Le coup d’Etat feutré, par Simon Johnson (traduction française)

Ici se trouvait notre traduction collective de l’entretien que Simon Johnson a accordé au magazine The Atlantic, publié dans son numéro du mois de mai.

J’avais demandé à The Atlantic, ainsi qu’à Johnson lui-même, le droit de publier cette traduction. Elle a été présentée ici jusqu’au 7 mai, date à laquelle j’ai reçu l’injonction de la retirer ou de payer 800 $.

Copyright The Atlantic.

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49 réflexions sur « Le coup d’Etat feutré, par Simon Johnson (traduction française) »

  1. Quelle magnifique illustration de la thèse qu’a toujours défendue Castoridis : nous ne vivons pas dans une démocratie mais dans une oligarchie libérale !

  2. Bonjour,
    Ce vieux Cornelius Castoriadis, qui disait dans les années 90 que la stratégie du PS mitterandien vis à vis du FN et de son chef,
    pourrait, dans un avenir pas si éloigné, propulser Le Pen devant les Socialistes aux éléctions…la tête de L.Jospin, après les résultats du 1er tour des présidentielles de 2002, le vide abyssal de son a-regard et sa réaction ultérieure, en disaient long.
    A voir, entre autres, dans : Cornelius Castoriadis, Une société à la dérive – Entretiens et débats 1974-1997 – édition Seuil
    Bonne journée

  3. J’espère que M. Simon Johnson est un gentleman et qu’il a le goût du don
    car je n’ai pas le temps de lire cette extraordinaire traduction-feuilleton à suspens.

  4. Ce qui fait dresser les cheveux sur la tête, c’est de penser que cette « caste » oligarchique libérale (formée de l’union des classes possédantes et des classes dominantes) conserve un pouvoir de résistance et de nuisance inouï … du moins pour l’instant. Un petit signe d’espoir, tout de même : la « repentance » d’un Johnson et de quelques autres. Ceci étant dit, la « repentance » de Johnson me parait ambigüe, comme si la politique du FMI n’avait pas contribué à ruiner nombre de pays qui ont fait appel à son aide.

  5. Bravo a tous ceux qui ont fait aussi rapidement la traduction de ce texte important!
    Merci à Paul Jorion, également, de se « taper » la gestion de son blog!

  6. Le groupe animé par Castoriadis, depuis Paris, issu du mouvement trotskyste, s’appellait « socialisme ou barbarie », reprenant une expression utilisée par Rosa Luxembourg. Tout un programme, qu’a notamment et brillamment illustré Guy debord, qui en faisait partie, ainsi que de l’Internationale situationniste. Il était notamment partisan des « conseils ouvriers », par opposition à la théorie léniniste de « l’avant garde révolutionnaire ». Une tranche d’histoire, mais une pensée très cohérente et ouverte dans la multiplicité de ses approches.

    1. Socialisme ou Barbarie est certes issu du courant trotskyste,
      mais il est surtout en rupture avec lui :
      pour Trotsky,
      l’Urss est un « Etat ouvrier dégénéré » quand
      Lefort et Castoriadis se sont efforcés de montrer que la bureaucratie
      était en fait une nouvelle classe dominante.
      A l’époque, cela faisait scandale (voir la réaction de Sartre).
      Ce fut donc, du point de vue théorique, une critique marxienne du prétendu marxisme soviétique.
      Une façon savante de dire tout haut : non, ce n’est pas cela, le socialisme. Il y eut aussi dans la revue
      des reportages sur les luttes pratiques des ouvriers contre ce qui les opprimait, à l’Est comme à l’Ouest.
      Casto a fini par remettre en cause les présupposés mêmes de Marx,
      notamment en faisant de l’imaginaire social une force essentielle,
      en rompant avec la vision déterministe-matérialiste tant de la société que des luttes pour la changer .
      En ce sens, sa vision me semble plus ouverte que celle de Debord, qui est toujours resté « classiquement » marxiste,
      même s’il a bien cerné la nouvelle organisation sociale en la qualifiant de « société du spectacle ».
      La critique de Casto est allée plus en profondeur, justement parce que sa critique s’attaque à l’imaginaire capitaliste,
      et pas seulement à son fonctionnement ou à ses structures. Un extrait :
      « … avec cette société c’est l’humanité qui risque de subir une catastrophe irréversible. Il ne pourra y avoir d’issue que si les hommes et les femmes partout se réveillent et décident de prendre leur sort entre leurs mains. C’est cela même qu’est le projet d’autonomie ; rien ne garantit qu’ils le feront, mais rien ne garantit qu’ils ne le feront pas non plus. Nous ne pouvons rien faire d’autre que de travailler pour qu’ils se réveillent. Qu’ils se réveillent de l’apathie et de l’abrutissement, des supermarchés et de la télévision. Et s’ils se réveillent je crois que l’on peut être certain qu’ils auront décidé de détrôner l’économie et la production de la place souveraine où les ont mis le capitalisme et le marxisme, et de les remettre à leur juste place qui est que l’économie et la production sont de simples moyens de la vie humaine et non pas des fins. Car depuis que l’humanité existe, de toutes les fins que les sociétés se sont proposées, l’expansion sans fin de la production et de la consommation est sans doute la plus dérisoire et la plus ignoble.
      Nous devons nous proposer comme une fin la constitution de collectivités libres formées par des individus libres, responsables et capables de donner un autre sens à leur vie que l’acquisition de quelques camelotes supplémentaires.
      Quel sera ce sens ? Nul ne peut le dire à leur place mais je terminerai en disant ce que, moi, je vois comme un tel sens : la création d’êtres humains qui aiment la sagesse, qui aiment la beauté et qui aiment le bien commun. »
      (Porto-Alègre, 1991)

    2. On peut écouter deux conférences de Cornélius CASTORIADIS en mp3 sur le site duMAUSS :

      http://www.journaldumauss.net/spip.php?article112

      On peut y lire aussi une présentation de Castoriadis extraite de l’ouvrage de Jean-Louis PRAT « Introduction à Castoriadis ».

      Parmi l’oeuvre vaste et multiforme de « Casto », on signalera tout particulièrement aux lecteurs du Blog de Paul JORION le texte intitulé
      La « rationalité » du capitalisme, publié dans « Figures du pensable, Les Carrefours du labyrinthe VI ».

  7. @ André

    La repentance de Johnson n’est pas ambiguë : il critique les dégâts de l’oligarchie financière avec les critères qui ont permis la création d’oligarchies dans tous les pays émergents ! Et la sortie de crise qu’il envisage et de socialiser les pertes (nationalisations-nettoyage des banques à nos frais et privatisations au bénéfice d’une néooligarchie quand elles seront propres !). Rien de bien nouveau.

    La critique du comportement de l’oligarchie US est bien vraie mais là encore il est bien en dessous de la réalité !

  8. Je sais en tout cas que l’intervention du FMI en Indonésie a laissé un gout très amers et une haine profonde, du FMI, de l’occident donneur de leçon.
    Je me souvient de la haine envers les « spin doctor » du FMI, perçue dans les discours de victimes.

