La France et la crise : un an déjà

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Au-delà des nouvelles qui tombent ici ou là quant à des pertes subies par la Société Générale, le Crédit Agricole – à travers Calyon essentiellement – ou Natixis, la crise financière actuelle aura surgi dans l’esprit des Français à travers deux événements principalement. Le premier, dont nous fêtons demain le premier anniversaire, est le cri d’alarme poussé par la BNP Paribas quant à l’impossibilité de valoriser désormais les Residential Mortgage–Backed Securities de son portefeuille, cri d’alarme qui conduisit immédiatement la Banque Centrale Européenne à consentir aux organismes financiers européens des prêts pour un montant de 100 milliards d’euros, afin de « maintenir de la liquidité sur les marchés » – ce qui signifiait en l’occurrence, pour garantir leur accès aux fonds qui leur permettraient de continuer à accorder des prêts. Le deuxième fut l’« incident Kerviel », lorsque la Société Générale, faisant part de recettes considérablement inférieures à celles annoncées, en attribua la responsabilité aux opérations non-autorisées d’un courtier qui venait d’être licencié.

La France ne se trouve pas au centre de la tourmente mais à sa périphérie, pour être tard venue dans la vague de dérégulation prônée par l’utra-libéralisme qui déferla sur le monde, sous la forme tout d’abord du thatchérisme, qui en fut la manifestation initiale dans les années 1970, et ensuite des Reagonomics, qui en furent la seconde dans les années 1980. Il aura donc fallu attendre encore vingt-cinq ans pour que cette vague atteigne la France de plein fouet. C’est parce qu’elle aura ainsi pris tout son temps que la France aura la chance de ne souffrir que d’une forme atténuée du virus.

C’est par le biais de son secteur bancaire que la France est atteinte, du fait que celui-ci communique avec le secteur financier international, dont les deux principaux centres sont situés à Londres et à New York. En fait, la France ne sera venue à l’ultra-libéralisme qu’à cause de ses “mauvaises fréquentations” avec l’Europe, comme on dit d’un enfant coupable pour l’exonérer d’un méfait. Quand je dis que l'”Europe” l’y aura entraînée, je veux dire l’Europe telle que la conçoit la Banque Centrale Européenne, c’est-à-dire une Europe dont les préoccupations sont celles du milieu des affaires et dont les orientations sont déterminées par celui-ci.

La chance de la France aura donc été sa lenteur à se ranger sous la bannière du l’ultra-libéralisme. Sa malchance, aura bien entendu été de s’engager dans cette voie au moment où le reste du monde s’en détournait, freinant d’abord des quatre fers en 2007, avant de faire machine-arrière en 2008, comme le font aujourd’hui les États–Unis d’une manière tout particulièrement spectaculaire.

A l’arrivée, le mal ne sera sans doute pas trop grand, précisément pour cette raison-là : parce que quand la France jette le regard autour d’elle, à la recherche du modèle qui permettra sa conversion totale à la logique du marché, l’élément qui domine le paysage, c’est une Amérique réinventant dans la précipitation la social-démocratie.

Les États–Unis improvisent en ce moment la renationalisation des institutions vitales à leur survie économique, expérimentant pour ce faire diverses formules. Par exemple, par le subventionnement massif (avec près de 30 milliards de dollars), dans le cas du sauvetage en catastrophe d’une banque d’investissement, comme ce fut le cas avec Bear Stearns en mars dernier. Ou bien, par la création d’un glacis réglementaire, comme dans le cas d’une autre banque d’investissement, Lehman Brothers, rempart constitué de l’interdiction de la vente à découvert “nue” de ses actions et de la diffusion de rumeurs (bien entendu sans fondement) relatives à sa mauvaise santé. Par la renationalisation aussi des Government–Sponsored Entities, Fannie Mae et Freddie Mac, par le biais de “preferred shares” (actions privilégiées), dont l’Etat sera l’acheteur, ce qui assurera sa prise de participation “en sandwich” entre les obligations émises par les GSE et leurs actions ordinaires offertes au public ; ces actions privilégiées mettront les actionnaires actuels des GSE sur la touche, et seule subsistera dès lors l’illusion de l’appartenance de Fannie Mae et de Freddie Mac au secteur privé. Plans également mis en place pour le sauvetage éventuel d’une grand banque commerciale – on pense à Citigroup ou à Wachovia. Formules envisagées aussi pour une nationalisation – voilée, elle aussi – des grands constructeurs automobiles : General Motors, mais sans doute également Ford.

