L’énigme de la chambre chinoise

Jean–Luce Morlie s’était montré chagriné de ce que je disais de la conscience dans « Apprendre en se lisant » et il revient à la charge dans un commentaire sur mon billet suivant, « Ce que le chat de Schrödinger en pense, lui ».

Comme j’ai un jour consacré un article entier à la conscience (1), je suis allé le relire pour me remettre en mémoire ce que j’y disais exactement.

Le texte s’intitule « Le secret de la chambre chinoise » parce que je visais à y résoudre une expérience mentale, proposée par John Searle sous la forme de l’énigme de « la chambre chinoise ». Je cite le philosophe : « Imaginez que vous êtes enfermé dans une pièce, et que dans cette pièce se trouvent diverses corbeilles remplies de caractères chinois. Imaginez que vous (tout comme moi) ne compreniez pas un traître mot de chinois, mais que l’on vous a procuré un manuel en français pour manipuler ces caractères. Les règles spécifient les manipulations de signes de manière purement formelle, en termes de syntaxe et non de sémantique (…) Maintenant supposons que certains autres caractères sont passés dans la chambre et que l’on vous communique de nouvelles règles pour faire sortir des signes chinois de la chambre. Supposons, qu’à votre insu, les caractères qui entrent dans la chambre sont appelés “questions” par celui qui communique avec vous de l’extérieur, et ceux que vous faites sortir sont appelés “réponses aux questions”. Supposez (…) que vous êtes très fort à ce petit jeu de manipulations de symboles, et que très rapidement vos réponses ne puissent plus être distinguées de celles d’un locuteur chinois. (…) La morale de l’histoire est celle-ci : (…) vous vous comportez exactement comme si vous compreniez le chinois, mais quoi qu’il en soit, vous ne comprenez pas un mot de chinois » (2).

Ma réponse était celle–ci : le prisonnier de la chambre chinoise qui parle parfaitement le chinois sans connaître la langue a entièrement reconstitué la sémantique du chinois comme une simple composante de la syntaxe de cette langue (3). J’écrivais : « Son corps parle chinois, et son âme n’en est nullement informée ».

L’argumentation qui m’avait conduit là me semble toujours valide ; je la résume en présentant les quelques thèses iconoclastes qu’elle enchaînait.

La compréhension que nous avons du sens individuel des mots (la sémantique) est consciente, celle que nous avons de leur combinaison (la syntaxe) est inconsciente.

Quand nous opposons le conscient à l’inconscient, nous avons en tête deux types de mécanismes causaux de notre comportement : la conscience prend certaines décisions, l’inconscient en prend d’autres ou introduit des distorsions dans nos décisions conscientes.

Or Benjamin Libet a prouvé expérimentalement que les actes que nous posons parviennent à la conscience une demi–seconde après avoir été posés. La conscience est par conséquent privée du pouvoir décisionnel que nous lui attribuons et nous devons revoir le sens que nous assignons à des expressions communes telles que « avoir l’intention de », « vouloir », « faire attention à », « se concentrer », etc.

Le rôle réel de la conscience est de permettre au mécanisme de la mémoire sous ses trois aspects, d’opérer correctement : 1) inscription dans la mémoire de toutes les sensations accompagnant un événement, aussi bien celles d’origine extérieure que nous procurent nos sens (y compris les messages linguistiques oraux ou écrits) que celles d’origine intérieure, sous la forme de l’affect que nous ressentons, 2) remémoration, c’est–à–dire capacité d’un événement présent à évoquer des événements semblables enregistrés dans la mémoire, semblables aussi bien par la sensation (y compris les mots employés) que par l’affect ressenti, 3) capacité de l’inscription présente dans la mémoire d’interférer dynamiquement avec la remémoration, soit ce que nous appelons le pouvoir de l’« imagination ».

Pour nous aider à nous défaire des connotations décisionnelles que nous attribuons erronément aux termes « conscience » et « inconscient », je proposais dans un premier temps, de remplacer le premier par « imagination » et le second par « corps ». Je remplaçais finalement « imagination » par « âme » et je proposais ma solution de l’énigme de la chambre chinoise : « Le corps du prisonnier parle chinois, et son âme n’en est nullement informée ».

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(1) « Le secret de la chambre chinoise », L’Homme, 150, 1999 : 177-202.

(2) Searle, John R., Minds, Brains and Science, The 1984 Reith Lectures, Londres : BBC, 1984 : 32-33.