    Ce qui est intéressant dans cette vision c’est que la souffrance des peuples semble avoir pour cause, non pas l’intervention du FMI, mais le faite que l’oligarchie a tenté de reporter le cout des réformes sur les petites gens.

    de là à analyse que que la haine contre le FMI soit une manière pour l’oligarchie de détourner la haine d’eux-même…

    je comprend aussi pourquoi le FMI aujourd’hui propose des prêts aux pays émergents, sans mesures préliminaires… tout simplement parec qu’il n’y a pas d’oligarchie à nettoyer, ou plutot qu’il faut nettoyer avant tout en occident et surtout aux USA.

  9. Désolé, encore une fois, je ne sais pas ou mettre ce post :
    Pourtant il me semble que la panique de 1907 ressemble beaucoup à notre crise.
    On parle souvent de 1929, mais il me semble que 1907 est négligé à tort.

    Au début de 1907, le banquier Jacob Schiff de Kuhn, Loeb & Co. avait prononcé un discours devant la chambre de commerce de New York qui contenait cet avertissement : « Si nous n’avons pas de banque centrale disposant d’un contrôle suffisant des ressources nécessaires au crédit, ce pays se retrouvera face à la crise financière la plus brutale et la plus grave de son histoire »

    Morgan apparut d’abord comme un héros, mais bien vite cette image se ternit avec les craintes de voir émerger une ploutocratie et la concentration des richesses entre les mains d’une minorité.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Panique_bancaire_am%C3%A9ricaine_de_1907

  10. Bonjour à tous.

    Je suis surpris qu’un tel billet n’ait pas été suivi par plus de commentaires.
    2 remarques :

    1- J’ai l’impression, mais je me trompre peut-être, que la grille de lecture de ce blog est essentiellement conflictuelle. On a l’impression en lisant les billets qu’un groupe social est parvenu à une hégémonie politique indirecte, sociale. Notre grille de lecture prend parti, plus ou moins implicitement, pour une historiographie de la crise faisant du changement de mode de régulation des pays ocidentaux le déterminant majeur des évènements que nous traversons.

    2- Je n’ai pas trouvé, mais peut-être ai-je mal cherché, de billet portant sur les croyances de ce groupe social devenu hégémonique. Quelle est leur vision du monde, quelles sont les soubassements idéologiques qui ont pu leur laisser croire que leurs instruments leur permettait de contrôler l’économie ?

  11. Bonjour,

    @A.
    allez voir du côté de la société du mont pélerin pour la théorisation du néolibéralisme. Ont fait partie de cette société des gens comme Barre et Pompidou…
    Cette société a enfanter dans chaque pays un tas de groupes de réflexions de tous bords politiques (essentiellemnt de droite mais pas seulement…), parmi celles-ci : l’institut Montaigne, institut Turgot, Terra Nova (de gauche mais pro-mondialisation).
    Vous avez aussi une autre forme de rassemblement de l’oligarchie qui va mixer un peu tous les groupes et toutes les tendances : le Siècle (on y retrouve aussi bien Aubry que S@rko, des journalistes, industriels, etc.).
    A l’échelle internationale on arrive vite au groupe Bilderberg, la trinationale, etc.

    Cette oligarchie à mis une trentaine d’années à prendre quasiment tous les pouvoirs en France (impossible sous De Gaulle qui doit faire la toupie dans sa tombe).

    Il faudra un effort soutenu, une forte cohésion de la population pour créer un VRAI contre-pouvoir et les déloger…

  12. @ Hari S et Igor

    Merci pour vos réponses.

    Plus proche de nous, il y avait la Fondation Saint Simon.

    Je pense que cette olligarchie, à laquelle je faisais référence, avait des convictions, de nature quasi-religieuses, bien qu’elle ne fussent pas perçues comme telles.

    J’ai une anecdote qui vous fera comprendre le sens de ma question. Je discutais avec une ancienne candidate à la députation du PS. Elle est passée de la gauche du parti à sa droite. Je lui ai demandé ce qui avait motivé une telle évolution. La formulation de sa réponse m’a marqué. Selon elle, c’était le sens de l’Histoire.

    A l’instar des pays de l’est qui avaient fait du marxisme-léninisme leur idéologie officielle, reposant sur un matérialisme dialectique, ces olligarques devaient avoir un même système de croyance. Quel sens donnent-ils à l’histoire, pourquoi la croyance de l’autorégulation a-t-elle été si présente chez eux ?

    Francis Fukuyama avait écrit sur la fin de l’histoire. Selon lui, la chute de l’URSS et la victoire d’un système politico-social constituait cette fin de l’histoire. Le libéralisme et le socialisme sont empreint d’un très fort positivisme ( à la Auguste Comte). Je pense que le désenchantement du monde ne s’est pas produit. Une autre vision métaphysique et eschatologique s’est substituée aux religions.

  13. @A
    les commentaires sont sur les deux papiers précédents.

    Une remarque à propos du « groupe ». Ils ne sont pas un groupe social et ayant été organisé pour, sans faille, arriver où ils en sont. L’opportunité a fait que des individus jouant toutes leurs cartes, y compris celles de leur ascendance, ce sont retrouvés ici, et fassent alors tout leur possible pour conserver le plus longtemps possible la situation en l’état. celle-ci n’est pas définitive, comment le pourrait-elle ?
    Il est impssible de revenir à l’ancien régime. Comme pour les espèces, le destin est de s’adapter, ou de disparaitre. Et, je me repète, il n’y a pas de fin de l’histoire, il n’y a pas de position fixe, et ce qui a disparu ne se reproduit plus.

  14. inertie dans les caches navigateurs, c’est amusant qu’on écrive sur la fin de l’Histoire en même temps @A dont je n »avais pas le dernier post avant d’envoyer

  15. A A., ah ha ! Nous y voilà ! 2 points importants que vous soulevez-là. Simples mais importants.

    Non ce n’est pas une hégémonie politique indirecte dont il s’agit présentement. C’est une hégémonie. Ce sont les rois du jeu. Ils maîtrisent actuellement le jeu. Les différents groupent qu’ils forment sont à l’image de nos fédérations sportives ou associatives. Rien de plus. Ils mènent le jeu mais ont néanmoins besoin de divertissement…nous, nous lisons bien les journaux !
    Alors oui, certes, la grille de lecture se déplace doucement de l’analyse technique économique à l’observation des « régulations » (?). Pouvait-il en être autrement ? Imaginer la suite rejoint votre deuxième point, qui sont ces gens.

    Ah Ah ! Attendons la suite, observons et parlons-en autour de nous : que pouvons-nous faire de plus ?

    Bien à vous.

  16. Les risques excessifs pris par les institutions financières pour les compte de l’élite de milliardaires ont au mieux, retardé la crisesystémique!
    La confiance perdue de la haute finance dans les capacités de se faire « rembourser » par les spoliés fait que le système restera bloqué pour longtemps, QUELS QUE soient les milliards injectés « en haut »!
    Seule issue: injecter une monnaie anticrse de type monie fondante, immédiatement et pleinement efficace dans l’économie réele.
    Accessoirement, cela va dégeler l’ensembmle des réserves actuellement gelées!
    D’où so nom: monnaie antigel ou monnae fondante!

  17. Grand corps malade

    Mr Johnson me fait penser à un médecin au chevet d’un malade ressemblant à Frankenstein. La mondialisation n’est-elle pas un peu à l’image de Frankenstein non ?

