Le loup et les sangliers…, par Daniel Dresse

Billet invité.

Le loup et les sangliers…

Le fait de prendre mes distances relatives avec votre blog (je resterai un visiteur attentif et discret) m’a été bénéfique. A force de cogiter tous les jours des heures durant devant un écran, j’en avais perdu le goût pour ce qui reste pour moi l’un des attraits de l’existence : les longues ballades nocturnes dans la nature. Je marche la nuit -avec des raquettes s’il y a de la neige- d’Octobre à Mai en gros, quand la lune est présente partiellement ou totalement, car la forêt est beaucoup plus claire l’hiver sans son feuillage.

J’ai besoin de ces escapades pour ressentir le plaisir d’être encore physiquement dans le coup, et surtout pour mettre la pédale douce à mes humeurs et un peu d’ordre dans mes idées.

Il m’arrive de m’arrêter et méditer devant ces petites croix blanches, scellées à même le rocher, que l’on peut rencontrer un peu partout dans les environs de Grenoble. Elles rappellent que cette ville a particulièrement souffert de l’occupation nazie et paya très cher son surnom de « capitale de la résistance » avec ses milliers de déportés, dont la majorité ne revint jamais, et les terribles combats de l’été 1944, qui virent en juillet l’anéantissement de la « république » du Vercors. C’est aussi depuis ces taillis que j’arpente aujourd’hui, que les maquis du Grésivaudan, emmenés par le commandant Le Ray, amorcèrent un mois plus tard -au prix de lourdes pertes- la reprise de la ville avant l’arrivée des Américains.

C’est un fait connu dans notre pays et par tout un tas de gens qui font métier de l’observation des animaux. La disparition progressive des paysans, hors exploitations agricoles industrielles, et la réglementation étroite de ce qui faisait leur passe temps favori, la chasse, ont entraîné une recolonisation des abords des villes par des espèces non domestiques. Il m’arrive ainsi régulièrement, dans les bois qui couvrent les hautes collines autour de Grenoble, de faire la nuit d’étranges rencontres.

Outre des foultitudes de lapins, j’ai le plaisir d’avoir à saluer poliment (respect oblige) renards, blaireaux, biches, et surtout sangliers. Ces derniers prolifèrent en toute quiétude et se signalent par leur propension à ravager les parkings et les aires de pique nique des promeneurs du dimanche. Toutes ces bêtes sont timides et peu désireuses de s’attarder en compagnie de l’humain, ce mammifère bruyant à l’odeur désagréable. Même vous Paul, avec toute votre science, ne seriez guère mieux considéré qu’un grand putois dans le secteur. Les derniers porcins que j’ai rencontrés avaient l’air trop surpris pour me céder le passage. J’emmène toujours un livre avec moi pendant mes promenades –même si, à cause du froid, je ne lis jamais que quelques pages à la lumière de ma lampe frontale. J’ai donc brandi votre « La crise » tel Charlton Heston les tables de la loi dans Les Dix Commandements, et braillai : « Ohé les fils de porcs, vous avez lu le dernier Jorion ? » La débandade générale ! Ne comptez pas sur eux pour boucler vos fins de mois…

Je vais ici naturellement rejoindre une idée qui court en filigrane tout au long de vos écrits. En contemplant la ville et ses lumières à mes pieds, au cours de mes longues pauses méditatives, je me dis que finalement l’humble sauvagerie (je n’ai pas dit la sauvagerie des humbles) ne restera jamais très éloignée de nos sophistications. Aller à sa rencontre de temps en temps peut aussi permettre à l’homme de prendre conscience de lui-même, ajouterai-je intentionnellement.

Partager :

8 réflexions sur « Le loup et les sangliers…, par Daniel Dresse »

  1. Une phrase de Deleuze.
    « On fait parfois comme si les gens ne pouvaient pas s’exprimer. Mais, en fait, ils n’arrêtent pas de s’exprimer. […] Si bien que le problème n’est plus de faire que les gens s’expriment, mais de leur ménager des vacuoles de solitude et de silence à partir desquelles ils auraient enfin quelque chose à dire. Les forces de répression n’empêchent pas les gens de s’exprimer, elles les forcent au contraire à s’exprimer. Douceur de n’avoir rien à dire, droit ne n’avoir rien à dire, puisque c’est la condition pour que se forme quelque chose de rare ou de raréfié qui mériterait un peu d’être dit. Ce dont on crève actuellement, ce n’est pas du brouillage, c’est des propositions qui n’ont aucun intérêt. »

  2. @ Cher Olivier

    Ce texte faisait partie d’une longue lettre que j’avais écrite à Paul il y a deux mois. Je n’avais pas particulièrement envie qu’il publie ce passage là précisément, mais il l’a fait, comme je lui avais laissé le droit d’en extraire ce que bon lui semblait. Il ne s’agit donc pas d’une tentative de m’exprimer à tout prix mais d’une sorte de manie, sur laquelle vous pouvez effectivement penser ce que vous voulez. J’ai des cahiers entiers au fond de mes tiroirs qui sont remplis de ce genre de chose, ce qui est une manière de me maintenir le moral à flot en épargnant la sécurité sociale.
    Mais que voulez-vous dire exactement ? Que notre mode de civilisation nous pousse à exprimer n’importe quoi ? Où nous évader dans la solitude et l’introspection ? Ou bien les deux ? Je le savais figurez-vous, la preuve ! Je me demande s’il y a vraiment besoin de citer Deleuze pour en arriver à ce constat, lequel Deleuze, comme grand pape des serruriers es portes ouvertes s’est parfois posé aussi un peu là.

