L’actualité de la crise : Des Bad Banks et des nationalisations a minima, par François Leclerc

Billet invité.

DES BAD BANKS ET DES NATIONALISATIONS A MINIMA

Les questions financières sont le plus souvent assez simples dans leur principe, une fois débarrassées du vocabulaire hermétique qui les accompagne et de la chape de silence qui les entoure en temps normal. Les bad banks, question en ce moment des plus discutées dans les cercles décisionnaires du monde entier, en sont un bel exemple.

Tout peut se résumer, une fois le principe de leur création admis, à un dilemme assez simpliste. Si j’achète, moi l’Etat, trop bas aux banques leurs actifs douteux, je n’éviterai pas leur recapitalisation et j’y serai encore de ma poche. Si je les achète au prix qui les tire sérieusement d’affaire, cela me coûte une fortune. Comment alors évaluer ces actifs ? C’était sur cette question que la toute première version du plan Paulson avait achoppé aux USA, après avoir prétendu l’avoir résolu, en l’ignorant en fait, grâce à la technique des enchères renversées.

Les gouvernements réfléchissent et temporisent donc, pour les mêmes raisons de coût, aux USA, en RFA, en Italie et en Belgique, et sans doute dans d’autres pays qui le taisent. Le dispositif britannique que Paul Jorion a précédemment décortiqué, et qui évite d’acheter ces titres en les garantissant, a l’avantage d’évacuer ce problème d’évaluation et à priori de minorer les coûts. Il est donc regardé avec les yeux de Chimène, en priant avec ferveur qu’il y fonctionne.

Willem Buiter, dans le Financial Times du 20 janvier, le trouve encore beaucoup trop dispendieux et inefficace, prenant encore une fois le taureau par les cornes. Après avoir décortiqué sans concessions la situation du système bancaire britannique, établissant clairement de désastreuses responsabilités, il développe un plan qui procède très astucieusement, en plusieurs étapes successives et à moindre coût pour l’Etat. Sans entrer dans les détails, qui sont sophistiqués, il associe la nationalisation totale du système bancaire à la création d’une bad bank, puis à la création de nouvelles banques, d’abord publiques et ensuite privatisées.

Du côté américain, la situation n’est pas encore clarifiée. Les grandes banques régionales, à leur tour emportées par la crise financière, ont annoncé de très lourdes pertes pour le quatrième trimestre, du niveau de celles de leurs consœurs nationales. Elles avaient pourtant reçu de très importantes aides dans le cadre du premier volet du TARP. Et cela accentue encore davantage la nécessité de définir une nouvelle politique en direction du système bancaire.

A propos de la création éventuelle d’une bad bank, le Washington Post du 22 janvier expliquait que si le prix d’acquisition des titres toxiques par une telle structure créée par le gouvernement était trop élevé, cela représentait un effet d’aubaine pour les banques et que, s’il était trop faible, celles-ci ne participeraient pas au plan. Comment en sortir ? George Soros apportait dans le Financial Times du même jour un éclairage détaillé sur les avantages et inconvénients réciproques des termes du choix devant lequel l’équipe d’Obama se trouve : « Nationaliser les banques partiellement ou les laisser dans des mains privées, mais nationaliser leurs actifs toxiques ». Ainsi que la difficulté de ce choix.

Le Süddeutsche Zeitung de vendredi révèle les grandes lignes d’un plan qui serait à l’étude au sein du gouvernement allemand. Il s’appuie sur la création d’une structure de défaisance pour chaque banque, assorti d’un mécanisme complexe, qui a déjà servi pour assainir les banques est-allemandes après la réunification et dont l’application devrait moins peser sur les finances de l’Etat. Celui-ci ne paierait pas tout de suite les banques en échange de leurs actifs toxiques, mais assumerait la perte de valeur de ces titres seulement à leur arrivée à échéance, et pourrait recevoir en échange une partie des bénéfices des établissements, sur une période de 40 à 50 ans. Une solution d’étalement réciproque, séduisante sur le papier, mais dont il n’a encore été fait le tour pour bien vérifier qu’elle fonctionnerait.

A toutes fins utiles, la Commission de Bruxelles, qui avait été prise par surprise lors des plans de recapitalisation en catastrophe des banques de plusieurs pays européens, étudie avec la BCE et les Etats membre les mesures qui pourraient être prises pour alléger le fardeau des banques, sans pour autant violer les règles européennes sur les aides d’Etat, selon l’un porte-parole de la Commission, Jonathan Todd, qui s’exprimait à ce sujet jeudi dernier.