    Mr Johnson a une pratique courante du type de problème de santé pouvant affecter ce genre de créature monstrueuse car il fait partie des équipes qui ont  »construit » le monstre.
    Le monstre a eu une croissance rapide mais laborieuse. Il est sujet aux hoquets, aux flatulences et aux brusques inflamations. La bulle est pour lui un problème récurent.

    Heureusement le FMI écrase les bulles.
    Lorsque surgit une inflammation, une poussée de fièvre, un bouton, une infection, une tumeur, Mr Johnson et ses équipes interviennent. Scalpel, électrochocs, cautérisation au fer rouge, le tout avec ou sans anesthésie, ce n’est pas le matériel qui manque, la trousse du FMI est toujours bien garnie.

    Mais cette fois ci c’est le coeur ou le cerveau, peut-être les deux à la fois, qui sont atteints.

    Le médecin qui a pris du recul, mais qui connaît (ou croit connaître) sur le bout des doigts l’architecture et la psychologie du monstre nous dit donc crument où il faut manier le scalpel et appliquer le fer rouge.

    Mais ses anciens amis ont quelques doutes. Hola disent-ils, il s’agit d’organes vitaux ! Et intervenir de la sorte ne risque t-il pas de remettre en cause l’idée même du monstre ?

    Car le monstre sert à alimenter le rêve de la foule spectatrice. Il a été créé pour cela. C’est pourquoi il est si important pour ses  »géniteurs » à qui il assure la rente, qu’il continue à vivre. Quel qu’en soit le prix à payer, il faut que le spectacle et le rêve continuent.

    Mr Johnson confond un peu la partie et le tout.
    Quelle importance en effet, s’il faut amputer un doigt, un bras, une jambe, le monstre survivra et le spectacle qui aura pris de l’épaisseur continuera.
    D’ailleurs le monstre a été fait comme cela, en taillant dans le vif.
    Mais suggérer, ou risquer de lui couper la tête est plus hasardeux. Car alors il n’y aurait plus de spectacle d’un coup. Et la foule brutalement réveillée et frustrée de son rêve, deviendrait très vite enragée, crierait  »Remboursez », casserait les fauteuils…

    En quelque sorte, et c’est là son grand mérite, Mr Johnson nous montre que le roi est nu.

    Et pour éviter que tout le monde s’en aperçoive et se retourne contre elles, nos élites n’ont qu’un leitmotiv : jouer les prolongations. Vite une photo d’un G20, un frémissement de bourse, des indicateurs de reprise qui frétillent…

    Merci aux auteurs de ce blog et à l’effort des traducteurs, la séance d’effeuillage du roi est une réussite.

  18. Bonsoir

    je suis arrivé sur ce blog à partir d’un site que j’aime bien : http://1libertaire.free.fr/LaCriseSJonhson.html

    J’aurai juste une petite question qui me taraude depuis un moment : on nous dit que les états s’endettent pour sauver entre autre les banques. ALORS QUI PRETENT AUX BANQUES ?

    sinon concernant ce texte d’un ex ponte du FMI : quelques confirmations ( en particulier que la crise ne fait que commencer … ) sinon rien à attendre d’un économiste. Nous ne vivons pas qu’une crise financière et économique : nous vivons une crise globale et nous cherchons quelle autre voie prendre qui ne soit ni la capitalisme privé (dans sa forme démocratique et plus surement totalitaire vu l’approfondissement de la crise ) ni la capitalisme d’état ( dans sa forme soviétoide ou chinoise)

  19. @ François Leclerc
    Précision : Guy Debord n’a pas fait parti de « S ou B », il a cotoyé quelques mois le groupe, trois ou quatre rencontres achevées par une rupture du fait de Debord. Il n’a jamais contribué à leur production, leurs projets communs ayant rapidement avorté. Cet éphémère voisinage improductif fut solitaire et n’impliqua en rien l’Internationale situationniste.

  20. @ shizosophie, @ François Leclerc, et à tous ceux qui s’intéressent à la genèse d’une réflexion, en l’occurrence celle des ces deux principaux contributeurs en France, au XXème siècle, à la double critique du capitalisme libéral et du capitalisme étatique russe que furent l’Internationale situationniste et Socialisme ou Barbarie.

    D’abord pardonnez un peu d’érudition philologique (!) avec ces quelques précisions-compléments à ce qui a été signalé sur les rapports entretenus par Guy Debord, l’Internationale Situationniste, et Cornélius Castoriadis, le groupe Socialisme et Barbarie.

    Guy Debord a adhéré tout-à-fait formellement à SouB, comme on a pu l’apprendre pour la première fois dans l’étude de Philippe Gottraux (« Socialisme ou Barbarie ». Un engagement politique et intellectuel dans la France de l’après-guerre. Payot, Lausanne, 1997). Cette information, pas secrète mais largement méconnue et en tout cas absente jusqu’alors de toutes les publications sur Debord ou l’I.S., a été largement confirmée depuis par divers témoignages ainsi que la publication de la correspondance de Guy Debord, mais on pouvait sans doute déjà aussi l’induire à la lecture des publications de l’IS. D’ailleurs, au moins deux autres membres de l’IS étaient aussi adhérents (André Frankin, Attila Kotanyi, et peut-être Raoul Vaneigem?).

    Guy Debord participait aux réunions du groupe et à ses activités, comme en témoigne sa correspondance, et ce depuis l’automne 1960 (selon le témoignage de Daniel Blanchard: Dans le bruit de la cataracte du temps, Sens et Tonka, Paris, 2000) jusqu’au 5 mai 1961 (lettre de démission lisible dans la Correspondance, vol 2). Il a ainsi mené des actions avec SouB mais aussi signé un texte important avec Daniel Blanchard avec pour objectif l’établissement d’une plate-forme commune entre SouB et l’IS (Préliminaires pour une définition de l’unité du programme révolutionnaire, 20 juillet 1960).

    Debord explique ainsi sa participation à André Frankin, le 19 février 1961

    Quant à SouB, j’étais extrêmement hostile (…) à la tendance lefortiste*. Quand elle a rompu, je t’ai écrit qu’il y avait là une très heureuse confirmation. Par la suite, j’ai rencontré des camarades de ce groupe.
    Le texte Préliminaires fait par Canjuers** et moi (Canjuers au moins les 2/3) exprime très bien, je crois, le point de contact entre l’I.S. et S. ou B. (bien qu’il ne soit pas forcément approuvé par tous les situationnistes (ou autres)).
    Dans la mesure où je ne conçois p l’I.S. en dehors du mouvement révolutionnaire politique (et où le péril du lamentable arrivisme artistique se recrée toujours par la nature de notre activité, et malgré l’artificiel de toute la discipline de l’I.S.). Dans la mesure aussi où on ne peut rester toujours comme intellectuels purs, isolés, critiquant ou ayant des illusions sur tel ou tel parti jugé de l’extérieur – je crois qu’il faut participer à un regourpement des révolutionaires, actuellement en cours en Belgique*** et hors de Belgique, sur la base d’une critique sans illusions, et si un accord peut être réalisé sur les perspectives fondamentales.
    Je crois que cet accord peut se faire avec la plate-forme constituée sur l’initiative de S. ou B., et j’essaierai d’y amener l’ensemble du mouvement situationniste.

