« La transmission des savoirs » par Geneviève Delbos et Paul Jorion

« La transmission des savoirs » fut publié en 1984. Le livre fut réédité une première fois en 1990 et une deuxième fois il y a quelques jours.

Geneviève et moi avions mis en commun – grâce à une bourse de la Mission du Patrimoine Ethnologique du Ministère français de la Culture – tout ce que nous savions sur le savoir empirique des pêcheurs, ostréiculteurs et paludiers du Morbihan et de la Loire-Atlantique et nous en avons fait un livre sur la manière dont ce savoir se transmet.

Le livre fut publié par la Maison des Sciences de l’Homme. Son premier scoop, c’est que le savoir empirique en réalité, ne se transmet pas, seul du travail se transmet. Nous montrons comment l’école en fait de la chair à pâté et propose à sa place, non pas, comme elle l’imagine, le savoir scientifique, mais le « savoir scolaire » qui en est une version passée au rouleau compresseur, fait de phrases disjointes et dont toute théorie a été exprimée dans le processus d’aplatissement. Quant au savoir empirique, il est fondé sur le cas singulier et est privé de toute ambition théorique, il est focalisé sur « ce qui marche ici et maintenant » et est réinventé de toutes pièces à chaque génération dans un long processus d’identification personnelle.

Et cette réinvention se fait dans un cadre précis : celui de la petite unité familiale que constituent un bateau de pêche, des parcs à huîtres ou une saline. L’influence de la forme de cette unité de production va extrêmement loin : imposant – comme l’avait déjà vu Tchayanov – la quantité de travail produite et son rythme, mais aussi la taille de la famille et sa composition. Vingt-cinq ans plus tard, je persiste à croire que notre prévision du nombre exact de garçons et de filles dans les familles de pêcheurs et de paludiers à partir des contraintes qu’imposent respectivement la reproduction d’un équipage et du personnel d’une saline, demeure un des grands moments de la sociologie.

Une analyse fouillée des différences qui existent entre savoir empirique et savoir scientifique portant sur une multitude de « croyances » entretenues par pêcheurs, ostréiculteurs et paludiers, d’un côté, et scientifiques de l’autre, où le plus bête n’est pas nécessairement celui que l’on pense, constitue ma première aventure en philosophie des sciences, celle qui se poursuit et s’épanouit dans mon « Comment la vérité et la réalité furent inventées » qui paraîtra en septembre chez Gallimard.

L’information fut recueillie par nous durant la période qui s’étend de 1973 à 1983 mais les leçons qui s’en dégagent demeurent éternelles. Un ouvrage qui, selon l’expression consacrée, « n’a pas pris une ride ».

Partager :

40 réflexions sur « « La transmission des savoirs » par Geneviève Delbos et Paul Jorion »

  1. J’en veus un .

    Y’a t’il le pendant , un livre qui parlerait des transmissions de l’ignorance?

    1. Oui, béber, le livre existe :
      « L’ENSEIGNEMENT DE L’IGNORANCE et ses conditions modernes »
      Jean-Claude Michéa – éditions Climats

  2. Faut-il aller jusqu’à dire que dans les lycées professionnels les professeurs des matières professionnelles n’enseignent rien d’utile et que l’enseignement peut être réduit au matières générales? En d’autres termes, l’école doit-elle seulement fournir un bon bagage généraliste et laisser les élèves se former sur le tas?

  3. ‘On est apprenti toute sa vie’. Je suis agriculteur et c’est une phrase que j’ai entendu des bouches de mon père et de mon grand pére.
    Cette locution ponctuait souvent la fin d’un long moment de silence faisant suite à un échec. C’était un moyen de reprendre parole.

    L’application méthodique des principes édictés par l’INRA depuis 40 ans produit son plein effet aujourd’hui. Il faudra attendre une nouvelle génération (pas encore formée) pour transformer l’acte de production et retrouver la necessité d’une véritable ‘transmission des savoirs’.
    Ces savoirs ’empiriques’ qui concernent l’agronomie et les interactions si nombreuses et completement invisibles entre la terre et l’homme, s’acquierrent en une vie. Hélas, il y a trop peu de monde pour les étudier, et encore moins pour les enseigner.

  4. @JJJ
    Un cancre ne bosse pas , il s’amuse .
    Il arrive cependant que certains d’entre nous s’amusent à bosser …

    Le neurone en chef de ce cerveau collectif à une âme de cancre , ne lui dites pas …c’est un secret.

    Bon, je retourne au piquet .
    @+
    😉

    1. On ne crée qu’en s’amusant ….d’ou l’interet de la société pour le caractère NEOTENIQUE de l’etre humain maintenu de plus en plus tard ds l’adolescence .

  5. Tiens… Sans même le savoir, l’idée que je développais intuitivement dans le billet d’Hervé de Bressy, concernant la formation et l’éducation en France, était similaire à la votre dans cet ouvrage… Étonnant…

    Je vous rapporte ici mon témoignage sur le produit d’une formation « qualifiante » en informatique de gestion à laquelle j’ai participé en 2007/2008:

    – Avantage présenté par le centre de formation à ses futurs stagiaires:
    Les formateurs sont issus du monde professionnel.

    – Traduction dans la réalité:
    Les formateurs en question ont quitté le monde professionnel depuis environ 20 ans. Pour situer cela concrètement, à l’époque ils programmaient des fichiers indexés en FORTRAN. On leur demande aujourd’hui de former des stagiaires aux bases de données relationnelles et à la programmation objet, qu’il n’ont jamais pratiqué en situation professionnelle.

    Conclusion, l’expérience professionnelle des formateurs, présentée comme un avantage, ne se révèle finalement être que d’un intérêt plus que limité, pour ne pas dire inexistant. D’autant plus que le niveau de veille technologique est laissé à la libre appréciation des formateurs en question… Dans ma promotion, nous avons ainsi eu le bonheur d’être mis dans la situation (ubuesque) suivante: L’un des stagiaire, autodidacte de longue date, était mieux en mesure d’expliquer les technologies les plus récentes que le formateur. D’ailleurs, il les expliquait au formateur lui-même.

    Les supports de cours étaient de parfaits torchons: Fautes d’orthographe (bénin), fautes de syntaxe (gênant), fautes logiques (intolérable).

    A titre d’anecdote, le module de formation sur les technologies internet, se basait sur un support de cours daté de… 1999. A ce niveau, on peut parler sans abus de langage de cours périmés.