Le président de la BCE Jean-Claude Trichet a quant à lui rejeté mercredi, devant des eurodéputés, l’hypothèse d’une « banque d’épuration mondiale », confirmant ainsi qu’il n’était pas question aux yeux de la banque, et de ses principaux mentors, de se laisser entraîner sur une mauvaise pente, dans le cadre d’un tel organisme, par les Américains ou les Anglais qui y participeraient.

De tous côtés, il faut encore attendre. Devant l’obstacle, différentes formules sont étudiées et rien ne semble joué. Il semble pourtant que bad banks et nationalisations bancaires soient deux mesures indissociables si les gouvernements veulent mettre toutes les chances de leur côté. Le prix de ces opérations, quoi qu’il en soit, sera probablement très élevé à l’arrivée, en dépit des tentatives d’optimisation. Il faudrait que des solutions très radicales, à la Willem Buiter, soient adoptées pour l’éviter et cela n’en prend pas le chemin, car cela heurte trop d’intérêts. Ce qui augure mal de la suite, suggérant par avance une régulation a minima du système financier. Seule la poursuite de l’approfondissement de la crise pourra repousser ces limites déjà à mon sens implicitement tracées.

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12 réflexions sur « L’actualité de la crise : Des Bad Banks et des nationalisations a minima, par François Leclerc »

  1. Je crains que l’on prenne des demi-mesures qui prolongeront la crise et son intensité jusqu’à ce que l’on s’apperçoive qu’una action très énergique est nécessaire. Ca ressemble au Japon

    Comment françois Leclerc et Paul Jorion voient-ils l’avenir à court-terme (4-5 ans) ?

  2. Ce qui rebute peut-être pour l’instant les gouvernement, c’est qu’il est sans doute difficile d’estimer le montant total de tous les actifs douteux, et par tous les diables il doit y en avoir un paquet vu l’ingéniosité des banquiers pour créer des produits complexes, rendre tout opaque hors bilan et je ne sais quelle autre astuces.
    Les autorités ayant systématiquement sous estimé la crise depuis son début, n’ayant pas une traitre idée de l’ampleur du désastre imaginez s’ils chiffrent une certaine fourchette et que tout à coup après avoir compilé les informations donnés par les établissements financiers ils se rendent compte que les actifs toxiques atteignent des montants astronomiques bien au delà de leur prévisions les plus folles.
    Faudra bien qu’ils se décident un jour à participer au jeu de la vérité !

  3. Les actifs toxiques sont, pour une large part, constitués de créances que l’on sait largement irrécouvrables. Les cantonner, c’est-à-dire les planquer sous le tapis, ne rendra pas les emprunteurs solvables, ni n’enrichira les créanciers.
    Ce que refusent nos éminences, politiques, banquiers centraux et banquiers commerciaux, c’est de constater les pertes – entraînant ainsi une chaîne de faillites, notamment bancaires. Pourtant, il faudra bien, à un moment ou à un autre, passer par profits et pertes cette montagne de fric virtuel, parce que le contribuable ne pourra en assumer la charge, même étalée sur une longue période, et même si on menace de lui griller la plante des pieds.

  4. Tout peut se résumer, une fois le principe de leur création admis, à un dilemme assez simpliste. Si j’achète, moi l’Etat, trop bas aux banques leurs actifs douteux, je n’éviterai pas leur recapitalisation et j’y serai encore de ma poche. Si je les achète au prix qui les tire sérieusement d’affaire, cela me coûte une fortune. Comment alors évaluer ces actifs ?

    Non, pas d’accord. Tout ne peut pas se résumer en… !

    Le concept d’une “bad bank” est jeté en pâture à la critique générale. Mais
    – Où est la définition du rôle de exact cette “bad bank” ?
    – Pourquoi cette “bad bank” n’interviendrait-elle pas avant que la crise ne se déclenche dans une banque ?
    – Pourquoi cette dichotomie proposée par François Lerclerc ?

    L’action de la banque belge KBC s’est effondrée de 65% en 4 séances car des agences ont revu leur notation à la baisse.
    KBC a alors valorisé ses actifs toxiques à quasi zéro et l’Etat est intervenu à coup de 2 milliards.
    Puis KBC a repris un tiers de sa chute en deux séances.
    Cela a fait les choux gras de ceux qui ont spéculé à la baisse.
    (Rumeurs de ventes à découvert – L’Echo)

    Admettons que la “bad bank” agisse en temps normal, avant la tempête sur les marchés spéculatifs.
    Elle propose de racheter tous les toxiques à 1 Euro symbolique, au lieu du prix fort en temps de crise (ce qui devient une intervention pure et simple, déguisée en autre chose, comme l’indique François Leclerc).