    * Le philosophe Claude Lefort a aussi participé à SouB et l’a quittée en 1958 avec d’autres à cause de désaccords sur la question de l’organisation: selon Debord, cette tendance était tellement ‘anti-organisationnelle’ qu’elle ne voulait ni ne pouvait en constituer aucune et se condamnait donc à ne rien faire.
    ** Pseudonyme de Daniel Blanchard.
    ***André Frankin résidait en Belgique où venait d’avoir lieu de très importantes grèves.

    L’influence réciproque de ce rapprochement-participation est notable d’un côté chez Castoriadis (cf. par exemple « Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne » , Capitalisme moderne et révolution, t. II, Paris, U.G.E., 10/18, 1979, p. 168-169, où il est question de spectacle, comme rupture de la communication et de rétablissement de la communication dans la communauté et la fête, deux « concepts » proprement situationnistes).

    Chez les situationnistes, la critique de la bureaucratie totalitaire « soviétique » (notamment dans La Société du spectacle de Debord ou Le traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations de Vaneigem) est un prolongement de toute la réflexion de SouB qui s’était précisément constitué sur cette base de rupture totale avec les partis communistes existants et surtout d’avec les différents mouvements trotskystes qui restaient aveugles et muets sur le pouvoir de la bureaucratie.
    Par ailleurs, la lecture des sociologues américains critiques, qui nourrissent les thèses situationnistes (Riesman, Whyte, Boorstin, Packard, etc.), n’était pas une évidence en France dans les années 50-60, les membres de SouB ont été les premiers a en faire largement état.
    Les situationnistes ont donc été des « héritiers » de la double critique inaugurée par SouB, à la fois du capitalisme étatique « russe » et du capitalisme libéral « américain ».

    Ce très long point fait, j’en tire personnellement deux remarques. Tout d’abord, aucune pensée ne naît abstraitement dans l’isolement. C’est par influence, reprise d’une part, et confrontation, critique d’autre part que se forge une réflexion, dont on est seul ensuite à assumer ensuite la responsabilité finale au moment où on la signe (en temps que personne ou groupe). Il ne s’agit donc pas d’attribuer des bons points ou des brevets de première invention. SouB a eu des prédecesseurs et contemporains, l’IS aussi.

    L’IS est célèbre pour sa dureté, avec ses membres (douloureuses exclusions), et aussi les penseurs qui lui furent contemporains (cinglantes critiques). On se rend compte qu’elle ne l’a jamais été, et d’autant plus, qu’avec des gens qui lui furent proches ou qui auraient pu être proches (Henri Lefebvre, Lucien Goldmann, Cornelius Castoriadis (qui signait à l’époque notamment sous le pseudonyme de Paul Cardan), et aussi Edgar Morin entre autres). A un moment, les routes divergent, les conclusions diffèrent, et par honnêteté, il faut signaler et marquer la rupture: où et comment elle a lieu. (Cela étant, j’aurai des réserves sur le ton et la manière employés par l’IS.)

    Sur le fond, la double critique mentionnée au début et qui pourrait nous intéresser tout particulièrement au jour d’aujourd’hui, il y en aurait bien à en dire… Une autre fois peut-être…

    Bien cordialement.

  21. @ Nikademus

    Merci de ces précisions que j’ignorais. Je voudrais ajouter, de mon point de vue, que l’intransigeance (pour ne pas dire le sectarisme, difficile parfois à distinguer) qui pouvait régner dans ce courant n’était pas sans rappeller des épisodes douloureux du mouvement surréaliste. Vous y faites référence, en rappellant les noms d’une cohorte de penseurs, tels Goldmann, Lefevre et Morin, qui participaient d’une appréhension très commune des choses de ce monde. La suite a été plus marquée par les ravages intellectuels occasionnés par Althusser et ceux qui s’en sont réclamés, qui selon moi ont représenté, d’une certaine manière, le retour et la revanche d’une pensée scolastique et arride.

  22. La clef de la porte de notre prison politique est par terre et personne ne la regarde.

    Bonjour à tous,

    Merci à Paul et aux habitués de ce blog pour la richesse et la générosité de votre pensée.
    Ce lieu est important.

    Le document de Simon Johnson est fort.
    Merci de l’avoir traduit !

    ________________

    Mais je suis étonné que personne —ici comme ailleurs— ne voie la clef de la porte de notre prison politique, alors qu’elle est là, par terre, à la vue de tous, pendant que nous tapons sur les murs et regardons tous vers les fenêtres, à travers les barreaux…

    Chacun reconnaîtra avec moi que nos gouvernements ne servent pas prioritairement l’intérêt général, mais bien plutôt l’intérêt des seuls ultrariches (ceux-là mêmes qui leur permettent d’être élus). En ce moment, c’est un festival, une caricature : même en plein naufrage, nos « représentants » servent aux très riches des milliards supplémentaires, et aux pauvres du chômage et des dettes à vie.

    Et les privilégiés qui ont acheté le pouvoir en achetant les élus sont assez peu nombreux, finalement : voyez « Le terrible secret de Tim Geithner … Quand la solution à la crise financière en devient la cause » par William Engdahl, sur Mondialisation.ca.

    Mais d’où vient que nous soyons tous CONDAMNÉS À REGARDER FAIRE ces faux « représentants », sans pouvoir les empêcher de nuire ?

    Je l’ai déjà dit ici, mais je reste seul et ça m’étonne : le contrôle des pouvoirs (ou l’absence de contrôle des pouvoirs !) est programmé, dans un texte stratégique (dont tout le monde se désintéresse bizarrement) : LA CONSTITUTION.

    Les acteurs politiques sont devenus les marionnettes serviles des ultrariches grâce à l’institution de L’ÉLECTION comme unique mode de désignation de nos représentants.

    Manifestement, l’élection n’a tenu (presque) aucune de ses promesses d’émancipation et l’analyse de cette illusion est sûrement la meilleure voie pour changer les choses en profondeur (avant que la terre ne soit complètement vandalisée par les plus riches).

    Le seul moyen de rendre à nouveau responsables (et révocables) les acteurs politiques, c’est d’utiliser LE TIRAGE AU SORT au lieu de l’élection :

    • tirage au sort de l’Assemblée constituante, d’abord et surtout,

    • et tirage au sort pour désigner au moins une des deux chambres parlementaires, ensuite éventuellement.

    Si ce sujet vous intéresse, voyez :

    Élection ou tirage au sort ? Aristocratie ou démocratie ? Qui est légitime pour décider cela ?

    – Résumé en vidéo : Pour une Assemblée constituante tirée au sort.

    Mais tout le monde ignore ou méprise aujourd’hui cette grande clef de la démocratie.

    En négligeant cette issue pourtant facile, nous sommes comme des rats affolés et impuissants dans un piège politicien pourtant évitable : les partis ne servent qu’à gagner les élections et les politiciens de métier, on le voit, servent tout à fait prioritairement ceux qui les font élire. Nous n’avons pas besoin de partis pour faire de la politique, au contraire. C’est le processus de l’élection qui porte en lui la supériorité donnée aux partis ; le régime des partis n’est pas une fatalité.