    – Les « travaux pratiques », ou la « problématique des cas d’école »:

    Cette formation se basait sur un contenu théorique très limité pour une mise en pratique maximale. Cependant, cette mise en pratique se faisait au moyen d’études de cas hyper simplifiées:

    Bases de données relationnelles d’une vingtaine de tables maximum, le tout effectué dans un environnement logiciel parfaitement homogène (merci Mr Bill Gates), tandis que le moindre SGBDR professionnel que j’ai pu observer ensuite se chiffrait en centaine(s) de tables, et dans des environnements tout à fait hétérogènes.

    Résultat à l’entrée dans le monde professionnel: Impression de n’avoir rien appris qui soit utilisable (ce qui n’est peut-être pas qu’une impression), manque cruel de connaissances pour répondre efficacement aux problèmes posés par l’employeur, ignorance totale sur les problématiques de portabilité. Je n’évoque même pas les questions de sécurité, de notions de gestion ou de comptabilité, étant donné qu’elles n’étaient tout simplement pas abordées au cours de la formation en question.

    En définitive, quelle utilité de cette formation soit disant qualifiante? Zéro pointé. J’aurais eu meilleur compte de me former en autodidacte en téléchargeant des tutoriels sur internet. Cela dit, j’admets, je n’aurais pas obtenu une validation officielle délivrée par le ministère du travail… La belle affaire, cela ne suffit pas de toute façon pas à convaincre les employeurs de me recruter.

    Au final, comment admettre que les offres d’emploi soient conditionnées à un certain niveau d’études dans la mesure ou les études en questions ne permettent pas de préparer à une pratique professionnelle efficace?

    Comment échapper au cercle vicieux « pas d’expérience donc pas d’emploi, pas d’emploi donc pas d’expérience », dans la mesure où la formation sur le tas n’est plus guère admise par les entreprises en tant que telle, mais que ces dernières la légitiment par ailleurs en conditionnant leurs offres d’embauche à l’expérience des candidats?

    Et, pour reprendre ma réflexion issue du billet d’Hervé de Bressy, comment expliquer l’inversion de logique du marché de l’emploi par rapport à celle d’un marché classique?
    (Sur un marché classique, l’acheteur d’un bien ou service est généralement appelé demandeur, et le fournisseur du bien ou service est l’offrant. Or, sur le marché de l’emploi, les offres sont émises par l’acheteur-entreprise et le fournisseur de service est nommé « demandeur d’emploi ».)

  6. @Béber le cancre

    Je vous propose celui-ci, excellent, sous-titré Cinq leçons sur l’émancipation intellectuel 😉 (petit extrait) :

    «La révélation qui saisit Joseph Jacotot se ramène à ceci : il faut renverser la logique du système explicateur. L’explication n’est pas nécessaire pour remédier à une incapacité à comprendre. C’est au contraire cette incapacité qui est la fonction structurante de la conception explicatrice du monde. C’est l’explicateur qui a besoin de l’incapable et non l’inverse, c’est lui qui constitue l’incapable comme tel. Expliquer quelque chose à quelqu’un, c’est d’abord lui démontrer qu’il ne peut pas comprendre par lui-même. Avant d’être l’acte du pédagogue, l’explication est la mythe de la pédagogie, la parabole d’un monde divisé en esprits savants et esprits ignorants, esprits mûrs et immatures, capables et incapables, intelligents et bêtes. Le tour propre à l’explicateur consiste en ce double geste inaugural. D’une part, il décrète le commencement absolu : c’est maintenant seulement que va commencer l’acte d’apprendre. D’autre part, sur toutes les choses à apprendre, il jette ce voile de l’ignorance qu’il se charge lui-même de lever. »

    Jacques Rancière, Le maître ignorant.

    1. Une étude américaine démontre que la plus performante des methodes d’apprentissage est celle qui consiste a transmetre un message a l’ autre …..Je crois que les anglais pratiquaient pas mal cette methode ds l’enseignement a des eleeves par d’autres eleves N+ 1 .

  7. bonsoir ,
    peut on faire un parallele avec les conceptes d habitus et de capital social , culturel de bourdieu ?

  8. @ louis delgres

    Dans Pierre Bourdieu (1930 – 2002) :

    J’espère que l’on dira un jour de La transmission des savoirs (1984 ; bientôt republié), écrit à quatre mains avec Geneviève Delbos, qu’il « appartient à l’école de Bourdieu », comme on dit de certains des ouvrages glorieusement traditionnalistes consacrés à la famille en Bretagne qui nous servirent d’exemples, qu’ils « appartiennent à l’école de Le Play ».

    J’ai fait partie du cercle rapproché de certains grands professeurs dont je ne me suis jamais reconnu le disciple. Je n’ai jamais rencontré Pierre Bourdieu mais j’ai l’honneur de me compter au rang de ses disciples.

  9. L’économie belge connaîtra à nouveau la croissance à partir du deuxième trimestre de cette année. Ce pronostic optimiste frappant se lit dans le rapport mensuel de Dexia sur l’économie mondiale. Si cela passe comme Dexia le dit, la récession prendra fin à partir de la semaine prochaine. De leur côté, les autres grandes banques anticipent encore un ralentissement de l’économie de 6 à 9 mois.
    Et en plus dans une semaine c’est le 1er avril ..quel humor chez dexia !!

  10. Bonsoira propos du « processus d’aplatissement », je ne peux m’empêcher de penser à corinne Maier (Bonjour Paresse):
    « Seul l’élève qui a eu la capacité de supporter un nombre donné d’étude, la stupidité de ses maîtres, l’instinct grégaire et l’esprit d’imitation de ses camarades, sera capable de supporter une trentaine d’années de vie d’entreprise, de langues de bois et de tâches répétitives »

    Allez, pour le moral, ce poème :
     » Former les esprits sans les conformer,
    Les enrichir sans les endoctriner,
    Les aimer sans les enrôler

    Leur communiquer une force
    Dont ils puissent faire leur force

    Les séduire par le vrai
    Pour les amener à leur propre vérité

    Et leur donner le meilleur de soi
    Sans attendre ce salaire
    Qu’est la ressemblance  » Jean Rostand