La Grande-Bretagne n’y est elle pas allée par quatre chemins : lorsqu’il a fallu nationaliser Northern Rock, elle n’a pas hésité un instant. Seuls bâtons dans les roues, comme je l’expliquais dans Northern Rock : le retour de l’Etat – l’ultra-libéralisme inscrit dans le fonctionnement des institutions européennes :

Il est clair cependant que ce que les adversaires de la nationalisation craignent surtout, dans ce qu’ils qualifient aussi de « voie rarement empruntée par un pays développé », c’est qu’une nationalisation réussisse là où le secteur privé a lamentablement échoué. La principale récrimination porte en effet sur « la concurrence déloyale » qu’une entreprise nationalisée – dont la solvabilité serait assurée – constituerait pour les banques du secteur privé. […] Heureusement, déclarent les détracteurs de la nationalisation, que les règlements européens obligeront alors Northern Rock à réduire de taille pour compenser cet avantage illégitime.

Quelle ne sera pas la surprise de certains quand la France se tournera vers les États–Unis pour demander au grand chef d’orchestre de l’ultra-libéralisme, quelle est la prochaine étape vers le salut, et que l’Oncle Sam lui répondra : “Comme la France avait fait avec la SNCF en 1937, avec les banques en 1945, et avec le gaz et l’électricité en 1946 ! Allons, vous devez vous souvenir : Renault !”

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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9 réflexions sur « La France et la crise : un an déjà »

  1. Une petite citation de wikipédia : Ultralibéralisme

    Dans son usage actuel, le terme d’ultralibéralisme n’est employé que de façon péjorative pour désigner une forme de libéralisme économique que le locuteur estime néfaste et condamnable. Il n’existe aucune école de pensée ni aucun groupe qui se désigne lui-même par la qualification d’ultralibéral. Il n’y a pas non plus de consensus entre les utilisateurs du terme sur une définition qui permettrait de distinguer l’« ultralibéralisme » du libéralisme. Chacun appelle « ultralibéraux » ceux qui sont plus libéraux que lui.

    Le terme d’ultralibéralisme est donc réfuté par certains analystes (cf. infra) et par les libéraux qui y voient une « notion [qui] n’a pas de sens rationnel, […] un mot qui sert à désigner l’ennemi [4]. »

    Je ne goûte guère à l’utilisation du mot ultralibéralisme car il est plus souvent utilisé pour se positionner politiquement par rapport à l’auditoire que pour dénoncer un système. Ce mot est utilisé par l’extrême-gauche Française comme une ponctuation. Il s’agit combattre un ennemi imaginaire et faire diversion sur sa faillite intellectuelle.
    Avez-vous lu “La route de la servitude” ? Friedrich A. Hayek commence son livre dédié aux « socialistes de tout les partis » par ce paragraphe:

    Lorsqu’un spécialiste de questions sociales écrit un livre politique, son premier devoir est d’en avertir le lecteur. Ceci est un livre politique. J’aurais pu le dissimuler en lui donnant le nom plus élégant et plus prétentieux d’ « essai de philosophie sociale », mais je n’en ferai rien. Le nom fait peu de chose à l’affaire. Ce qui compte, c’est que tout ce que j’ai à dire provient d’un certain nombre de valeurs essentielles. Et je pense que mon livre lui-même révèle sans aucune équivoque en quoi consistent ces valeurs, dont tout dépend.

    Votre critique éclairée du système financier ne vise pas simplement à le comprendre. A vous lire, vous voulez le changer, et avancez parfois des tentatives de solutions.

    Ceci est un blog politique.

    Cependant nous ne savons pas vraiment quelle politique, ni même si l’auteur est véritablement démocrate.

    Un lecteur d’ordinaire passif de votre excellent blog.

  2. @ Giant Cukcoo

    Bonne question : quel est le terme qui convient le mieux dans le contexte de mon billet pour caractériser le thatchérisme et les Reagonomics ? Un terme péjoratif n’est pas nécessairement inadéquat : j’ai vécu en Angleterre de 1975 à 1984, sous la Dame de Fer. J’ai dit ce que j’en pensais dans Yosser.

    Je mets néanmoins au vote : libéralisme ? Ultralibéralisme ? Ou encore un troisième terme ?

  3. On parle bien de la “superpuissance” américaine, “d’extrême-droite”, pourquoi ne pas parler “d’ultralibéralisme” ?

    Vous dénoncez les dérives de l’économie libérale. Dès lors, il me semble correct d’employer un terme approprié pour décrire ces dérives et cette faillite.

    Le fait, comme le souligne Wikipedia via Giant Cukcoo qu “Il n’existe aucune école de pensée ni aucun groupe qui se désigne lui-même par la qualification d’ultralibéral”, n’empêche pas qu’une tierce personne utilise ce terme.