    Cette idée n’est pas du tout en opposition aux vôtres, elle en est le complément,
    elle en est même le complément indispensable, il me semble, la suite logique en quelque sorte.

    Décidément, je m’étonne que les simples citoyens ne s’emparent pas de cette idée fondamentalement révolutionnaire : nous devrions être des millions à exiger une Assemblée constituante tirée au sort, pour enfin sortir des griffes de nos propres élus (de l’emprise des partis et surtout de leurs chefs), pour sortir du droit des élus à disposer des peuples et pour imposer enfin le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

    Ça ne sert à rien de réfléchir et de tempêter contre nos gouvernements qui agissent mal dans cette tempête économique et financière si on ne s’en prend pas aux fers qui sont à nos pieds, au plus haut niveau du droit, et qui permettent aux « représentants » de faire exactement ce qu’ils veulent sans opposition véritable, sans risquer quoi que ce soit de la multitude des citoyens maltraités.

    Tant qu’on n’aura pas imposé un processus constituant honnête (une assemblée dont les membres soient désintéresssés), nous serons condamnés à gesticuler vainement, pendant que les goulus se goinfrent (d’ailleurs, ils l’ont bien compris, les goulus : eux, ils l’écrivent, la constitution européenne : Jean Monnet, Pompidou, Philippe Lamy, et bien d’autres acteurs décisifs de l’UE ont été des banquiers ou des industriels)…

    Bref, nous devrions nous en prendre à nous-mêmes :

    LE POUVOIR VA JUSQU’À CE QU’IL TROUVE UNE LIMITE (Montesquieu)
    et nous ne lui fixons quasiment aucune limite…

    Bien fait pour nous, donc.

    Quand on sortira de chez nous, tout cela changera.

    Comme en 1936.

    Merci pour tout ce que vous faites.

    Étienne.

    « Ce n’est pas aux hommes au pouvoir d’écrire les règles du pouvoir. »

    _________________

    PS : je vous conseille la lecture d’un livre passionnant qui récapitule les expériences humaines en matière de tirage au sort, avec les différents argumentaires en présence, et qui témoigne de la prolifération actuelle des essais de « démocratie participative » (pléonasme à la mode) partout sur terre : Yves Sintomer, « Le pouvoir au peuple. Jurys citoyens, tirage au sort et démocratie participative » (La Découverte, 2007).

    Déception : comme chez Pierre Rosanvallon, toute cette riche et utile réflexion historique passe complètement à côté du processus constituant : pas un mot là-dessus dans tout le livre…

    Cette lacune m’étonne au plus haut point.

  23. Si j’ai bien lu…

    Ces cinq banques sont JPMorgan Chase, qui détient la première place avec une somme étourdissante de 88 billions de dollars en dérivés (66 billions d’euros!). Morgan Chase est suivie par Bank of America et Citibank lesquelles possèdent respectivement 38 billions et 32 billions en dérivés. La quatrième place dans les sweepstakes des dérivés revient à Goldman Sachs avec ses « maigres » 30 billions, somme qui baisse de façon draconienne à 5 billions de dollars en cinquième position où se situe la banque fusionnée Wells Fargo-Wachovia. Par ailleurs, au sixième rang, la britannique HSBC Bank USA détient 3,7 billions de ces actifs toxiques.

    Par la suite, l’exposition des banques des États-Unis à ces dérivés hors bilan non réglementés diminue dramatiquement. Afin d’en souligner l’ampleur, notons qu’un billion s’écrit 1 000 000 000 000. Continuer à investir d’énormes quantités d’argent des contribuables dans ces cinq banques sans modifier leur système opérationnel revient à traiter un alcoolique avec de l’alcool gratuit à volonté.

    N’y aurait-il pas 3 zéro de trop par « billion » ? … mais non, quand on regarde l’article original en anglais…
    Monsieur Leclerc ou Monsieur Jorion … expliquez nous que cet article nous trompe…

  24. @ Anne J.

    En ce qui concerne les expositions de ces cinq banques, je n’ai pas été vérifié, mais l’auteur donne ses sources, qui sont officielles.

    A propos du rôle prépondérant qu’elles jouent, cela semble incontestable et établi. Il y a desblogs entièrement consacrés à la dénonciation de Goldman Sachs, symbole de cette situation :

    http://www.goldmansachs666.com/search/label/A%20Goldman%20Sachs%20Conspiracy

    La banque s’efforce d’ailleurs d’obtenir que celui-ci cesse d’utiliser la marque « goldman sachs », à laquelle est accolée le chiffre du diable, 666, via un cabinet d’avocats. L’auteur du blog n’en est pas son coup d’essai.

  25. @ Anne J.

    Un « billion », c’est un milliard : 1 000 000 000.
    Un « trillion », c’est mille millards : 1 000 000 000 000.

    Oui, il y a trois zéros de trop.

  26. Oui, oui , sauf que l’article en anglais … ( http://www.globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=12953 )

    The five are, in declining order of importance: JPMorgan Chase which holds a staggering $88 trillion in derivatives (€66 trillion!). Morgan Chase is followed by Bank of America with $38 trillion in derivatives, and Citibank with $32 trillion. Number four in the derivatives sweepstakes is Goldman Sachs with a ‘mere’ $30 trillion in derivatives. Number five, the merged Wells Fargo-Wachovia Bank, drops dramatically in size to $5 trillion. Number six, Britain’s HSBC Bank USA has $3.7 trillion.

    After that the size of US bank exposure to these explosive off-balance-sheet unregulated derivative obligations falls off dramatically. Just to underscore the magnitude, trillion is written 1,000,000,000,000. Continuing to pour taxpayer money into these five banks without changing their operating system, is tantamount to treating an alcoholic with unlimited free booze.

  27. Selon Le Petit Robert :

    billion n. m.

    • 1520; de bi- et (mi)llion 
    — REM. Les termes billion, trillion, quatrillion, quintillion et sextillion sont à éviter en raison des risques de confusion entre les nouvelles et les anciennes acceptions, encore en usage dans certains pays.

    1 Vx Mille millions, soit 109. => milliard.

    2 (1948) Mod. Million de millions, soit 10 puissance 12 (=> téra-).
    _____________

    trillion n. m.

    • 1484; de tri-, sur le modèle de million 
    (REM. cf. Billion.)

    1 Vx Mille milliards (soit 10 puissance 12). => billion.

    2 (depuis 1948) Mod. Milliard de milliards (soit 10 puissance 18).=> exa-. Million de trillions. => quatrillion.
    ________________

    quatrillion n. m.

    • 1765; de quatre et million 
    (REM. cf. Billion.)

    1 Vx Mille trillions (1°), soit 10 puissance 15.

    2 (1948) Mod. Million de trillions (2°), soit 10 puissance 24. — On dit aussi QUADRILLION, 1484.

    🙂

  28. Mille milliards… de mille sabords

    Donc le trillion anglais (mille milliards) se dit billion en français moderne (depuis 1948), ce que les traducteurs de l’article ont probablement voulu dire en utilisant le mot français ‘billion’ pour exprimer 10 puissance 12 (mille milliards, un million de millions).

    L’exposition aux dérivés de chaque grande banque US se chiffrerait en dizaines de milliers de milliards de dollars ?

