L’entretien de Simon Johnson : « Le coup d’état feutré »

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Ceux qui ont déjà lu l’entretien que Simon Johnson a accordé à « The Atlantic », dont François Leclerc vous a révélé la substance dans le billet précédent, ont déjà deviné l’une des raisons pour lesquelles j’ai à cœur qu’il vous soit accessible en français : la similitude entre ses propos et le portrait de nos sociétés en crise que je vous offre ici depuis plus de deux ans.

Cette similitude pourrait à mes yeux suffire en soi : je n’ai jamais fait qu’effleurer les marges du système universitaire, alors que Johnson est Professeur au MIT, et si j’ai connu bien des guerres de la finance, je n’y ai jamais été qu’un fantassin (anthropologue infiltré !), alors que Johnson fut économiste en chef du Fonds Monétaire International, et l’autorité qui est la sienne en tant qu’expert en la matière, constitue pour les opinions que j’exprime un renfort non-négligeable : si les vues d’un iconoclaste sont reprises parallèlement par un ponte, elles se mettent soudain à prendre un petit air d’évidence.

Mais il ne s’agit encore là, comme je l’ai dit, que de la première des raisons pour lesquelles je tiens à vous faire connaître cet entretien, la seconde, c’est qu’il apporte aussi un tout autre éclairage que celui que je vous offre ici et celui-ci lui vient précisément de l’expérience acquise par Johnson en tant qu’économiste-en-chef du FMI.

Je résumerai son message spécifique de la façon suivante : des crises du type de celle qui emporte en ce moment le monde et qui, non seulement nous vient des États–Unis, mais est entretenue par eux, le FMI aurait proposé de les résoudre dans d’autres pays où elles auraient pu éclater en exigeant des autorités en place qu’elles cassent provisoirement les oligarques proches du pouvoir, à la suite de quoi le FMI aurait accordé à ces pays un prêt qui leur permettrait de se refaire une santé. Cette approche, dit Johnson, ne pourra pas être utilisée aux États–Unis et ceci pour deux raisons. La première, c’est qu’il faudrait un prêt beaucoup plus gros que ceux que le FMI a la capacité d’accorder. La seconde, c’est que l’Amérique ne pourra pas couper les ailes de quelques-uns de ses oligarques, parce que – et c’est là l’une des originalités de ce pays que je caractérise généralement en parlant de lui comme d’une « nation prise en otage par sa Chambre de Commerce » – parce que dit Johnson, aux États–Unis, l’oligarchie est au pouvoir.

Lisez son texte en entier en anglais si cette langue vous est familière, sinon, soyez patient, nous vous offrirons bientôt une traduction française complète de l’entretien. Je vais apporter mon modeste écot en vous offrant en attendant la traduction d’un passage, celui qui explique ce que sont les scénarii pessimiste et optimiste de sortie de la crise. Un petit avertissement ici à propos du scénario « optimiste » et plus particulièrement si vous êtes celui qui signe ici « déprimé » : allez plutôt faire un tour au cinéma. Attention on commence : d’abord le scénario pessimiste.

Notre avenir pourrait être celui où le chamboulement permanent alimente le pillage qu’opère le système financier, et où nous discuterons à l’infini du pourquoi et du comment les oligarques ont pu se métamorphoser en simples fripouilles et comment est-ce dieu possible que l’économie n’arrive pas à redémarrer.

Maintenant, scénario optimiste. Je vous ai prévenu : attachez vos ceintures !

Le second scénario débute d’une manière plus glauque, et pourrait malheureusement se terminer de la même manière. Mais il offre au moins un espoir minime que nous parviendrons à sortir de notre torpeur. Le voici : l’économie globale continue de se détériorer, le système bancaire de l’Europe de l’Est s’effondre et – du fait que ce sont essentiellement des banques d’Europe occidentale qui en sont les propriétaires – la crainte justifiée d’une insolvabilité généralisée des gouvernements européens s’empare de tout le continent. Les créanciers souffrent de plus en plus et la confiance sombre encore davantage. Les économies asiatiques exportatrices de biens manufacturés sont ravagées, tandis que les producteurs de matières premières en Amérique Latine et en Afrique ne s’en sortent guère mieux. L’aggravation dramatique de la situation mondiale donne le coup de grâce à une économie américaine déjà chancelante. […] Face à ce genre de pressions et confrontés à la perspective d’un effondrement à la fois national et global, un peu de jugeote infuse enfin l’esprit de nos dirigeants.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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73 réflexions sur « L’entretien de Simon Johnson : « Le coup d’état feutré » »