  11. Une nouvelle ère ou le conservatoire des rentiers.
    Il m’en arrive une mauvaise bonne: Mon Oncle et ma Tante (75 ans) se sont fait sequestrés la nuit dernière (4 jeunes hommes armés, explosifs pour entrée dans la villa..) et pour finir en beauté, on a mis le feu à leur villa. 2 vies foutus en l’air, leur maison, pour la recherche d’un coffre inexistant, du polar réel ou les querelles de chiffre sont incongrus, c’est le moins que l’on puisse dire. J’arrive chez mon oncle, stupeur, tous les médias sont la, je dis bien tous, vous avez bien lu, canal, tf1, a2, f3, france inter, europe 1, la voix du nord etc, j’hallucinais, c’était comme dans les mauvais film. La suite, et c’est en continue, la triste histoire de mon Oncle et de ma Tante sur les ondes, c’est vrai qu’elle est emblématique, imaginez donc, des retraités paisibles agressés à 9h du soir, explosifs, molestage etc. Peut être en avez vous entendu parler ces dernière 24 h.
    Quel rapport avec la transmission du savoir?
    Mon Oncle, comme moi, sommes des possédants, des rentiers comme vous dites. Grâce à notre jugeotte, notre savoir faire empirique, notre famille a construit un meccano qui se tient, (ou se tenait). Comme souvent dans les générations, il y a des têtes de pont, c’était mon Pépé, banal quoi.
    En suivant de près ce blog et « la crise financière mondiale » je me suis aperçu que certains cherchent des réponses aux travers de paroles ou d’école de pensée pour peser sur le monde, leur monde, nos mondes. Et beaucoup ne sauraient pas forcément quoi faire de la manne que le destin leur donne (l’héritage). Des paroles, des idées, beaucoup, des actes peu, parce que les héritiers rentiers sont peu nombreux c’est simple, il n’y a pas d’écoles pour être (gros) possédant.
    L’histoire de mon Oncle est révélatrice. En se coupant du monde par sa richesses, il a vu débouler une horde de gens qui n’en voulait qu’à son argent. Effet induit de son esprit sécuritaire.
    Quand l’élève est prêt, le maître apparait dise certains architectes, j’ai donc pensé à la lecture du billet de Paul: Mais comment vais je transmettre à mes enfants l’art de diriger un domaine comme le nôtre? Comment faire ,empiriquement, voir scientifiquement, pour que tes 10 ha de bois se transforment en 800 stères de bois, et que les hommes que tu embauchent soient content (et toi aussi). Donnez moi donc une réponses puissent que vous êtes si fort. C’est pas simple vous savez. Et c’est pourtant la base de toute nos activités, le réel. Manger, boire, dormir, faire.
    Vous vous faites une fausse idée des rentiers, c’est pas un beau mot, il suggére paresse, c’est comme musiciens fnalement, on imagine pas un métier mais une dilettante, c’est faux. Pour transmettre un savoir, il faut aimer et avoir sacrifier pas mal d’idées reçues, et comme en musique, être possédant, ça se travaille avec les autres, jamais tout seul.
    Ps, Ma seul angoisse, pour la triste aventure de mon Oncle, était que notre « Président » l’utilise médiatiquement pour son tout sécuritaire », c’était moins une, sincérement.

  12. Merci, continuez !

    (Après Boileau et Montesquieu, venez dans nos époques)

    Seules la réthorique et la littérature nous sauveront de la barbarie.

    Simple professseur, depuis trente ans, j’ai fait passer le message à envviron 3000 personnes.

    Combien l’ont entendu?

    Ne doutez pas, continuez, FAITES.

    En toute fraternité.

  13. à « Dissonnance »
    les stages !! et particulièrement les stages de formation qualifiante ont un coût, c’est un marché

    Pour ma pomme, parce que je ne rentre jamais dans les cases, pour suivre un stage de formation qualifiante dans les années 2000, je devais payer le coût du stage, (par ex: dans le cadre d’un plan social, c’est gratuit) soit après les subventions du conseil général ou régional voire les deux, (ces stages sont subventionnés) le premier stage qui m’intéressait, valait autour d’un million de francs, et en sus, je devais travailler ( car la frénésie de l’ alternance oblige) ….

    Evidemment, je n’avais pas tout cet argent à investir, pour prétendre simplement d’entrer dans les cases, …
    donc, je me suis rabattue de réfléchir à m’inscrire sur des stages beaucoup moins onéreux,…
    l’ANPE de l’époque (aujourd’hui, va-t-on savoir) m’a conseillé d’aller voir, juste pour voir, une simple visite, en touriste, avant de m’inscrire d’un stage bien moins onéreux, on va dire autour de 2000 à 4000 francs, …

    Je suis allée, j’ai vu, : je n’avais rien à apprendre dans ce stage, à la limite, j’aurais pu encadrer le stage sans préparation au pied levé, franchement, ce n’était pas pour moi …

    De l’autre côté des stages professionalisants, ( la frénésie de l’alternance oblige) il y a aussi les stages d’ingénieurs. sortis des grandes écoles
    Imaginons un entreprise, à tout hasard, on va dire :
    par exemple Sanofi : cette entreprise a besoin d’un ingénieur, motivé, pas cher, facile à virer (les vieux ingénieurs expérimentés se reposent sur la routine, ils coutent très cher à cause de l’ancienneté, ils sont difficiles à jeter …), évidemment qu’ elle prend un stagiaire, (et même, qu’en terme de ressource humaine, elle utilise son stagiaire comme s’il était de prime abord un ingénieur confirmé )

    Perso, les stages professionnalisants, la frénésie de l’alternance, pose la question de la privatisation de l’instruction publique, qui se prétend comme celle de la performance absolue de l’enseignement
    (de mon point de vue, en vérité ce ne sont que magouilles dont je ne vois strictement rien à espérer, …
    et c’est la même question se pose aujourd’hui de « l’autonomie » des facultés, car l’autonomie n’est rien d’autre évidément que d’accéder le droit aux financements privés avec en contre-partie reconnaissance de siège aux donnateurs privés au conseil d’administration de la faculté ….)