    Paul ?

  29. à Etienne Chouard
    et si on votait non pour des têtes (de coq, d’affiche) mais pour des actes (… les budgets?) ?

    à johannes finckh
    je ne pense toujours rien de la monnaie fondante, d’autant plus que là le 11, il nous reste quasi plus rien sur le compte, pas d’économie sur aucun livret,
    (il n’y a que l’état qui nous doit 2000€, c’est les machins d’échelon, soit un dû de 200 € par mois depuis juin, en attendant on n’attend, n’empêche qu’ en attendant après le loyers, les factures, …. )
    on ne se plaint pas, (on se démerde en famille) ça va, mais notre monnaie est déjà comme si elle était fondante, et je ne vois pas qu’on dilapide, franchement …
    donc la monnaie fondante, je veux bien, mais je me demande, au juste, c’est pour qui ?
    parce que si c’est pour laisser la mafia de l’immobilier, et autres marchés captifs à continuer à se piffrer les salaires (pendant que les usines déménagent) sans que personne ne râle, monnaie fondante ou pas , … ?
    Mon point de vue, certes un peu radical, serait de prendre la banque, castrer la bourse…
    (donc d’abord de prendre les médias… soit éducation populaire )

  30. @Etienne

    On ne pourra pas vous reprocher votre manque de persistance ou votre combativité, par contre, votre esprit tranché, si !
    Le monde est en nuance, et en dégradé. On n’oppose pas l’homme politique et le peuple, l’homme politique en fait partie.

    La gêne n’est pas le « politique », il est le niveau de corruption inhérent à chaque individu, et donc sa compromission possible, si ce n’est probable.

    Mais c’est avec grand plaisir que je vais tordre le cou à votre idée de tirage au sort salvateur, d’une partie de la représentation nationale : il suffira d’aller corrompre les désignés après, puisqu’on n’a pas pu le faire avant, et vous n’aurez pas plus de démocratie que sous l’ancien régime.

    Un jury populaire, même si des incorruptibles « très relatifs » s’y trouvent, peut être influencé si vous y mettez les moyens.
    Tout le monde a son prix, et il serait très imprudent de dire «  Pas moi ! Pas moi ! ». Le chien de garde a son prix : si ce n’est un os, ce sera de la barbaque, et si il est dressé à la refuser, attendez qu’il ait faim.

  31. à Anne J [18:39]
    à Etienne Chouard [20:42]
    – – – – – – – – – – – – – – – –
    pour Liberty Street, Wall Street et les Usa c’est Paul Jorion qui a raison,
    quoi que puisse dire Le Petit Robert de façon très confuse

  32. @barbe-toute-bleue

    Si on peut tout corrompre, il n’y a plus aucun espoir, si ce n’est la dictature.
    Je suis pour ma part d’accord avec Étienne: il y a moins de risque de pourvoir corrompre des élus tirés au sort que des élus dont l’élection est le fond de commerce.
    Mais, comme pour la démocratie qui le fut à une période, la clérocratie serait le moins mauvais des systèmes: pourquoi penser que l’évolution politique doit s’arrêter avec la démocratie ?
    Je vous suggère une lecture attentive du site http://www.clerocratie.com/

  33. @Anne
    Tout espoir n’est pas perdu.
    Je crois aux contre-pouvoirs, qui doivent être nombreux, variés dans leur forme, et renouvelables à l’infini. Etienne Chouard en fait ainsi partie, par son dévouement pédagogique.

    Nous sommes depuis quelques années entrés dans une ère d’une médiatisation beuglante, qui isole, et endort les individus, vous l’aurez remarqué. De plus, il n’y a que 24 heures dans une journée, pour répondre à la question d’Etienne : « pourquoi tout le monde gobe t-il les traités européens, alors qu’il suffirait de les lire, pour savoir qu’il vaut mieux les éviter … ». Il y a donc un travail d’information, pouvant prendre sa place sur un terreau où on aura fait de l’éducation d’abord.

    Pour le moment, j’ai l’impression que ceci nous place encore dans la lutte des classes.

    Pour finir avec la corruption ( finir ? Ce ne sera jamais fini ), il y a des gens qu’on ne remarque pas trop, donc on oublie d’essayer de les corrompre, d’autres qui sont trop en vue, donc difficile à approcher pour les acheter, et encore d’autres dont le prix est élevé ( quel est le prix d’Etienne ou le votre ???? ).
    Pour votre foi entre un citoyen ordinaire plutôt qu’un politique professionnel, libre à vous d’en faire une religion, mais une fois élu, vous avez fabriqué de nouveaux professionnels. Pensez-vous qu’en ayant suscité le goût pour la politique en eux, ils vont s’en détacher ensuite ? Vous pensez que n’importe qui va aller se taper la lecture des textes de loi la nuit, en comprenant ce qu’ils font et sans saboter le travail.

    Politique c’est un job. Il faudrait que ce soit un job un peu plus précaire, pour paraphraser Parisot à propos des emplois pour les travailleurs de base, ça, je vous l’accorde.

  34. @ barbe-toute-bleue

    Tant que vous ne me tordez pas le cou à moi… 😉

    Contrairement à l’impression que j’ai pu vous donner, je raffole des nuances.

    Mais, vous l’avez compris, je tâche aussi de discerner la cause réelle et précise de mes impuissances et, en l’occurrence, notre impuissance politique chronique me semble avoir une cause très simple et très facile à circonscrire : il existe une règle supérieure, connue et reconnue, qui sert précisément à mettre les pouvoirs en butte à d’autres pouvoirs, à nous protéger tous des abus de pouvoir, et cette règle supérieure qui n’a été conçue que pour ça, surplomber et affaiblir les hommes au pouvoir… nous la laissons écrire et modifier, naïfs et paresseux que nous sommes, par ceux-là même qui y seront soumis.

    C’est le comble de la sottise.

    Voilà précisément, et certainement, pourquoi notre gouvernement peut, en plein naufrage, arroser ses sponsors industriels et banquiers avec nos milliers de milliards sans que nous n’y puissions rien.

    Notre impuissance quotidienne est programmée quelque part.

    Le fait que toutes nos utiles analyses sur la crise financière restent parfaitement lettre morte malgré leur pertinence, ce fait désolant est voulu et on est tenté de penser que, pour les rédacteurs de la Constitution, tout se passe comme prévu.

    Suggestion à Paul de billet dédié : une bonne réflexion sur la catastrophe économique actuelle ne peut pas, à mon sens, faire l’impasse sur l’analyse critique radicale de rouages JURIDIQUES qui permettraient au peuple en colère de contrôler (et punir) leurs gouvernants : pour l’instant, il n’y a AUCUN rouage de cette sorte ; tous les contre-pouvoirs sont factices.

    C’est dans l’épreuve —et pas quand tout va bien— que l’on découvre que le contrat était mauvais.

    Suis-je donc un paranoïaque, un populiste, un gauchiste, que dis-je, un anarchiste, quand je dis que des parlementaires, des ministres ou des juges — et plus généralement des hommes de partis qui se destinent au pouvoir — seront à la fois juges et parties s’ils se mettent en tête de rédiger eux-mêmes la Constitution qui va régler les limites de leurs propres pouvoirs ?