    Le sous-entendu politique est présent, et alors ?

    Merci pour ce blog accessible au néophyte que je suis.

  4. @Paul Jorion

    Et pourquoi pas néoféodaliste ? C’est ce qui décrit le mieux leurs objectifs non ? Vivre de la rente, non pas terrienne, comme il fut le cas des féodalités du moyen-age, mais de la rente financière. User du terme “libéral” tend à les rendre sympathiques et ne décrit en aucun cas leur motivation réelle. Les mots sont importants et il me semble horrible de penser que Rousseau et Montesquieu qui furent, eux, des libéraux, puissent, par une terminologie mal adaptée, être associés à Thatcher ou Reagan.

  5. Bonjour,
    Un troisième terme, peut être…
    Je pensais à “affairiste”.
    Cela écarte la notion d’appartenance à une sensibilité politique tout en collant de près à la réalité du but recherché, gagner de l’argent à court terme.
    Vous évoquez le Crédit Agricole, est il encore une banque mutualiste ? Dans sa structure, peut-être, dans l’esprit, c’est moins sûr. L’actionnariat en a changé l’objet, l’objectif.

    Merci pour vos très bons commentaires.

  6. Je me permets de citer un autre passage de Wikipedia :

    Les réponses libérales sont :

    * La plus grande liberté économique entraîne la plus grande production de richesses, et l’intervention étatique la réduit. Pour prendre l’actualité récente, les exemples des pays émergents, y compris des plus importants en population tels que la Chine, l’Inde et le Brésil, ont montré que le développement du PIB est favorisé par l’introduction de mesures de libéralisation des initiatives privées (Cela étant ces pays exercent un contrôle rigoureux sur les réformes introduites afin que celles-ci ne perturbent pas l’économie locale).

    * Sur le plan empirique, l’observation montrerait que la liberté économique améliore aussi la situation des plus démunis, même si c’est dans une proportion moindre que celle des plus favorisés. Les libéraux considèrent que la croissance économique permet d’améliorer la situation de tous, y compris des plus pauvres, ce qu’ils résument par l’expression “A rising tide lifts all boats.” (« La marée montante soulève tous les bateaux. ») L’interventionnisme social serait au final contre-productif même pour les plus pauvres. Les libéraux renvoient aux exemples russe, indien ou chinois, où la répartition, selon eux, était au départ encore plus injuste, et où le progrès économique est plus rapide depuis la libéralisation.

    * Sur le plan théorique : aucun système politique ne peut dicter à chacun la bonne façon de vivre sa vie. Si certaines inégalités sont à combattre, d’autres sont le fruit de trajectoires de vie différentes dont la responsabilité resterait individuelle.

    Remplacer le libéralisme, très bien mais par quoi ?

    Ne vaudrait-il pas mieux, au fur et à mesure de l’apparition de ses excès, prendre les mesures idoines pour qu’ils ne se reproduisent pas comme :

    – ne pas permettre d’accorder des crédits sans garanties sérieuses
    – limiter et encadrer les formules sophistiquées telle que le titrisation
    – réglementer les ventes à découvert

    Les solutions purement étatiques ont échouées partout où elles ont été utilisées.

  7. Je ne sais pas bien si la question doit être traitée à la sauce politique. Car ce qui est à entreprendre est une réforme monétaire qui se trouve EN AMONT de la politique, du politique. Certes, le politique est ici interpelé, mais il ne peut s’agir que du politique “‘de semaine”, le politique de “permanence” sur la liste des politiques qui ne sont pas, en principe, les mêmes hier, aujourd’hui et demain. Réformer la monnaie est un acte ORGANIQUE et non pas politique. Quant au libéralisme, c’est un “isme” de plus. Je ne pense pas que ce blog se veuille politique, de toute façon, ce n’est pas mon cas personnel.

  8. et on privatise EDF, malgré Enron, on tourne « en rond ! »

    je rentre de la grande bleue (bulle aoûtienne) et je survole le blog de Maître Paul qui nous mène à l’éveil à coups de souris !

    sur la liste de Novy je rajouterai essentiellement l’interdit de créer de la monnaie spéculative par le biais de crédits alimentant une bulle, encadrer l’objet et la destination des fonds alloués.

    Je repense aussi à cette chanson de Trust, Misère avec le refrain : « Angleterre, Angleterre, Thatcher te coûte cher ! » et puis, celle de Renault, m’enfin non Renaud, qui chante aussi : « A part peut-être Madame Thatcher » dans Miss Maggie.

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