    Après, vous êtes libre de penser ce que vous voulez

    Moi, mon arrière grand-père, puis mon grand père étaientt entrepreneurs, constructeurs de chalais en Chartreuse, dont le chalais bleu de St Pierre de Chartreuse qui fut classé avant d’avoir brulé,
    ils n’ avaient qu’un diplome de l’école nationale de Voiron, (et ils y avaient appris tellement de connaissances..) aujourd’hui et depuis pas mal de temps cette école n’est plus qu’un lycée technique.
    Ma mère y a enseigné,
    dans le début de sa carrière ses élèves étaient encore recrutés sur concours, (soit de « bons » élèves)
    puis ils ont été recrutés sur dossiers (et là, franchement, ce n’était plus pareil, …. alors que pourtant, l’enseignement technique, quelque part, c’est la petite entreprise, nos électriciens, nos peintres, nos maçons, nos plombiers, nos garagistes, … )

    En bref les stages validants, la frénésie de l’alternance , l’autonomie des facs, le sabordage de l’instruction publique pour le plaisir, la promotion, la propagande de quelques illuminés prophètes gestionnaires de la privatisation de tout et de n’importe quoi, vraiment j’en ai ma claque,
    et s’il est un sujet sur lequel j’aimererais vraiment que le quidam arrête de réclamer et de réclamer encore et toujours le fouet pour se faire battre, c’est bien celui de l’éducation
    Est-ce que vous avez seulement capté les réformes de Darcos ? (franchement, c’est presque autant que de s’accrocher une gamelle, sinon que de réclamer de se faire carrément plomber de chez plomber avec un gros boulet …)

  14. @Omar
    Bien qu’on pourrait les trouver assez en marge des billets, je suis assez friand de ces analyses d’anecdotes personnelles tombant parfois sur ce blog, car elles permettent du carottage de société en des points assez aléatoires.

    Cachées derrière le terme de « rentier », il y a énormément de disparités de fonctions et d’attitudes. La gestion de bien demande du temps, c’est donc aussi un travail, mais beaucoup de salariés dans les emplois précaires, vont forcement développer de la jalousie pour une situation où on devrait être beaucoup plus libre que dans la leur, si la gestion est correctement effectuée, et indépendamment de si, ils étaient eux-même, capables d’assurer à une telle place.

    Pour compléter votre point de vue sur la transmission du savoir dans des situations si particulières, j’ai rencontré une fois, un jeune gars d’une vingtaine d’années, Comorien, et alors que dans la région la plupart de ses « pays » vivent dans une sorte de Ghetto du nord de Marseille, lui, ce jour, voulait tester une voiture si grosse qu’on aurait pu rentrer un hippopotame à l’intérieur.
    Faut-il dire que son père subventionnait. Je ne sais combien il y a d’armateurs aux Comores, mais s’il n’y en avait qu’un, ce serait celui-là.
    Ce jour de l’essai de la voiture, la transaction ne s’est pas faite. 2 jours plus tard, le jeune gars avait commandé le même modèle, neuf, chez le concessionnaire, flouant ainsi, au moins pour le temps qu’ils lui avaient consacré, le propriétaire du véhicule essayé, et les intermédiaires.

    Pour rajouter un peu de piment, le garçon m’avait fait une remarque affligeante à propos de cargos et de législation française : « Vous ne savez pas comme ça coûte trop cher de faire nettoyer les cuves des bateaux en France, avec des Comoriens, c’est bien mieux ! »
    Malgré ce don pour discerner ce qui est plus cher d’un côté ou de l’autre des mers, je doute qu’à la disparition de Papa, l’affaire reste longtemps à flot.

    Et pour en revenir à l’histoire de votre Tonton, je ne serais pas surpris que ce genre d’incidents se multiplient.
    Chez les Grecs anciens, déjà, on devait savoir que laisser les jeunes mâles de 15 à 25 ans désœuvrés, ou désespérés, risquait d’orienter leur trop plein d’ardeur, vers une expression assez directe de leur capacité à trouver quoi en faire. Une fois qu’ils auront pris les mauvaises habitudes, même si non-déclarés à l’Ursaff ( en France en tout cas ), on pourra les considérer comme professionnels autodidactes. Ils font partie de ce qu’on appelle l’autorégulation psychologique des marchés, et on n’a jamais prétendus que ce dû être juste et doux.

    Ceci a été un grand avantage de la société japonaise, encombrée de tous ses défauts, par ailleurs :
    L’écart entre très riches et pauvres, n’est pas aussi important, visible, que dans d’autres pays. De plus, le jeune mâle en question, on lui a trouvé une occupation pour qu’il évite de penser tout seul à faire autre chose. En voie de conséquence, ce type de stimulation, et de tentation, n’ont pas un niveau à s’extérioriser aussi fort, que là où la pression pulse beaucoup plus insupportablement. Où donc ?

    En Europe peut-être bien … et j’en ai peur ??? Il semble qu’il y ait augmentation spontanée de la fréquence de la carbonisation de limousine ( à suivre quelques liens sur ce blog ), alors que ça ne rapporte qu’un diffus goût de vengeance, et pour notre consternation, n’apaisant guère plus que la camomille dans les conditions de stress nouvellement amplifié.
    Le geste devient gratuit ! Même pas pour les ronds de ce qui aurait pu être oubliés dans la boite à gants pour passer les péages.

    Les plus grands écarts sociaux enregistrés étant aux USA, le sport risque d’y être spectaculaire. Laissons fermenter encore un peu la situation comme les autorités qui ont tout compris continuent de le faire, et on constatera comment tous les vétérans des guerres pour la bonne cause, et si mal récompensés pour leur sacrifice, arrivent à passer leur savoir faire pour survivre. Toujours l’autorégulation avec tout ce qu’on a sous la main, que voulez-vous.

  15. @ Omar Yagoubi

    Ces jeunes désœuvrés n’ont pas appris grand-chose à l’école. Mais ils sont capables d’assimiler le mode d’exploitation dominant aujourd’hui, dans les affaires comme dans la politique, nationale et internationale : la rapine. Laquelle, apparemment, ne présente pas beaucoup de risques pour leurs auteurs, sinon quelques hoquets passagers d’indignation.

  16. @ Dissonnance, Cécile

    Un diplomé est trop souvent quelqu’un de soumis à ….. son futur patron quel qu’il soit. Il va jouer sa carrière sur son statut. Le tout roule parfaitement dans une société stable (status…..>Etat).
    Qd il faut assurer la direction du mouvement (la fameuse perestroïka de Gorbatchev pour faire muter l’empire) il faut des ‘esprits’ non formatés, opportunistes, et capables de saisir des relations là où les premiers se sont endormis sous leur couronne de palmes (académiques…. si vous voulez)
    La diplomite aigue (bien française) n’est que l’art de se donner un marché captif ou un monopole: coté institutionnel pour vendre sa soupe, un schwing-gum qui aurait déjà été machouillé par qq’un d’autre; coté client, pour assurer un job pépère (suivez mon regard en direction des Grandes Ecoles qui trustent les bonnes places, ce qui ne veut pas dire que ce ne soit pas des gens au cerveau très rapide et assez futés) à soi-même ou à ses enfants, il suffit d’ailleurs de voir la corrélation entre la CSP enseignant (en Signe….de, voire « en saignant ») et le taux de réussite à l’entrée ds les Grandes Ecoles…