    N’est-ce pas là le comble du conflit d’intérêts ?

    Et le plus grand risque — la certitude même — de corruption intellectuelle ?

    Je ne dis pas que les hommes de partis sont intrinsèquement malhonnêtes, pas du tout, je ne dis pas cela, évidemment.

    Je dis que, DANS CETTE OCCURRENCE PRÉCISE, au moment d’écrire la Constitution, ils écrivent des règles pour eux-mêmes et, de notre point de vue, à nous, les autres, c’est pure folie et misère assurée.

    Voilà où le tirage au sort de l’Assemblée constituante, loin d’être une solution parfaite — mais qui donc se soucie de la perfection ? Pas moi, en tout cas ! — est une solution mille fois meilleure que l’élection parce qu’elle garantit que certains membres au moins ne seront pas pollués par un intérêt personnel gravement contraire à l’intérêt général. Et ceux-là donneront l’alerte en cas de manigances.

    Au lieu qu’aujourd’hui, quand les politiciens de métier écrivent eux-mêmes exclusivement la Constitution, nous sommes dans la pire solution qui soit, la plus dangereuse pour les citoyens : ces constituants parlementaires juges ou ministres, ils sont TOUS à la fois juges et parties, ils ont TOUS un intérêt personnel contraire à l’intérêt général : sans doute pétris de bonnes intentions, et convaincus —comme nous— qu’ils ont les meilleures idées pour bâtir un monde commun pacifié, ces autoproclamés « professionnels de la politique » redoutent naturellement d’être gênés par des contrôles tatillons et des procédures ralentissantes, ils redoutent de perdre cette place qui leur permet d’agir, ils redoutent de voir mise en cause leur responsabilité personnelle et JAMAIS, au grand jamais, ils ne programmeront eux-mêmes le référendum d’initiative populaire qui permettrait à n’importe qui de les contredire avec succès, jamais ils n’écriront eux-mêmes les règles électorale qui respecteraient le vote blanc capable de les chasser tous d’un coup lors d’une élection, jamais ils n’interdiront eux-mêmes le renouvellement ou le cumul de leurs propres mandats, jamais ils ne prévoiront —eux les élus, eux l’aristocratie politique du pays— une chambre tirée au sort qui garantirait au sommet de l’État une représentation fidèle de toutes les composantes de la société (riches, pauvres, hommes, femmes, blancs, noirs, urbains, ruraux, éduqués, illettrés, gentils, méchants, malins, demeurés, jeunes, vieux, intellectuels, manuels, etc.), jamais ils ne consentirons à être fréquemment évalués et jugés sur leur action, et encore moins d’être éventuellement punis quand ils ont menti ou triché…

    Chacun a sa logique professionnelle. Celui qui se destine au pouvoir sait bien ce qu’il doit éviter à tout prix pour pouvoir travailler tranquille : il lui faut un peuple bien ficelé. Et pour y parvenir, il faut qu’il puisse écrire lui-même la constitution.

    OK, je comprends que l’élu pense ainsi.

    Mais cela est-il bon pour l’intérêt général ?

    Bon, j’arrête là 😉

    En complément de ma réponse, j’ai passé quelques heures à vous préparer cet extrait passionnant d’un livre important (tout entier passionnant). Il faut lire ce livre. Le voici.

    Amicalement.

    Étienne.

    Extrait du livre d’
    Yves Sintomer, « Le pouvoir au peuple. Jurys citoyens, tirage au sort et démocratie participative », La découverte, mars 2007 :

    Chapitre 2 : Le tirage au sort à travers l’histoire : une démocratie du hasard ?

    « Les vives réactions des élus à l’idée d’introduire des jurys de citoyens tirés au sort pour évaluer les politiques publiques ont pu surprendre beaucoup d’historiens, de chercheurs en théorie politique et de militants. De telles réactions méconnaissent visiblement que le tirage au sort, comme technique permettant de donner à des citoyens « ordinaires » une place de relief dans la délibération et la prise de décision, fut une dimension constitutive de la démocratie.

    En France, il est vrai, sa place a été réduite puisque son usage est cantonné aux jurys d’assises dans l’espace judiciaire. Encore faut-il ajouter que le développement de ces jurys et le rôle en leur sein du tirage au sort sont étroitement liés à l’histoire des démocraties modernes, à ses avancées comme à ses reculs. Il est d’ailleurs intéressant de noter que des procédures fondées sur le tirage au sort, comme les jurys citoyens, ont commencé à être réintroduites en politique à partir des années 1970, au moment même où les sondages — reposant sur une sélection aléatoire des sondés — s’imposaient comme une dimension incontournable de la vie politique. Ces évolutions ont provoqué un regain d’intérêt pour le tirage au sort de la part de la théorie politique et d’acteurs en quête d’innovations institutionnelles. Nous voudrions conduire l’enquête à travers trois grandes questions : Comment a-t-on utilisé le tirage au sort dans la cité athénienne et les Républiques italiennes du Moyen Âge et de la Renaissance, et quelles en étaient les significations ? Pourquoi, à leur naissance, les démocraties modernes n’ont-elles pas utilisé politiquement le tirage au sort et l’ont-elles cantonné à la sphère judiciaire ? Enfin, pourquoi revient-il récemment sur le devant de la scène politique et comment évaluer cette réémergence ?

    Athènes : le tirage au sort comme outil démocratique

    C’est à Athènes que la démocratie a été inventée, avec la philosophie la tragédie et l’écriture de l’histoire. Plus encore que dans d’autres cités grecques, le tirage au sort y constitue alors une procédure centrale, aux côtés de l’Assemblée, où le peuple est présent en corps, et des élections. Pour consolider le régime démocratique, Aristote juge ces trois procédures complémentaires mais ajoute que c’est d’abord à travers la sélection aléatoire des dirigeants que s’exprime la nature profondément démocratique d’une cité.

    L’élection représente une procédure nécessaire à l’équilibre global mais elle incarne en partie au moins un principe différent : « Il est considéré comme démocratique que les magistratures soient attribuées par le sort et comme oligarchique qu’elles soient électives (1). » Aristote complète le tableau en écrivant qu’à partir du moment où des élections se tiennent, elles sont oligarchiques s’il y a un suffrage censitaire, et démocratiques si tous les citoyens ou presque peuvent participer. Dans une perspective aristotélicienne, Athènes peut être comprise comme un « régime mixte », mêlant éléments aristocratiques et démocratiques — et sans doute cette formule convient-elle, à des degrés divers, à toutes les démocraties qui se sont succédé jusqu’à aujourd’hui (2).

    Le recours à la sélection aléatoire s’est développé au rythme de l’épanouissement de la démocratie elle-même. Nous ne savons pas s’il est introduit par Solon au début du VIe siècle av. J.-C, ou par Clisthène dans la seconde moitié du VIe siècle — deux moments clés qui voient le régime démocratique se mettre en place. Il est en tout cas partie prenante de la réforme fondamentale de Clisthène, qui réorganise la Cité sur la base d’un principe purement territorial plutôt que sur les clientèles des grandes familles. Clisthène crée les tribunaux (l’Héliée) et le Conseil démocratiques (la Boulé) au détriment du Conseil aristocratique (l’Aréopage), et impose le principe d’isonomia, l’égalité des citoyens devant (et par) la loi (3). Le tirage au sort est massivement utilisé pendant l’âge d’or de la démocratie athénienne, au Ve et au IVe siècle. À l’époque de Périclès, son usage est étendu à la grande majorité des charges politiques (les magistratures), au moment même où s’approfondit la dynamique démocratique avec la marginalisation de l’Aréopage, l’instauration d’une indemnité journalière pour les « bouleutes » et les jurés des tribunaux populaires tirés au sort (461av.J.-C).

