La figure du trader dans la crise actuelle

Un hebdomadaire me pose quelques questions. Les voici, avec mes réponses.

Une question générale : Que vous inspire en premier lieu la crise de la Société Générale ?

Que le système financier est gravement malade et le monde de la finance, dans un grand désarroi.

Croyez-vous à la thèse du trader unique ? Et si oui, comment expliquez-vous les défaillances du contrôle ? Est-ce qu’un tel niveau de défaillance serait possible ailleurs, en Angleterre ou aux Etats-Unis ?

Kerviel a probablement agi seul pour les choses qu’on lui reproche. Quand il dit que d’autres à la Société Générale, faisaient – ou font encore – exactement la même chose que ce qui lui est reproché, la chose est tout aussi probable.

Les procédures de contrôle sont tatillonnes mais bureaucratiques, il n’est pas très difficile pour quelqu’un qui les connaît bien, comme c’était le cas de Kerviel, de les contourner.

Oui, il n’y a là rien de propre à la France, à quelques variantes près les procédures de contrôle sont les mêmes en Angleterre et aux Etats-Unis.

Si Jerôme Kerviel avait gagné, pensez-vous qu’il aurait été sanctionné par sa banque ? En d’autres termes, les banques ne masquent-elles pas d’autres pratiques limites, d’autres Jérôme Kerviel ?

Il aurait peut–être été réprimandé, en particulier si ses actions avaient atteint le niveau de visibilité par les autorités de tutelle, par le régulateur, mais j’imagine mal qu’on ait cherché à le licencier si ses ordres étaient gagnants. Bien des pratiques que les autorités décident un jour de prohiber, ont longtemps été coutumières : ont tout simplement fait partie de la culture des salles de marché, sans que quiconque y ait rien vu d’autre que le train–train.

L’explosion de la sphère financière, et la complexité croissante des produits financiers, ont-elles changé le profil des traders ? Les qualités requises sont-elles toujours les mêmes ?

On requiert de plus en plus une bonne formation en mathématiques appliquées, ce qui ne peut pas faire de tort. Le profil psychologique demeure le même : il faut des battants, des jeunes capables de survivre aux alternances rapides de victoires éclatantes et de défaites cuisantes, sans devoir chercher un soutien dans l’alcool ou la drogue. Après, c’est essentiellement une question de chance : tous les modèles mathématiques utilisés impliquent une confiance absurde dans la capacité de prédire l’avenir. Certains, parmi les plus populaires, sont notoirement faux mais constituent une « norme sectorielle » et chacun les utilise.

Que pensez-vous de la thèse selon laquelle l’informatique rend l’argent virtuel ?

Ce n’est pas l’informatique qui rend l’argent virtuel, ce sont certains principes et certaines techniques financières que l’informatique facilite grâce à la vitesse qu’elle autorise et à sa capacité de calcul. Parmi elles : la valorisation spéculative, la possibilité du prix d’un produit de décoller par rapport à sa « valeur », c’est–à–dire par rapport au prix de ses composantes ; l’effet de levier, qu’autorise l’emprunt et qui permet de multiplier les chances de gain mais aussi le risque de pertes ; les produits financiers dérivés, qui permettent de reproduire dans un nouveau produit financier « synthétique », les chances de gain ainsi que le risque de pertes d’un produit existant, appelé son sous–jacent.

Le trader, dans la société contemporaine, n’est-il pas devenu une figure romanesque ?

Bien sûr, et romantique : toujours au lendemain d’une victoire ou d’une défaite. Gagner, signifie beaucoup d’argent. Quand on perd, on perd son emploi, mais si l’on est un battant, on est réembauché aussitôt par la banque d’à côté. C’est une vie exaltante ! Du moins jusqu’à ce que les écailles vous tombent des yeux !

Focaliser sur cette figure ne permet-il pas d’oublier la crise des subprimes et les égarements des banques ?

Peut–être pour une semaine ou deux, jusqu’à la prochaine mauvaise nouvelle : jusqu’à la faillite retentissante d’un « rehausseur de crédit », jusqu’à ce que la vente de Countrywide à Bank of America ne capote, jusqu’à la faillite d’un grand établissement bancaire ou « hedge fund », obligeant le gouvernement américain à venir à la rescousse avec l’argent du contribuable. La liste potentielle est malheureusement longue !