  17. Mais si, la transmission du savoir marche…, au moins chez ceux qui ont droit à la parole.

    Conférences de Russell Conwell, diplômé de l’Université de Droit de Yale (5000, données à travers ls USA, après la guerre de succession)

    « Les hommes riches sont sans doute les individus les plus honnêtes de la communauté. Je n’hésite pas à le dire:98% des hommes riches en Amérique sont des gens honnêtes. Et c’est pour celà qu’ils sont riches. C’est pourquoi ils recoivent l’argent en récompense. C’est également pour celà qu’ils dirigent de grandes entreprises et trouvent un grand nombre de gens pour travailler avec eux…..
    Je compatis avec les pauvres, qui sont pourtant bien rares à mériter cette compassion. En effet, compatir avec un homme que Dieu a puni pour ses péchés, c’est agir mal… »

    ref: H. Zinn, une histoire populaire des Etats-Unis.

  18. Histoire de clarté, je proposerais, que l’on remette en usage, le terme péjoratif d' »usurier » ( en 1909, l’usurier est coupable du délit d’usure lorsqu’il profite du besoin extrême où se trouve une personne pour lui prêter de l’argent à un taux exorbitant de 10 ou 12% ) pour cibler, nommer, différencier dans le panel des rentiers, ceux qui se sont adonnés, et ceux qui s’adonnent encore, cela sans aucun scrupule, à la « profitation » financière.

  19. @ Dissonance

    En fait, ce que vous racontez dans votre premier commentaire, c’est le quotidien de n’importe quel élève en école d’ingénieur en France. De profs dépassés aux fautes d’orthographe. Il faudra bien l’admettre un jour: beaucoup d’école d’ingé (et de commerce) ne servent qu’à jusitifier un bac plus 5. La vraie plus value est apportée par la prépa et la selection qui est faite à la sortie de celle-ci. Après ce n’est qu’alcool, tapage nocturne et temps perdu.

  20. @Jb
    « La vraie plus value est apportée par la prépa et la selection qui est faite à la sortie de celle-ci. »

    J’estime la méthode « bourrage de crâne » – 40h de cours par semaine + équivalent en travail personnel – relativement discutable pour ma part, mais soit, s’il y a plus value, elle est sans doute dans ce moment plus que par la suite.

    Mais alors, pourquoi tant d’entreprises n’acceptent-elles de recruter QUE des ingénieurs, jusqu’à l’absurde: Exiger un ingénieur pour faire une page web en HTML, c’est du délire pur et simple. Ça existe pourtant bel et bien. Pire, ce n’est pas rare.

  21. @ Paul Jorion

    Pardonnez-moi d’exposer mon cas.

    Comme beaucoup de français, mes ancêtres appartenaient au monde agricole. Je suis un pur produit de l’ascenseur social qui a si bien fonctionné après la guerre. Lorsque je suis né, mon père était ouvrier agricole et ma mère servante de ferme. Il y avait dans la région une manufacture d’armes (fermée en 68) où mon père fut engagé comme ouvrier « spécialisé » après avoir été réfractaire STO durant la guerre. Situé au plus bas niveau et sans qualification, il souhaita me faire acquérir un vrai métier en me faisant entrer (sur concours) en apprentissage dans cet établissement. Il fallait choisir entre ajusteur, et tourneur. Mon père demanda conseil à un professionnel de son atelier qui lui recommanda l’ajustage.
    A partir d’un certificat d’études primaires, je suis donc entré à la Manu à 14 ans pour apprendre un métier dont j’ignorais tout. Il n’y avait pas à l’époque de conseillers d’orientation, mais il y avait des besoins d’ajusteurs et de tourneurs que cette manufacture recrutait très jeunes. Pour se maintenir dans cette école, réputée localement, il était exigé une moyenne de 12/20. Si l’on obtenait son CAP, on était assuré d’une embauche à la sortie. Tous les apprentis recevaient un petit salaire. Ceux qui étaient en tête de classement bénéficiaient de bonus alléchants ce qui entretenait une saine émulation. Entré, pour un apprentissage de 3 ans, je me vis offrir, comme à 10 autres camarades les mieux classés, une 4ème année ouvrant la possibilité de préparer en plus de mon CAP d’ajusteur, un CAP de dessinateur industriel et un BEI au sein d’une école nationale. En apprentissage, les moniteurs enseignant la pratique, étaient en général des professionnels encore jeunes ayant exercé depuis peu. Les profs pour les matières scientifiques et techniques, étaient de jeunes techniciens en exercice dans le monde industriel. Les matières générales, étaient enseignées par des profs des collèges.
    Après cet apprentissage, j’ai exercé des activités d’ajustage dans divers ateliers et de dessin industriel en bureau d’études. C’était à l’époque la semaine de 40h, parfois 45 avec les heures sup. Cela n’empêchait pas de suivre les cours du soir pour préparer l’entrée par concours à l’école préparatoire aux écoles d’armement « EPAR » durée 1 an. Après le service militaire, 2 ans de neutralisés à l’époque, il était alors possible d’accéder sur concours, aux écoles de techniciens puis, à nouveau sur concours, à l’école d’ingénieurs devenue ENSIETA. C’était à l’époque une petite école formant des ingénieurs en 3 ans à partir du niveau technicien. On y percevait un salaire, un peu je crois comme à polytechnique et cela nécessitait un engagement pour 10 ans. Presque tous les cours étaient donnés par d’anciens élèves d’environ 40 ans, mais tous en activité dans l’industrie ou les laboratoires de l’armement.
    Avec cela j’ai pu faire une carrière qui m’a comblé de satisfactions, dans le spatial.
    Lorsque j’ai quitté cette activité, celui qui m’a remplacé était un polytechnicien, le suivant également, et ensuite un Mines Nancy.
    Qui m’a transmis ses savoirs ?
    -En premier mon père. Depuis mon plus jeune âge, il m’a constamment montré les vertus du travail et de l’effort. J’ai grâce à lui toujours abordé le travail comme s’il s’agissait d’un jeu consistant à être gagnant face aux adversaires : les difficultés.
    – En second, des spécialistes, non de l’enseignement, mais de la profession qu’ils exerçaient.
    Je ne sais à qui ou à quoi peut servir cet exemple. Il est loin d’être unique pour ceux de ma génération. Quelle « école » de transmission des savoirs est-elle confortée par ce processus de transmission ? Je l’ignore et peu m’importe. J’espère seulement qu’après avoir tellement dénigré l’apprentissage, et les formations autres que celles de l’Education Nationale on saura retrouver dans ce domaine, le chemin de l’efficacité.
    A 17 ans, par ce cheminement, on avait un métier permettant de gagner sa vie. A 28 ans, y compris 2 ans de service militaire, on pouvait entamer une carrière d’ingénieur. Quel temps béni ! Il permettait, en commençant ajusteur, de devenir même ministre, voire académicien.