    J’imagine que la KBC aurait vendu ses actifs toxiques à la “band bank” à ce prix, avant la crise. Que se serait-il passé ?

    – Elle aurait certes dû déclarer sa perte financière, mais elle aurait assaini sa situation.
    – L’agence de notation n’aurait sans doute pas modifié sa notation.
    – Les investisseurs auraient relevé leur niveau de confiance et le titre aurait sans doute prix des couleurs au lieu de chuter.
    – La banque serait débarrasée de son épée de Damoclès.
    – La banque, l’Etat, le marché,… n’auraient pas été mis sous pression.
    – L’Etat n’aurait pas dû injecter des milliards d’Euro.
    – Les spéculateurs (qui ont accepté le risque d’enfreindre la loi en vigueur) n’auraient pas siphonné un peu plus l’économie (et l’argent public injecté).
    – Globalement, la dépense de la “bad bank” aurait été minime par rapport à ce qui s’est réellement passé.
    – De son côté, la “bad bank” aurait trié, liquidé, échangé, vendu les actifs toxiques comme le fait un curateur, essayant tant bien que mal de détricoter, lentement mais sûrement, les montages toxiques en limitant les dégâts dans un environnement pourri, mais sans surprises, donc sans ameuter inutilement le monde.

    J’imagine, que ce scénario devrait rencontrer l’opinion de Loïc Abadie, qui suggère de se limiter à accompagner la crise pour qu’elle joue son rôle indispensable de “redistribution des cartes”

  5. @ Pierre Lang

    Anticiper, c’est précisement ce que propose, notamment, Willem Buiter. Là-dessus, je suis bien d’accord avec vous. Pour la suite, non. Le franc symbolique pour l’achat des actions toxiques, c’est une sacré paire de manches. Parce que le bilan de la banque est totalement déséquilibré, une fois taillé dedans, et qu’il faut alors la recapitaliser. Vu que personne ne sait trop bien, en le scrutant un actif, s’il est toxique un petit peu, beaucoup, ou pas du tout, il faut tailler large et injecter beaucoup injecter de fonds. C’est pourquoi Buiter pense qu’il faut y aller carrément et tout nationaliser. A 100%, parce que cela règle le problème du tri impossible des actifs. Toutes les banques, parce que l’on ne sait pas si une banque aujourd’hui saine le sera demain, et aussi parce qu’il y a des cadavres dans le placard bien dissimulés.
    Voilà, en gros, le schéma devant lequel nous sommes.

  6. @ Pierre Lang

    Excusez-moi, je m’y reprends, j’avais écris très vite. Pour la clarté de ma réponse: les nationalisations sont sans indemnisations, partant du principe que les indemnités ont déjà été perçues. L’anticipation est à la finance ce que le préventif est à la médecine, bien peu de choses, les faits sont têtus.

  7. “Mauvais élève” : voilà une expression qu’on retrouve sans arrêt sur les chaînes économiques, genre Bloomberg pour nous parler de la situation économique des différentes régions du monde : l’Argentine est par exemple le mauvais élève de l’Amérique du Sud d’après un analyste de la banque Lehmann etc. Cette expression en dit long sur la rapport que le professeur (le FMI ? La Banque Mondiale ?) entretient avec ces pays. Ils ont tout à apprendre, ils doivent se montrer dociles etc. Le capital arrive ainsi à perpétuer un bon paternalisme décomplexé.

  8. Bonsoir,

    Pourquoi vouloir s’évertuer à sauver les banques qui sont devenues insolvables.

    Il y a de nombreuses banques de dépôt qui ont fait faillite aux USA l’an passé et ces faillites ont été accompagnées pour que les épargnants retrouvent leurs économies dans la limite des sommes garanties, nous n’en avons pas plus entendu parler que cela. bien entendu il ne s’agissait pas des plus grosses banques (tout de même il y a eu Indymac et Washington Mutual)

    Alors pourquoi ne pas laisser tomber les mastondontes qui auraient des pieds d’argile ?

