clients pour se livrer à une spéculation débridée.

Le Glass–Steagall Act imposa une séparation nette entre l’activité des banques commerciales : le dépôt et le prêt, et celle des banques d’affaires : l’investissement. Durant les années 1990, les Fire (pour « Finance, Insurance and Real–Estate [immobilier] »), consacrèrent 200 millions de dollars à une campagne visant à l’abrogation de la loi, auxquels il faut ajouter les 150 millions de dollars qui furent versés comme contributions aux campagnes électorales des membres des commissions bancaires. La loi fut abrogée de fait en 1999 lors de son remplacement par le Gramm–Leach–Bliley Act.

En 1987, lors d’une première tentative d’abrogation, Paul Volcker, alors président de la Fed, avait exprimé ses réserves, arguant que les banques investiraient les fonds de leurs déposants dans les titres boursiers et obligataires de firmes dont elles seraient par ailleurs les émettrices, relâcheraient les critères d’allocation du crédit pour accorder à ces firmes des prêts avantageux en vue de doper leurs titres, et se réserveraient les obligations de bon aloi tandis qu’elles revendraient au public les autres – pratique commune durant la période qui précéda l’application du Glass–Seagall Act.

Les faits confirmèrent l’analyse de Volcker : les activités spéculatives reprirent de plus belle au sein des banques qui canalisèrent les fonds de leurs déposants vers les opérations potentiellement les plus rentables du fait de leur volatilité, autrement dit, les plus risquées. Seules les pertes cinglantes qu’elles subiraient sur les Asset–Backed Securities (ABS) et sur les Collateralized–Debt Obligations (CDO) adossées à des prêts immobiliers subprime y mettraient le holà.

Les deux questions posées d’entrée, portant sur l’inévitabilité ou non de la crise que nous traversons en ce moment et sur la régulation comme remède, n’étaient pas innocentes : un postulat d’auto-régulation des marchés les sous–tend. Or laissés à eux–mêmes, ceux–ci ne tardent jamais à manifester leur tendance inhérente à l’excès. Espérons alors que le mythe de l’auto-régulation ne se relève pas de la crise actuelle : tant qu’il y sera souscrit, la finance restera enfermée dans un balancement de pendule entre politiques excessives où les périodes de laissez-faire alternent avec les reprises en main musclées par l’Etat.

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3 commentaires

  1. leduc

    L’expression consacrée est le capitalisme cannibale. Autodestructeur et autodévorant, il détruit petit à petit le système, jusqu’à ce que la branche sur laquelle ils sont assis craque. Chaque groupe capitaliste essaie de faire des bénéfices, même s’ils doivent pour cela infliger de très lourdes pertes à d’autres sociétés, à des individus moins au courant, naïf. A l’arrivée, les dégats et pertes globales sont plus importantes que les intérêts particuliers, mais cela importe peu pour les capitalistes cannibales tant qu’ils font leur beurre. Problème le jour où il n’y a plus de pain pour tartiner le beurre.

    Comme ces entreprises qui délocalisent, paient leurs salariés au ras des pâquerettes en espérant faire plus de bénéfices. Mais lorsque cette pratique devient systémique et qu’une majorité d’entreprises pratique ceci, alors on risque tout simplement de couper la base consommatrice, et sans consommation pas de bénéfice. Tôt ou tard ces pratiques finissent par causer la fin du système.

  2. Rumbo

    Complément de réponse à celle de Leduc.
    Dans une économie mondiale, qui avait encore, il y a peu, une moyenne d’expansion de 4 à 5%, les ROE ou « return on equity » de 15% (mais de quelle « equity » s’agit-il vraiment ?? Cherchez l’erreur) réclamés par les principaux actionnaires et leurs pdg, ces ROE étant à peu près l’exact prolongement du fait, à peu près jamais mis en exergue, que la politique du crédit bancaire contemporaine implique qu’il faille retourner davantage d’argent aux banques que celles-ci en avaient créé lors de l’octroi des prêts accordés à leurs clients. La cause essentielle de cette situation frelatée à haute dose venant d’abord des intérêts bancaires omnipotents et omniprésents (ici aussi cherchez l’erreur). Ces intérêts qui sont les véritables « moteurs » de tout ce sytème faux à souhait, délétère et mortifère à haute dose. Comme le Titanic, qui était pourtant en mer calme, même plate, lorsque la gîte du navire fut le signal définitif que le bateau prenait l’eau, alors que les flon-flons venant du grand salon s’entendaient toujours, et que dans les coursives bondées, les informations les plus contradictoires circulaient dans le cafouillage généralisé. Cela ressemble à l’ambiance de gueule de bois qui gagne peu à peu, et même plus vite qu’on croit, les structures financières anglo-américaines et l’ensemble mondial qui en dépend, dont les « délices » de la « magie » à littéralement mis sous embargo et sous hypnose des « tronches matheuses » hors série pour « faire de l’argent par de l’argent » ; c’est le sens exact de la chrématistique. Soit un capital de « génie » imaginatif fabuleux (1). Nombreux sont nos brillantissimes matheux français (spécialité nationale…) qui travaillent (il faut sans doute écrire travaillaient) avec un brio reconnu mondialement dans les salles de marchés de l’orgeuilleuse City londonnienne, ce « navire amiral » de toute la finance mondiale!… Voilà où est passé ce capital de matière grise gaspillé qui, comme les papillons de nuit éblouis par les projecteurs, est venu se « griller » sur ce mirage aux alouettes devenu une fanfreluche fânée et hors d’âge, nappe souillée après banquet…. Et ceci, au lieu d’être mis à contribution, par exemple, à atteindre au plus tôt une énergétique variée qui, dans l’état actuel des technologies, ne devrait guère laisser qu’à l’aviation l’usage du pétrole alors redevenu une banale et inoffensive source d’énergie, somme toute, très bon marché. Étant entendu que le VRAI progrès, et non pas le faux progrès actuel, doit être et rester le moteur de la préservation à court, moyen et long terme de l’environnement et de l’écosystème. Ces deux derniers auront, de toutes façon, le dernier mot ici bas. Ceci, en très grande partie, grâce à une économie et une (ou des) finance juste reflétant fidèlement et EXACTEMENT la production des biens et des services pour le bonheur de tous.

    (1) par exemple, entre autres et non des moindres « génies » exceptionnels, Jacques Henri David qui est, sauf erreur, pdg de Deutsche Bank-France, polytechnicien, matheux de « génie », est celui qui à introduit les mathématiques dans les salles de « traders »… Nous voilà vraiment bien avancés !!!…

  3. Martin

    Lisant votre blog de façon intermittente, mais toujours avec grand intérêt, je souhaiterais vous poser deux questions :

    Premièrement, par rapport aux mécanismes économiques : la Caroline du Nord a-t-elle été moins touchée que les autres états américains par la crise dite des « subprime »? En termes humains, il semblerait logique que leur population ait moins subi d’expulsions que celle des autres états, mais qu’en est-il des impacts induits, tels que les crises du crédit, l’inflation (touchant particulièrement les bas revenus) ? Autrement dit, dans quelle mesure la crise actuelle est-elle inévitable ?

    Deuxièmement, quelle est la force juridique que peut avoir un état tel que la Caroline du Nord ? S’il peut interdire des prêts rapaces sur son sol, quel impact peut-il avoir dans le contexte d’une titrisation poussée ? Par exemple, un produit exotique composé, en-dessous de plusieurs couches, de prêts rapaces, n’a-t-il pas de fortes chances d’avoir une existence (lisez un impact en termes réels) en Caroline du Nord ?

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