  1. @Jef,

    Caricatural oui.
    Et pourtant la question mérite peut-être un peu plus d’attention.
    Si l’on considère deux choses:
    – que la Californie et la Nouvelle-Angleterre ne sont constituent pas la plus grosse partie de la population américaine.
    – quelle proportion de l’élite intellectuelle n’est pas états-unienne mais d’immigration de travail récente ? A commencer par notre hôte ! 🙂
    Comment cette élite réagirait-elle à la plongée en eau profonde que scénarise mister Johnson ?

  2. On ferait peut être mieux, en cas de scénario noir, de se demander comment va réagir le peuple…

  3. @Jef,

    Pourquoi le peuple américain réagirait-il différemment qu’il ne l’a fait (ou plus exactement pas fait) dans les années 30 ainsi que l’Angleterre et la France ? Le drame européen a bien d’autres explications plus pregnantes qu’un effet quasi-mécanique dû à la crise.

    Quant au scénario de la faillite bancaire en chaîne européenne qu’annonce mister Johnson, un élément semble-t-il crucial de son analyse, je n’y crois pas. Surréaction typquement américaine dûe à une méconnaissance flagrante de la réalité de ce côté-ci de l’atlantique (morcellement des systèmes et des économies, faiblesse relative des sommes en question, système financier moins démesurément obèse… Bon, l’Autriche saute, d’accord. Et alors ?).
    Johnson, et je rejoins ici la remarque d’un autre commentateur, me fait l’effet de quelqu’un tellement effrayé par la réalité américaine qu’il cherche à se rassurer en se persuadant que les autres sont dans le même cas… cas.
    Or je n’en suis pas convaincu. Ce qui ne veut pas dire que la crise n’existe pas ici et suffisamment durable, mais pas au point de ne ne pouvoir en sortir.
    D’autre part et c’est peut-être le point le plus important, je pense que l’UE en tant que système politique supranational et malgré ses nombreuses faiblesses (parfois inhérentes à cette nature !) a bien des points communs avec le FMI. Ce qui pour rejoindre l’analyse de Johnson rend possible ici la réaction à la crise qui lui semble impossible là-bas entre Washington DC et Wall Street !
    Reste le problème (l’éternel problème) de la perfide Albion…

    Je politique-économique fictionne ? 🙂

  4. @ Ken.

    Non, pas de politique fiction, je partage cet avis.

    D’ailleurs, c’est assez cocasse. Tu résumes l’un des thèmes du GEAB 33 :

    « Tensions transatlantiques croissantes à la veille du G20 : exemple d’une tentative de déstabilisation du système bancaire de l’UE et de l’Euro par Wall Street et la City
    On assiste également depuis un mois environ à une tentative délibérée de la part de Washington de fracturer l’UE et d’affaiblir la zone Euro en relayant sans discontinuer de fausses informations sur le « risque venu d’Europe de l’Est » tout en tentant de stigmatiser une zone Euro « frileuse » face aux mesures « volontaristes » américaine ou britannique… (page 2)
    Lire communiqué public »

    Va voir le lien que je t’ai passé plus haut et rentre dans le 33.

    Bonne soirée.

  5. Le texte de Simon Johnson permet de lever la tête au dessus du guidon.
    Jusqu’a présent, on assistait à une accumulation pointilliste de faits disparates, mal reliés.
    Le sujet n’est le FMI ; on sait sa valeur et ses valeurs.(-> Naomi Klein ). L’auteur les confirme. Allons plus loin.
    Voilà un homme qui devrait être villipendé ( traitre) par ses anciens commettants.Ce n’est pas rien.
    Il est courageux et lucide. Dans son rôle de témoin à la bonne place, il n’y a rien de mieux accessible pour le commun;
    Personnellement, je ressens une jubilation à disposer enfin d’une grille de lecture la meilleure disponible. Elle est incomplète, c’est certain, mais charpentée. Je la cherchais.
    Et elle remet en action la notion de prise de conscience politique collective.
    L’agencement des forces politiques actuelles est totalement contraire à un début d’action raisonnable.
    Bref, ceux qui ne sont pas protégés vont salement morfler; et ça va durer longtemps. Pour peu qu’on veuille le voir, l’explication n’est pas technique ( le marché,les actions,la Chine,les déséquilibres, les bilans et un raton laveur) elle est humaine et politique:
    Volonté de puissance, incompétence, aveuglement, égoisme, corruption et impérialisme.
    La question n’est pas épuisée pour autant, les neurones auront encore à travailler, mais il me semble que la reflexion a gagnée un gouvernail.
    Une raison d’être moins déprimé… même si c’est pas décoiffant.
    Encore merci à M.rs JORION et LECLERC. Un Houra pour les traducteurs, des maîtres.