    N’est ce pas dans cette voie que l’on devrait creuser : améliorer les procédures / garanties aux épargnants pour accompagner les faillites de banques les plus mal en point et éviter le risque systémique. Bien entendu, pour éviter la fuite des épargnants d’une banque à risque, il conviendrait de passer des lois qui garantissent vraiment aux épargnants de recouvrer l’intégralité de leurs dépôts au jour de la faillite. Cela aura un coup mais il devrait être bien moindre que de combler un puit sans fond comme c’est le cas actuellement.

    Finalement, en dehors du fait que Lehman était un symbole de la finance américaine et qu’elle n’était pas une banque de dépôt (et donc sans d’impact direct sur une clientèle de particuliers), quel aura été l’impact strictement financier de cette faillite (en dehors de l’effet psychologique). Il y a des pertes certainement mais aussi des gains : je pense à tout l’argent que l’état US n’aura pas englouti dans cette banque pour la maintenir en vie et de cela nul ne parle.

    Il restera des banques “saines”, grosses ou petites, celles qui auront su rester à peu près vertueuse (même si la gangrène subprime c’est immiscée un peu partout et même chez des investisseurs “vertueux”) qui permettront au système de se maintenir et à l’argent de circuler (je pense à Wells Fargo par exemple aux US). Et pourquoi si crainte il y a de ne plus avoir de banques encore debout, pourquoi ne pas créer de toute pièce, des banques publiques. En France nous en avons une, les épargnants ont depuis toujours le choix de mettre leurs économies dans une banque publique plutôt que dans une banque privée. Malgré la crise ils n’ont pas tous changé de banque, pourtant rien ne les empêcher de le faire (en ce qui me concerne, je suis client de la poste depuis longtemps et j’ai fermé mes autres comptes dans des banques privées l’an passé et je n’ai donc plus de compte qu’ à la banque postale).

    Si il y a trop de risque systémique, pourquoi ne pas laisser faire faillite les plus malades et ne sauver que le strict nécéssaire : Aux US, cela reviendrait à laisser Citigroup, Bank Of America, Morgan Stanley, Goldman sachs (les 4 qui en proportion de leur capitaux propres ont le plus bénéficier du TARP jusqu’à présent) et sauver JP Morgan, Wells Fargo, Bank of NY Mellon, si elles ne sont pas capable de se sauver toutes seules.

    Au final c’est bien vers cela que l’on se dirige non ? : un grand nombre de banques nationalisées !!. La seule chose à changer serait alors le chemin emprunté pour en arriver là : sauver le capitalisme financier en récompensant les “imprudents” et en pénalisant de fait les “vertueux” et faire payer ces échecs, et au prix fort, aux contribuables. Il faut que les états soient économes de l’argent des contribuables, cela devrait encore plus être leur devoir en temps de crise et d’autant plus qu’ils sont déjà copieusement endettés.

    Ce que je propose plus haut (le sauvetage des épargnants, les clients des banques et pas des propriétaires des banques) serait pour moi un moyen efficace de minimiser le coup du sauvetage pour les états et de marquer pour longtemps le monde de la finance (il n’y aura personne pour la sauver à l’avenir).

    Notre monde a besoin d’un électrochoc : réchauffement planétaire, mondialisation, épuisement des ressources.. nous marchons sur la tête depuis trop longtemps. Cet électrochoc est nécessaire pour être bien certain que ceux qui n’ont pas encore compris quelles étaient les sources de cette crise, ne passerons pas à côté de cette leçon et puisse même la transmettre eux aussi à leur progéniture.

    Si c’est le prix à payer pour que le monde puisse gagner 5, 10 ou même 20 ans dans la compréhension de ce qu’il est temps de ne plus faire, de ce qu’il est temps de changer fondamentalement pour envisager un développement durable de l’humanité et bien laissons les banques qui ont plein d’actifs toxiques faire faillite dès que l’on aura pris quelques précautions pour vraiment les seuls qui méritent d’être sauver : les épargnants.

  9. @ Brehat

    Nationaliser les banques sans indemnités, c’est punir les actionnaires et protéger les dépôts. Le propos à l’air sans appel, mais ce serait la meilleure manière, si cette mesure n’était pas prise à l’échelle d’un seul pays, de donner un coup d’arrêt au casino financier. Les “mauvais élèves”, Lacrise rappellant opportunément cette expression condescendante, devinons qui sont-ils aujourd’hui ? Au nomde quoi devraient-ils bénéficier d’une quelconque immunité ?

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