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2 réflexions sur « La figure du trader dans la crise actuelle »

  1. Je découvre la déposition de Kerviel dans Le Monde. Ce qu’il dit va dans le même sens que ce que j’écrivais jeudi dernier et tout à l’heure :

    « L’opération s’étant révélée fructueuse, elle devenait de ce fait autorisée, voire appuyée par la hiérarchie… Ce qui m’amène à dire que lorsque je suis en positif ma hiérarchie ferme les yeux sur les modalités et les volumes engagés… Tant que nous gagnons et que cela ne se voit pas trop, que ça arrange, on ne dit rien ».

  2. Cette même information m’a accroché l’oreille, c’était d’ailleurs le thème de l’intervention de Peyrelevade sur France-Culture ce mercredi matin. Je n’ai pas eu la possibilité de suivre attentivement les propos de Peyrelevade, le thème était à « la nécessité de régulations », mais ces convergences m’ont fait réfléchir de la façon suivante.

    §

    Quel que soit le niveau de sophistication du contrôle des traders, quels que soient les outils organisationnels, informatiques et probabilistes mis en oeuvre, nous constatons que ces contrôles sont eux-mêmes contrôlés par un comité de direction qui joue aux courses et parie selon l’humeur sur tel ou tel trader. C’est plutôt banal (sans rien enlever à votre mérite d’en avoir formulé l’hypothèse fort à propos) … mais cette simplicité permet de préciser le rôle essentiel d’une constitution. Cet éclaircissement est d’autant plus urgent que la nécessité de contrôle au sens large est largement exprimée dans la presse et maladroitement discutée entre chefs d’État. Amusant, que n’ont-ils commencé il y a dix mois… ne les aviez-vous pas prévenus ?

    Les contrôles dont parle la presse sont toujours « après (sale) coup » ; il s’agit en gros de nommer des super-contrôleurs, mais alors, qui gardera les gardiens ? Qui empêchera les gardes de gardes de tricher un cran au dessus ? C’est justement, à mon avis, toute la différence entre les volontés illusoires de mise à jour des dispositifs existants et votre idée de constitution. Une constitution, à la matière d’un jeu de Lego, met à disposition autant qu’elle limite, les blocs avec lesquels la société peut s’inventer, inventer ses lois, inventer ses institutions. Si nous disposions d’une constitution, toute invention économique, tout mécanisme financier, circuit de distribution nouveau, etc. devrait s’y conformer. Il serait, par exemple, nécessaire d’exposer son plan d’entreprise dans les termes de la constitution, ou plus concrètement, tout plan d’entreprise, serait susceptible d’être examiné, par tous, en fonction de sa conformité aux règles constitutionnelles.

    Ici point de dirigisme d’état, de régulation par la « prescription du plan », laquelle prescription n’est que l’étalement « ad libitum » du mode de régulation cyclique, voir commentaire du 29/06/2007 et réponse à JP Vignal (21/01/2008), laquelle transformation cyclique ne régule rien, elle réussi ou elle échoue. Pire l’erreur se perpétue un peu plus longtemps que nécessaire, car le comité central ne peut pas reconnaître les erreurs du plan, sans « se dégommer ».

    Aujourd’hui, il s’agit, de réfléchir sur le meilleur jeu de blocs de construction devant permettre à l’économie de s’inventer dans la liberté, la stabilité et en offrant une possibilité contrôle démocratique. Ainsi, tel dispositif bancaire, telle méthode mathématique de prospective de marché (j’invente) pourrait être anticonstitutionnelle et donc condamnable par la raison. Cette réflexion est délicate et prendra quelques dizaines d’années…

    L’enjeu vaut la chandelle, à terme, il serait possible de dégommer le conseil d’administration qui voudrait « jouer au tiercé » sur ses traders, sans qu’il soit nécessaire pour autant d’en recourir au rapport de force, mais simplement en appliquant la loi : c’est une idée à vendre au président de la cinquième république, il va en avoir besoin…

    Je termine précisant, comme énoncé dans une réponse précédente (commentaire deux, sur le billet du 6/01/2008) qu’une constitution est « poly phasique » et j’ajoute résulte d’un « équilibre dynamique » établi entre tous niveaux du fonctionnement social, économique, symbolique, social, religieux, écologique… elle est donc provisoire et modifiable, son rôle est de faire tampon, de gommer les ballottements résultant des conditions changeantes de l’équilibre nécessaire au tout…

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