Paulson et moi

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Voulant me réserver – je m’en suis déjà expliqué – le droit de m’amuser un peu de temps en temps, tout en choquant le moins possible celui ou celle qui tomberait sur mon blog pour la première fois, j’avais souligné dans La quadrature du cercle : Fannie & Freddie, publié hier, qu’il s’agissait d’une plaisanterie, dans un Nota bene en fin de billet. J’avais imprudemment négligé le fait que l’indignation de mon lecteur pourrait être telle qu’il prenne la plume pour me répondre avant même d’avoir atteint ce Nota bene.

Donc et pour redevenir sérieux : oui, bien entendu je n’étais pas seul à penser que l’on allait à la catastrophe. Pour preuve, le fait qu’il s’agissait de notre sujet de conversation de prédilection à l’heure du déjeuner entre collègues travaillant dans l’industrie américaine du prêt immobilier chez Wells Fargo à San Francisco en 2003 (Hi ! Orest).

Quelques originaux – dont, en effet, Kurt Richebacher – allaient dans le même sens mais sans être pris au sérieux. Bien sûr, « la plupart des gens savent qu’il y a des crises » et l’on peut donc dire en conséquence que « la plupart des gens savaient qu’il y aurait une crise » mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit : on parle d’une analyse sérieuse du fait que la bulle de l’immobilier résidentiel américain conduirait à une crise majeure, d’un ordre de magnitude comparable à celle de 1929.

C’était ma conviction qu’il en serait ainsi et c’est ce qui me motiva à rédiger « Vers la crise du capitalisme américain ? ». Le manuscrit fut terminé en 2005 et soumis sans succès aux éditeurs français cette année-là. Alain Caillé publia la préface du manuscrit dans La Revue du MAUSS, No 26, second semestre 2005, sous le titre « La crise du capitalisme américain », qui était le titre du manuscrit. C’est une version revue en juin 2006 qui fut publiée par ses soins en janvier 2007 dans la collection du MAUSS à La Découverte.

Le titre de mon billet d’hier : La quadrature du cercle : Fannie & Freddie est un écho aux pages 102 à 108 de « Vers la crise du capitalisme américain ? » : un sous-chapitre du livre intitulé La quadrature du cercle : les Government–Sponsored Entities, où j’analysais

« … les contradictions qui résultent pour une compagnie mixte, du fait qu’elle doit servir deux maîtres : l’administration qui lui fixe des objectifs en accord avec la politique sociale du gouvernement et ses actionnaires qui lui prescrivent de concentrer ses efforts dans sa zone de profit maximal » (page 104).

J’ai repris le sujet – à partir d’une intervention de Bernanke, le patron de la Fed – dans « L’implosion. La finance contre l’économie : ce que révèle et annonce la « crise des subprimes » » (Fayard 2008), dans le sous-chapitre intitulé Achever la privatisation ou renationaliser ? aux pages 205 et 206.

Je n’étais pas le seul bien entendu à affirmer qu’il y avait contradiction dans les objectifs des GSE, mais je n’ai pas le sentiment que qui que ce soit d’autre à l’époque ait suggéré que la solution serait de les renationaliser : l’opinion exprimée par les commentateurs dans leur unanimité était qu’il fallait au contraire pousser la privatisation jusqu’au bout.

On trouve aujourd’hui dans la presse des commentaires indignés sur les centaines de millions que les GSE dépensaient en lobbying, en salaires et privilèges accordés à leurs patrons. Tout le monde le savait peut–être, mais je peux vous assurer que votre serviteur se sentait bien seul quand il l’écrivait.