  6. Notre oligarchie à l’échelle européenne ne serait peut-être pas encore suffisamment constituée et ce serait notre force. Quoique le Round Table…
    Mais si l’on admet que le problème de collusion décrit par Johnson n’existe pas ici au niveau de l’UE, on peut admettre qu’il existera un jour de la même façon. Il conviendrait donc de faire le nécessaire pour s’en préserver pendant qu’il en est encore temps. Et c’est là que j’ai un sérieux doute quand même vue la perméabilité de l’UE aux thèses néolibérales (Anglo-Saxon libertarians !).
    Mais l’indépendance de la BCE se révelerait-elle finalement une très bonne chose par exemple ?
    C’est amusant, comme mon point de vue sur l’UE serait en train d’évoluer lui aussi !

    Oui moi aussi je lis les GEAB depuis quelques temps, Jef, bien que sceptique. 😉

    Bonne soirée à vous également;

  7. Bonsoir,
    George Orwell et Aldous Huxley ont chacun à sa manière visé la bonne cible,
    et tiré en plein dans le mille, tous les deux.
    Un autre auteur, visionnaire lui-aussi, a bien choisi sa cible et fait mouche…Franz Kafka.
    Quel type d’administration, quel genre de gouvernance ( terme issu du jargon d’entreprise ), et au sein de quelle
    sorte de société au climat tendu, borné, brutal, incidieux et délétère nous invite-il dans ses lancinantes histoires burlesques ?

  8. Le précédent billet invité de François Leclerc, et ce présent billet de Paul traitent une « chose » qui cadre et qui correspond à une réalité, que, la plupart du temps, il faut lire en creux et par défaut, bien qu’elle recouvre à présent le monde entier. Il en est ainsi comme tout ce qui est essentiel, déterminant, sensible et échappant au contrôle de ceux qui, légalement, devraient exercer sans conteste ce contrôle légal et sans ombre. Ombre qui est partout maintenue avec complaisance pourtant.

    Rappel de cette remarque de François Furet qui condense un gros livre à elle seule: « Une oligarchie occulte dirige la démocratie. Cette oligarchie est contraire à la démocratie mais indispensable à son fonctionnement. »

    Et bien, il faut aller chercher sur les bords du Rio de La Plata des indications qui résonnent et font écho à ces deux billets se rapportant à ce propos de Simon Jhonson (j’ai des correspondants en Argentine mais c’est par recherches que j’ai trouvé cet auteur que je ne connaissait pas avant l’année dernière). Mais ici l’auteur argentin met des noms et des références. L’article est en français.

    http://www.asalbuchi.com.ar/2008/03/le-cerveau-mondial-la-face-cachee-de-la-mondialisation-point-de-vue-dargentine/

  9. encore merci aux traducteurs, merci pour cet article …
    je suis assez d’accord que « confrontés à la perspective d’un effondrement à la fois national et global, un peu de jugeote infuse enfin l’esprit de nos dirigeants », mais j’apprécie que la réfléxion soit portée dehors,
    (cela même, s’ il y a encore beaucoup à dire et à redire …)

  10. Je vois que nous avons eu la même idée de traduire l’essai de Johnson (sur http://bequilles.blogspot.com/ pour ma part). Lecture tonique quand on voit la rapidité avec laquelle des banques comme Goldman Sachs aimeraient tirer le rideau sur les pratiques qui ont provoqué la débâcle actuelle, en s’engraissant même des cadavres de concurrents pourrissant autour d’eux pour améliorer leurs comptes.

    JCP

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