  22. De même que pour apprendre aux jeunes à bien écrire il est sans doute plus que tout important de les mettre en contact avec des oeuvres que l’on juge soi-même de haute valeur. L’expérience est ici la lecture, plus que tout bouleversante. Mais rien n’est acquis d’avance.

  23. @Dissonance

    La prépa ce n’est pas vraiment du bourrage de crâne vu qu’on oublie 99% de ce que l’on y apprend. C’est simplement un filtre à l’entrée (la peur de la prépa), à la sortie (les concours) avec entre les deux une incitation au dépassement de soi.
    Mais là encore, faut pas croire, y’a des prépas très médiocres et les élèves qui en sortent sont très très scolaires et sont incapables de mener un raisonnement.

    Surtout, beaucoup d’étudiant passés par la fac seront bien meilleurs à certains postes que des ingénieurs passés par le système prépa/grande école. Et je suis étudiant en Ecole des Mines. Mais il est vrai aussi que les ingénieurs sont sous exploités et très mal considérés par les entreprises qui leur donnent des postes autrefois accessibles par un BTS (chef de chantier)… La faute au systèmes des écoles de commerce (entre autres) qui vérouille les progressions dans l’entreprise en segmentant trop les activités. Comme si un ingénieur, à un moment venu dans sa carrière, ne pouvait pas faire du recrutement ou de l’approvisionnement…

    C’est l’aboutissement du raisonnement en tâches et la fin des métiers…Chacun à sa place et personne ne bouge. L’ouvrier n’a pas la culture générale et le bagage scientifique nécéssaire à une progression (il a suivi une formation « professionnalisante »), l’ingénieur ne sera jamais ammené a prendre de responsabilité, et les postes de directions sont les mêmes quelques soit l’entreprise, que l’on fabrique des chaussettes ou des pièces de mécanique aéronautique. on déshumanise l’entreprise, ce qui facilite les licenciements et les redéploiements…

  24. @Jb
    « La prépa ce n’est pas vraiment du bourrage de crâne vu qu’on oublie 99% de ce que l’on y apprend. »

    Amusant, mais pas surprenant. Cela revient à dire que l’intitulé « classe préparatoire aux grandes écoles » est quelque peu surfait, non? Il serait plus juste de parler de classe préparatoire aux concours des grandes écoles – grandes écoles qui d’ailleurs piochent dans des « banques » communes leurs concours (Archimède, CCP, Mines, etc).

    Il me semble que vous oubliez de mentionner les classes préparatoires intégrées aux grandes écoles, qui fonctionnent sur un mode un peu différent: Concours ouvert aux lycéens et/ou sélection sur dossier… C’est le chemin par lequel je suis passé jadis avant de me rendre compte, en fin de première année, que le contexte de l’école où j’étais me déplaisait suffisamment pour ne pas y rester pendant 5 ans.

    « Mais il est vrai aussi que les ingénieurs sont sous exploités et très mal considérés par les entreprises qui leur donnent des postes autrefois accessibles par un BTS (chef de chantier)… »

    C’est vrai du point de vue de la capacité théorique d’un ingénieur débutant à superviser un projet: Ce devrait être sa raison d’être. Ça ne l’est pas vraiment en ce qui concerne sa capacité d’adaptation. Dans ce domaine, l’ingénieur est considéré (à tort peut-être) comme le meilleur (le seul possible?) choix de recrutement qui soit. Maltraité oui, mal considéré non. L’ingénieur (débutant principalement) est en fait une sorte de bonne à tout faire pour l’entreprise (notamment pour les sociétés de prestataires, type SSII), mais éminemment utile.

    Le biais par lequel une société de services voit les choses est le suivant: L’ingénieur ayant une culture spécifique généralement étoffée, on pourra l’assigner d’un contrat à l’autre à des projets complètement différents, sans qu’il ne soit dans l’incapacité totale de les mener. La question de savoir s’il remplira chaque mission aussi efficacement que des techniciens ayant été respectivement formés pour chacun de ces travaux de manière spécifique est un autre sujet, qui n’entre pas en ligne de compte la plupart du temps, les compétences de ces derniers étant par définition limitées à un seul type de missions. En résumé, un ingénieur correspond dans l’imaginaire des entreprises à une force de travail équivalente à celle de plusieurs techniciens. Dans cette optique, il vaut mieux employer un ingénieur à 3000 euros/mois que 3 techniciens à 1500 euros/mois.

    De plus, un prestataire facture un ingénieur plus cher qu’un technicien au client (à expérience égale bien entendu) au seul motif de son diplôme. Si en plus l’ingénieur est assez idiot (terme virulent mais je n’en vois pas d’autre) pour accepter un salaire de technicien, c’est le jackpot. Par ce mécanisme, tout le système des diplômes techniques se voit finalement dévalorisé. Ce n’est au final qu’une bête question de rendement. L’emploi d’ingénieurs est plus rentable (au sens financier du terme) que celui des techniciens.

    Ainsi, l’ingénieur en début de carrière multiplie des missions de technicien, phagocytant progressivement la place de ce dernier, qui pour sa part éprouve de plus en plus de difficultés à seulement trouver une offre d’emploi, ou alors au smic (c’est la tendance actuelle du marché de l’emploi français en informatique en tout cas). Je n’ose imaginer ce qui reste pour le titulaire d’un bac professionnel dans ces conditions…

  25. La France est malade de ses ingénieurs.
    Le problème est qu’ils colonisent (la tendance s’inverse) des postes pour lesquels ils ne sont absolument pas formés, et ou la maitrise du regard et des méthodes de l’anthropologue, du sociologue voire de l’étudiant en philosophie sont bien plus déterminantes, car plus adaptées et plus fines. Ce n’est pas demain la veille qu’on verra un anthropologue titulaire d’un poste de chef de projet dans une boite qui fait de la haute techno (comme c’est le cas chez Apple). Suffit de voir le regard hébété des polytechniciens quand ils croisent un non-polytechnicien sur le campus… qui apparait comme un extra-terrestre.
    Certes, les choses changent. Mais encore trop lentement à mon goût.