Enfin, pour terminer : Paulson a-t-il connaissance de ce que j’ai écrit sur le sujet ? J’ai débattu des GSE sur mon blog en anglais où mon opinion détonnait par rapport à celle de tous les autres commentateurs en anglais. J’ai correspondu à ce sujet avec quelques-unes des vedettes de l’opposition, défendant des positions critiques, même si elles ne sont pas identiques aux miennes : avec Joshua Rosner et Janet Tavakoli en particulier. J’ai correspondu également avec James « Bob » Hagerty du Wall Street Journal, à qui j’ai envoyé un exemplaire de « L’implosion » quand il m’a signalé qu’il lisait le français, ayant séjourné en France plusieurs années. Le livre ou, en tout cas, certaines de ses idées, ont dû circuler au Wall Street Journal puisqu’un article de David Wessel, peu de temps après, reprenait la plupart de mes arguments – arguments que je n’avais jamais vus utilisés auparavant dans la presse américaine. Alors, Paulson inspiré par mes idées ? Hautement improbable, mais cependant pas tout à fait impossible.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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5 réflexions sur « Paulson et moi »

  1. Honnêtement les deux meilleurs scénaristes de la finance sont Paul Jorion et Nouriel Roubini. Une mention pour Loïc Abadie. Les autres avec une mention spéciale pour Natixis et Xerfi, vont vous expliquer maintenant ce qui s’est passé et ce qui ne se passera pas.

  2. Kzact. Roubini of kurze. Suis le bonhomme depuis un an, suis comme qui dirait en pleine reflexion et préparation de l’avenir dans mon taf. Ca laisse du temps pour regarder dans d’autres sphères.

    Suis un peu resté sur ma faim quant à l’amorce de discussion entre Mr Jorion et Mr Lordon. J’espère que les événements amèneront des gens de culture visiblement différentes à échanger pour qu’on avance un peu.

    @jacques : Le lordon me semble sur une voie plus qu’intéressante. Quant on voit que les pétroliers sont quasiment obligés de claquer leur pognon en rachat d’actions parce qu’il ne trouvent pas de projets à EVA équivalente à la leur, de l’ordre de 30 pionts.

  3. Conservez, usez du droit de vous amuser. Beaucoup de vos lecteurs ne s’y trompent pas. Ces traits sont un piment que beaucoup, j’en suis certain, apprécient. L’augmentation des lecteurs de vos analyses, des visites sur votre blog, des demandes d’articles pour la presse, sont des preuves de l’intérêt que l’on trouve à vous lire.

    Le fait que vous pensiez, à juste titre ou non, être l’un des seuls a avoir eu une idée précise de la crise en devenir il y a un ou deux ans. Le fait que vous pensiez, à juste titre ou non, que certains décideurs de premiers plans utilisent vos idées, vos thèses, me semble très anecdotique dans le contexte actuel. Anecdotique ne voulant pas dire que vous n’êtes pas en droit de le penser, mais que les événements qui s’accélèrent vous offrent d’autres pistes de réflexion. D’autres sujets de billets quotidiens.

    Je comprends votre besoin de justification, mais cela ne me semble pas opportun. L’avenir rendra à César ce qui est à César, ou à Paul, mais en temps voulu. Pour l’instant, les temps sont trop troublés pour cette comptabilité.

    La crise n’est pas finie comme vous le dites depuis longtemps. Lehman Brothers a perdu 45% de sa valeur aujourd’hui et il est à craindre que ce ne soit pas la seule mauvaise nouvelle de ces prochains jours.

    Il y a sans doute là matière à nombreuses réflexions.

    Merci d’avance

  4. @ Pas lolo

    On a l’impression que la société évacue tout ce qui la gêne. Foucault nous a expliqué dans son « éloge de la folie », comment on a exclu de notre quotidien la vue des fous. On ne meurt plus à la maison mais à l’hôpital. On a évacué la vue réelle de la mort. Les banques titrisent les risques financiers. On ne voit pas les défauts des montages. Les entreprises sous-traitent les risques salariaux, délocalisent. On ne veut pas voir les coûts sociaux. On crée du pouvoir d’achat à crédit (à gros débit comme dit Mr Lordon). Etc… On lance des boomerangs dans toutes les directions. Le problème, c’est que les boomerangs reviennent. Chez Lehman et consorts, on va sortir les cadavres des placards et la FED ne pourra pas suivre……Quand aux pétroliers (Arabie saoudite,…), ils louent des terres agricoles à des Etats étrangers pour produire des denrées alimentaires à leur propre usage. Ne t’inquiète pas pour l’EBITDA de telles exploitations qui ne bénéficient pas de subventions européennes, quoique……Le lecteur excusera mes propos négatifs dus à une mauvaise nuit.

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