  3. @ Linda Seredes

    Il me semble que tu te méprends quant à la citation de Deleuze par Olivier : elle abonde en ton sens en soulignant l’importance de ces moments où – comme toi dans la nuit enneigée – on se retrouve avec soi-même, entouré seulement des bêtes sauvages et… de la mémoire des héros.

  4. @ Très Cher Olivier,

    Pardon vieux. Je ne me suis pas promené depuis quelques temps et cela influe négativement sur mon moral. Je m’en prends même à ce pauvre Deleuze qui ne me connait ni d’Eve ni d’Adam !
    Bonne nuit.

    Daniel.

  5. Merci Daniel pour ce texte, je m’y reconnais beaucoup. Ci-jointes quelques pensées sur le moment.
    J’éprouve aussi tous les jours une saine distance en m’occupant de mon âne et de mes arbres. Une reflexion m’est venue à votre lecture sur le surprenant blog de Paul Jorion: Et si tous ces intervenants avaient en un fin de compte peur de changer leur mode de vie plutôt que de changer le monde.
    Après avoir eu la chance de voyager beaucoup grâce à ma vocation de musicien, d’avoir gagner beaucoup de temps (et non pas d’argent encore que..), je vis en autarcie maîtrisée maintenant ou je travaille le paisible et le pacifique comme un instrument; quotidiennement et sans presser. Est-ce que l’on se rend bien compte que les problèmes économiques du moment, cette crise systémique, ne concerne qu’une partie de l’Humanité (je pensais à mon âne et à ceux qui l’utilisent).
    Ergoterons nous encore longtemps sur des évidences? La violence appele la violence, la cupidité la cupidité, et le pacifique appele le pacifique. Ces banalités je les assume, mais plus que ça, elles rayonnent d’elles mêmes, il suffit de regarder.
    Je continue à suivre étroitement l’évolution des changements en cours pour pouvoir mieux anticiper leurs concéquences, mais je m’étonne que toutes les analyses économiques que je glâne ne parle jamais d’irrationel. Car enfin, on parle d’argent, de pouvoir, d’économie, c’est à dire de l’hybris, aussi je ne serais pas étonné que nos « grands hommes » s’adonnent à l’astrologie… J’en suis même sûr.
    Continuons la reflexion, naturellement, mais la carte n’est pas le territoire.
    Bonnes traces sur la neige, qu’on puisse vous suivre avant qu’elle ne fonde.

  6. Omar Yagoubi dit:
    23 janvier 2009 à 01:02

    La belle écriture de Daniel Dresse et l’intervention ci-dessus de Omar Yagubi me fait transposer, à peine retouchée, une partie d’un mien message d’il y a à peine quelques jours sur un forum.

    Ne jamais oublier que les pauvres souffrent déjà bien avant les autres, et ceci: crise ou « pas crise ». Ce que vivent globalement 1/3, un très gros tiers des habitants (et je suis vraiment « modeste ») de la planète est une crise « banale » pour eux. Quoi de neuf vraiment pour eux sinon toujours moins?

    On ne se rend pas compte que les riches en difficulté crient beaucoup plus fort que n’importe qui. Ils communiquent leur « angoisse » partout. Car « eux » déjà « riches » (par rapport aux pauvres très « ordinaires ») risquent de perdre, et perdent déjà très gros. Mais quelle est donc la signification de ce genre de proportions? Cela signifierait: pourvu qu’on reste du côté des riches quoiqu’il arrive?…

    Alors qu’est-ce que devraient dire ceux qui n’ont jamais rien eu??!!

    Pour ne pas trop s’égarer, il est préférable de nous référer à ceux qui sont en « état » de pauvres, car déjà marginalisés. En réalité, la plupart n’ont jamais été autres que marginalisés, et ce, depuis toujours.

    Cela nous fait redescendre sur Terre et nous donne une vision beaucoup plus réelle que les effets de la crise actuelle, même si ces effets risquent d’aller en s’amplifiant. Mais le système financier qui nous a conduit là est tellement faux en ne représentant aucunement la réalité économique, même « aux plus beaux jours » de ce sytème faux de A à Z, car il ne comporte aucun critère d’appréciation juste entre richesse et pauvreté. Il représente « uniquement » la recherche de la richesse, point. Ce système comportait déjà – potentiellement – la pauvreté, et ce, dès son commencement.

    À présent, l’on perçoit une actualisation réelle de la pauvreté dont nous commençons à palper le déploiement, tandis que les pauvres, eux, le restent à coup sûr.

    J’y ai fait allusion pas mal de fois sur ce blog, il existe des réseaux d’économie alternatives, monnaies locales, etc, dans un nombre croissant d’endroits de la planète, ceux que je connais bien sont au Mexique et au Canada. Il y en a aussi dans d’autres pays. Je commence à croire qu’ils sont en train de prendre de l’avance sur nous. Également une avance intéressante de nature anthropologique.

  7. @ Linda et Paul
    pas de polémique. Pas de moquerie. Au contraire. Je ne cherche qu’à prolonger ce qui a été si joliment dit.

  8. Bonjour, Daniel Dresse,
    Eh, ben figue toi, que bizarement, en lisant tes textes, je t’ai démasqué, grand vieux pirate naufragé des îles Mascareignes, que je suis…
    Dolive de la Réunion.

Les commentaires sont fermés.