    La structure du système scolaire japonais devrait être reprise chez nous: imaginez nos lycées techniques/BTS associés aux critères d’ exigence des classes préparatoires. Ils sont immédiatement dans le bain de la pratique et de l’initiation aux savoir-faire. Il n’y a pas cette séparation imbécile entre ingénieurs purement théoriciens et techniciens dotés de savoir-faire pratique. De même la sélection à l’université est trop faible. Elle devrait être aussi dure que dans les classes préparatoires. Et le gouvernement devrait y mettre le paquet.
    Ca me rappelle une anecdote. Il y a une dizaines d’année je faisais la connaissance insolite d’un jeune homme d’origine asiatique. On accédait chez lui… par une fenêtre qui pour ainsi dire était plus une ouverture qu’une fenêtre à proprement-parler. Rien aux murs. Juste une natte à même le sol pour dormir. Et des tours de CDs. Des tours et des tours de CDs qui montaient jusqu’au plafond. Rien de plus. J’avais alors un copain ingénieur chargé de la sécurité informatique du réseau d’une grande société (que je ne nommerai pas). Dire qu’il était relativement fier de ses « compétences » – toutes purement théoriques- est un euphémisme (le copinage n’exclue pas la lucidité). La rencontre fut terrible. En 2 heures à peine (et encore tout en faisant autre chose!), le premier avait littéralement démonté le dispositif mis en place. Dans son français approximatif, il expliquait sa démarche et la façon dont il pourrait, s’il le souhaitait, accéder aux portes d’accès, qui le conduiraient alors à d’autres portes, qui… Mon pote s’est trouvé pâle. L’autre n’avait eu aucun formation d’ingénieur. Il avait appris en Asie, sur le tas. Rien ne remplace cet apprentissage. Typiquement, hacker est un métier de passionnés. Les meilleurs se sont tous formés tout seul. Et ce qui vaut du hack vaut de tout le reste. La formation théorique, comme Paul le montre brillament sur ce blog, ne se suffit pas à elle-même. Elle n’a de sens que mêlée à une expérience du « milieu » (la Finance).

    Aujourd’hui en France, le « réseau » fait l’emploi. Accéder à telle ou telle école de commerce permet d’accéder au précarré des postes de ladite école (financée par les entreprises qui réservent ces postes). Il est plus simple de passer par la Belgique pour devenir médecin ou véto. Un étudiant peu talentueux voire médiocre, pour peu que ses parents aient de quoi financer l’école privée cossue qui elle fait accéder à de vrais stages, et qu’ils aient quelques relations, finira par obtenir un poste relativement intéressant au mépris de toute idée démocratique de mérite. Depuis une dizaine d’année cette tendance ne fait que s’accentuer et la plupart des jeunes en sont bien conscients (pas besoin d’être « issu de l’immigration » ou « minorité visible » pour s’en rendre compte). C’est le règne de l’influence et de la cooptation pure et simple. Même quand il y a concours (du CNRS à la sélection pour certains postes de civil dans l’armée, l’affaire est entendue d’avance).
    Les stages sont de l’exploitation pure et simple: il devrait être interdit d’avoir plus de 2 stagiaires successifs au même poste (sans changement du nom du poste). De même, il devrait y avoir un roulement: jamais 2 fois de suite un sc-po, un ENA, un mec des mines etc etc… ce féodalisme est d’un autre âge, et ne sert absolument pas les intérêts du pays.

  26. La focalisation sur lorthographe de certains intellectuels est fascinante.

    Retour dans le passé…
    Dans sa grotte, Houmf le verreux tripote la dernière fabrication des jeunôts: de misérables bois taillés .

     » Quel bande d’ânes, savent même plus nous fabriquer un outil correct !
    Et ces crétins qui passent leur temps à faire des étincelles en tapant sur des cailloux!
    Parait que c’est moderne, que les filles de la tribue adorent çà ….Pourquoi pas fabriquer du feu pendant qui zy sont ?! « 

  27. Me revient en tête un commentaire adressé dans un autre billet, que j’aimerais développer:

    « Il ne faut pas confondre culture et intelligence. »

    Culture: n. f. Ensemble des connaissances acquises; instruction, savoir. (Petit Larousse illustré 1987).

    La notion importante dans cette définition est l’acquisition. Du point de vue de l’individu, la culture est systématiquement le fruit d’un apport extérieur. De ce point de vue, le savoir empirique de Paul Jorion et de Geneviève Delbos ne s’assimile pas à de la culture puisque l’auteur nous le dit lui-même, ce savoir ne se transmet pas.

    Intelligence: n. f. Faculté de comprendre, de donner un sens. (Petit Larousse illustré 1987).

    Le mot remarquable de cette définition est « comprendre », littéralement « prendre en soi », qui intègre aussi la notion de « concevoir le choses », autrement dit d’être capable de se les représenter par la pensée. Le don de sens aux choses observées impliquant pour sa part une notion créative. Voilà bien ce à quoi répondrait le savoir empirique de Jorion et Delbos. L’intelligence se manifeste ainsi doublement. Elle accapare les informations, les modélise mentalement mais encore conduit à produire des idées nouvelles sur la base de ses observations. Ce qui revient à dire que l’intelligence est la mère de la culture, ou encore que l’intelligence est la cause, et la culture sa conséquence associée.

    La question posée par l’éducation dans nos sociétés occidentales est la suivante: Peut-on inverser ce principe de causalité? La culture peut-elle engendrer de l’intelligence? La réponse à cette question est non, par définition. Dire le contraire reviendrait à prétendre que la culture et l’intelligence sont au mieux un seul et même phénomène, ce qui n’est déjà pas correct, ne serait-ce que par l’existence des deux mots distincts, signe de deux concepts distincts. Si l’on voulait aller encore plus loin dans cette hypothèse (hasardeuse), en posant le préalable que la culture est cause et l’intelligence sa conséquence associée, cela reviendrait à supposer que la culture humaine primitive existait avant l’homme et lui a été transmise, ce qui est un non sens. On pourrait toutefois objecter ici un argument pertinent, du même ordre que la question de l’œuf et de la poule.