(3) C’est sur l’impossibilité pratique de réaliser cette tâche qu’avait achoppé la linguistique transformationnelle de Chomsky.

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5 réflexions sur « L’énigme de la chambre chinoise »

  1. Trois points, deux remarques et deux questions (pour débroussailler ma lecture de votre propos et j’espère, sans abaisser le sujet).

    A) Le dispositif de la chambre chinoise me fait penser à un générateur de théorème, écrivant des expressions mathématiques parfaitement bien formées, mais… sans intérêt, sauf aléatoirement, et bien évidemment sans que « le sens » en soi volontaire.

    B) Évidemment, les théorèmes seraient rédigés en fonction des questions et le sens serait déterminé par la question de l’autre. Si celles-ci sont bien rédigées, toute l’affaire revient à dire si oui ou non : le théorème proposé par l’autre est vrai. Bref, dans la chambre chinoise je ne serais même pas conscient de faire à la perfection un travail dénué d’intérêt

    C) Toutefois, la syntaxe disponible ne permet jamais de « sortir de ses règles », ou ne dit pas comment. Ainsi, à tort où a raison, il faut que Cantor décide d’inclure à l’ensemble des réels ce qui n’est encore qu’une diagonale de chiffres dans un tableau, il ajoute une règle aux règles de formation usuelles des réels : « tout ce qui ressemble à un réel est un réel ».

    Binet définissait l’intelligence de la façon suivante : « l’intelligence c’est ce que définit mon test », et, pour n’être pas en reste devant l’humour de Binet, ajoutait : « l’intelligence c’est ce qui n’a pas encore été inventé ».

    À propos de la diagonale de Cantor, Wittgenstein ajoutait insidieusement : « je crois et j’espère qu’une génération à venir rira de ce tour de passe-passe ».

    (Wittgenstein, in Remarques sur le Rameau d’or de Frazer, analysé par Jacques Bouveresse, – l’animal cérémoniel, Wittgenstein et l’anthropologie – p. 58, repris de (Bemerkungen über die Grundlagen der Mathematik, P. 132).

    Questions :

    S’il s’agit de réintroduire « l’inconscient » dans l’analyse d’une « conscience artificielle », (est-ce bien votre propos ?) pourquoi ne pas réintroduire directement l’autre (au sens courant) ?

    Ne faudrait-il pas introduire en plus de l’inconscient, la nécessité de se relire. Relire n’est-il pas « l’élaboration de l’intervalle de Libet » de la « relecture » du corps par l’âme . « Je le vois, mais je ne le crois pas » dira Cantor, et les autres mathématiciens de lui emboîter le pas, et de relire de réélaborer « la bévue de Cantor » ; il paraît même que le transfini aurait aujourd’hui quelques applications pratiques. Déjà qu’à huit ans que les nombres négatifs ne me semblaient pas naturels…

    Bien à vous.

  2. Votre exemple est une démonstration de la réalité de l’inconscient, non pas comme vous l’entendez : l’envers du conscient, mais comme il est défini par les psychanalystes qui ont lu Freud. La grammaire est en effet la condition de l’inconscient et sa manifestation (de l’inconscient) dans la réalité ne se passe pas de l’autre. Cet nécessité est représentée dans votre expérience par les questions qui viennent de l’extérieur.

    L’envers du conscient contient bien plus que l’inconscient, votre histoire montre bien que le rapport à l’autre inversement suppose le fonctionnement de l’inconscient, mais aussi qu’il existe d’autres phénomènes dans le fonctionnement psychique que l’inconscient Freudien contenu dans cet envers du conscient comme la réalité de la mise en acte qui n’est pas toujours précédée de choix et qui souvent précède la conscience de l’acte. Ce fait n’exclut en rien de poser des actes choisis.

  3. Hmm… Ce que vous dites dans votre « critique » me semble identique à ce que je dis dans l’article que vous critiquez (oui, oui, j’ai lu Freud… j’ai peut-être même tout lu ! je ne plaisante pas).

    Je suis tenté de vous poser une question impertinente : avez-vous lu mon article ?

  4. Deleuze dit que l’inconscient est une usine à production (on délire le monde, les races, le climat…), et non pas un théatre où se rejoue inlassablement chaque soir Hamlet ou Oedipe, etc.
    mea culpa : j’ai pas lu l’article……………. 🙂

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