    La culture est un élément qui se diffuse de pair à pair. L’intelligence est un don inné. C’est ainsi que dans la déclaration des droits de l’homme, les auteurs prirent le parti d’évoquer « l’égalité de droits ». Pourquoi avoir ainsi limité la portée de cette notion d’égalité si ce n’est par la conscience que l’égalité de fait n’existe et ne peut exister? Les hommes ne naissent pas égaux, ils sont pourvus de dons propres à chacun d’eux, l’intelligence étant l’un de ces dons. Ainsi donc, le système éducatif voudrait pouvoir produire de l’intelligence, mais en est fondamentalement incapable, et ne peut se borner qu’à diffuser de la culture.

    Ici on pourrait être tenté de contre-argumenter en soulignant par exemple le fait que l’intelligence seule d’Einstein n’aurait pu lui permettre de fonder la relativité s’il n’avait pas eu en connaissance préalable toute la mécanique newtonienne, mais ce ne serait pas pertinent. D’une part, parce que cela se rapporte à spéculer sur ce qui n’a pas été, et qu’on ne peut rien affirmer sur une telle base. D’autre part, parce que cela induirait un préalable potentiellement erroné. En effet, la commodité apportée par la culture n’est pas tant de permettre à l’intelligence d’éclore que de lui éviter de se perdre dans des réflexions déjà faites par avant. La culture n’est ainsi qu’un « cerveau collectif » inscrit dans le temps.

    On serait néanmoins en droit de toujours estimer le système éducatif louable, notamment au motif de l’égalité de droits, mais malheureusement il comporte des écueils et autres effets nuisibles. Entre autres, la difficulté d’estimer réellement la compréhension des apprenants et la tentation, consécutive, de se borner au seul contrôle de l’acquisition des connaissances, ce qui n’est pas du même ordre. Ainsi dans les sciences dures, qu’on pourrait croire être a priori le refuge de l’intelligence, on enseigne des méthodes de résolution de problèmes, puis on contrôle l’acquisition de cet enseignement. Dans ces conditions, il n’est pas besoin de comprendre la nature profonde du problème pour le résoudre, il n’est question que d’être capable de se remémorer la méthode apprise et de savoir l’appliquer à bon escient. On pourrait objecter que l’intelligence se trouve précisément dans cette dernière aptitude, à tort. Dans le cadre scolaire, la seule lecture des données d’un problème suffit à identifier la méthode attendue pour sa résolution. Cela s’apparente tout au plus à la reconstitution d’un puzzle, mais ne requiert pas d’intelligence à proprement parlé.

    Les effets nuisibles sont de tous ordres. L’un d’eux, par exemple, est que le système éducatif ne permette pas d’adosser l’obtention d’un diplôme à la garantie que son détenteur soit intelligent, il n’est donc pas garanti que ce diplômé soit capable de faire un usage pertinent de ses connaissances. Le diplôme n’est que le témoin d’un niveau culturel, ce qui n’est pas nécessairement suffisant. C’est ainsi que le monde du travail, n’ayant pas, par le biais du diplôme, un critère suffisamment objectif pour juger de la qualité des candidats, nécessite un recours à des méthodes de sélection autres, allant du très objectif niveau d’expérience jusqu’aux plus irrationnels, son signe astrologique ou son profil graphologique par exemple…

  28. Bonjour a Paul Jorion s’il me lit.
    Sur ce thème de la transmission des savoirs, j’aurais aimer développer une thèse . Je manque de temps de courage et d’ecriture , mais, la sachant pertinente je l’offre a qui là veut :
    C’est en développant l’etude du caractère de Néoténie de K Lorenz , que l’est venue cette idée.
    L’adulte ne transmet que les gènes .
    C’est l’enfant qui transmet la culture.
    Ca , c’est mon hypothèse de départ . Le moule qui a formaté le couple individu/groupe durant 99,99% du temps de l’espece , s’appuyait sur plusieurs caracteristiques fixes :
    -fratrie importante
    -Durée de vie limitée
    -mortalité /régulation de population post naissance ou scissiparité du groupe.

    De ces données , il semble que la population enfantine etait nombreuse et se tenait a part des adultes (sauf pour le premier age bien sur).
    La transmissions des rites (Goffman) structurants et hierarchisants qui sont sensé pondérer les instincts et autoriser la sociabilisation, ne peut attendre l’adulte ,…ce serait trop risqué pour l’espèce et un couple ne peut s’occuper de 5 à 8 enfants .
    De plus l’adulte est trop enclin a privilègier la culture récente , immédiate , moderne , qui est trop connotée a des critères instables .
    Les instincts et meme les rites ont la memoire des millénaires et des cata diverses .
    Je ne voudrais pas lasser en développant par trop …..mais :
    Si ma thèse se tient , si la culture se transmet par l’enfance a l’enfance, …le fait de substituer une régulation de population post natale et post enfance par une régulation pré-natale , c’est élaguer une part importante de notre outil structurant du point de vue culturel , c’est a dire civilisationnel.
    C’est la mettre en Danger par un manque de rigidité et une perte de régulation.
    Ce pôurrait etre la raison de cette accélération du caractère néoténique que l’on constate et qui effraie de part la dépendance accrue de l’individu au système quels qu’ils soient.
    En esperant que ça puisse interesser qqun .

  29. à lire une réflexion sur la formation, « Formation et management: quelques éléments conceptuels pour une analyse de pratiques » de Dominique Lecoq, in Sources théoriques et techniques de l’analyse des pratiques professionnelles chez L’Harmattan.
    => la formation viserait l’élaboration d’un savoir singulier, qui disparait avec la personne, mais la rend sujet. Pour le reste, ce qui se pratique dans la formation professionnelle revient trop souvent à faire de la conformation, certes nécessaire pour l’application de procédures, mais non suffisant quant à l’enjeu à appliquer une procédure quelque soit le contexte, les personnes, sans parler des effets sur celui qui, par conformation, applique ces procédures.

  30. Il faudrait aussi développer le fait que les DAO et autres CAO ont divisés le nombre des « sachants  » par 100 ….
    Outre la connaissance et la pratique des formules et des abaques , avec les interrogations que leurs usages induisent …cette « gymnastique » intellectuelle , utile en d’autres occasions , de nos jours absente, me semble participer a la paupérisation intellectuelle globale .

  31. Bonjour,

    Votre livre la transmission des savoirs n’est pas disponible en achat malgré les rééditions.
    J’en voudrais un exemplaire dans le cadre de mes études. Si vous savez ou en trouvez, je vous prie de me le signaler.

    Mon adresse est : hien_christophe@yahoo.fr

    Merci

Les commentaires sont fermés.