    Les usages du tirage au sort

    En dehors des institutions aristocratiques héritées de l’époque archaïque, comme l’Aréopage, les institutions athéniennes reposent sur un triptyque procédural. Au cœur de la Cité se trouve l’Ecclésia, l’Assemblée du peuple, ouverte à tous les citoyens âgés de 18 ans et plus. Elle se réunit souvent, à intervalles réguliers, et statue sur un grand nombre d’affaires. Elle est officiellement régie par le principe d’égalité devant la parole, l’isêgoria, même si les talents oratoires ne sont évidemment pas distribués de façon égale parmi les participants. La deuxième procédure repose sur l’élection, qui permet d’attribuer certaines magistratures centrales (avec un seuil censitaire pour l’éligibilité, qui est progressivement abaissé avec le développement de la démocratie). C’est ainsi que sont nommés les dirigeants de l’armée — et en particulier les dix stratèges —, les administrateurs des finances, les greffiers du Conseil, de nombreux fonctionnaires religieux, les architectes et les commissions chargées de la surveillance des édifices. Même chez les démocrates, la conviction qu’une expérience et des connaissances spécifiques sont impératives pour exercer ces tâches étatiques centrales semble l’avoir emporté ; dans ce cas, l’élection est préférable au tirage au sort (4). Cependant, parce qu’elle favorise la désignation au pouvoir d’un petit groupe de citoyens influents, connus de leurs concitoyens et ayant sur eux une emprise certaine, elle est considérée comme moins démocratique que la sélection aléatoire.

    Cette dernière constitue le troisième volet du triptyque procédural. Chaque citoyen peut se porter candidat au tirage au sort, selon le principe ho boulomeno (« celui qui veut»). La sélection aléatoire permet de désigner trois grands types d’institutions. C’est ainsi qu’est formée annuellement la Boulé, dite aussi « Conseil des Cinq Cents », le principal conseil de l’Athènes démocratique, qui a des fonctions transversales par rapport à la division du pouvoir typique de l’ère moderne entre le législatif, l’exécutif et le judiciaire. Chacune des divisions géographiques de base de la cité (les dèmes) y est représentée, non pas directement mais à travers les dix « tribus » (sorte d’arrondissements) qui y envoient chacune cinquante citoyens âgés de plus de 30 ans, ce qui fait du Conseil un organe représentatif de l’ensemble du territoire. La Boulé prépare les décisions de l’Assemblée du peuple, se charge de leur exécution, adopte certaines lois, sert à l’occasion de tribunal, exerce d’importantes fonctions militaires, est responsable d’une partie de la politique extérieure et supervise l’ensemble de l’administration publique, en premier lieu les finances. C’est le Conseil qui, avec sa fonction de préparation en amont, rend l’Ecclésia active et fonctionnelle. C’est aussi par tirage au sort que l’on pourvoit les fonctions de responsabilités en son sein et, en particulier, la présidence, renouvelée tous les jours au coucher du soleil. La méthode aléatoire permet enfin de désigner une sorte d’exécutif du Conseil, les « bouleutes » de chaque tribu devant tour à tour siéger pendant un mois en permanence (on les appelle alors les « prytanes »).

    En sus de la Boulé, le tirage au sort permet de désigner la plupart des magistratures : 600 environ, sur 700 au total, sont pourvues de cette manière. Les dix principaux magistrats ainsi sélectionnés sont les archontes, dont six (les thesmothètes) sont les gardiens des lois et s’occupent des tribunaux. Ils sont nommés en deux étapes : chacune des dix tribus géographiques tire au sort dix de ses membres, puis un second tirage centralisé permet d’en choisir un par tribu. Les autres magistratures sont vraisemblablement l’objet d’une procédure centralisée (5). Sont concernés les fonctionnaires de police et de voirie, les inspecteurs des marchés, les commissaires aux grains, les chargés des mesures, les chargés des revenus publics et des métèques, etc.

    Enfin, tous les juges sont également nommés par sélection aléatoire. Le statut de citoyen implique indissolublement le droit de participer à l’Assemblée et de pouvoir devenir juré (6).

    Chaque année, six mille citoyens sont tirés au sort pour faire partie de l’Héliée, qui se réunit parfois en session plénière mais qui, la plupart du temps, est scindé en plusieurs « tribunaux populaires » (dikastèrià) en fonction des affaires à traiter. Ces tribunaux sont considérés comme une dimension clé de la démocratie. Les verdicts sont prononcés par des jurys populaires comptant plusieurs centaines de membres, l’administration du tribunal est elle aussi tirée au sort, les citoyens doivent en personne y accuser ou s’y défendre et il est interdit de payer quelqu’un pour le faire à sa place.

    Outre les tâches de justice quotidienne, les tribunaux sont chargés de la surveillance de l’Assemblée du peuple, du Conseil, des magistrats et des leaders politiques, et ils exercent aussi toute une série de services de nature administrative et technique.

    À cette échelle et avec cette fréquence, le tirage au sort devient une activité routinière. Cela n’aurait pas été possible sans l’invention de techniques particulières permettant d’y procéder de façon rapide et impartiale.

    Un spécialiste de la démocratie athénienne a tenté de reconstituer l’une de ces procédures : « Les travaux des tribunaux commençaient à l’aube avec le tirage au sort des jurés du jour parmi ceux des 6 000 éligibles qui s’étaient présentés […]. Les thesmothètes […] décidaient si la journée devait être consacrée à des affaires privées mineures, avec des jurys de 201 citoyens, ou plus importantes, avec des jurys de 401 citoyens, ou à des actions publiques, avec des jurys d’au moins 501 citoyens. […] Les jurés potentiels arrivaient tôt le matin. Devant chacune des dix entrées se trouvaient dix coffres marqués des dix premières lettres de l’alphabet […]. Lorsqu’ils arrivaient, les gens allaient à l’entrée de leur tribu et mettaient leur plaque de juré dans le coffre dont la lettre correspondait à celle qui était portée sur leur plaque […]. Puis commençait le tirage au sort à chaque entrée, selon le déroulement suivant.

    « Quand tous les jurés potentiels d’une tribu avaient déposé leur plaque, l’archonte en prenait une dans chacun des dix coffres et les dix personnes ainsi choisies étaient ipso facto jurés ; mais leur première tâche était de se saisir du coffre portant leur lettre et de se ranger par ordre alphabétique, cinq devant chacun des deux klèrotèria dressés près de la porte. Un klèrotèrion était une stèle de marbre de la hauteur d’un homme, avec cinq colonnes munies de rainures permettant de poser une plaque de juré.

    [Ici, pour illustrer le propos d’Yves Sintomer, je vous signale deux images du klèrotèrion :

    Le fait qu’il y ait deux colonnes suggère que ce klèrotèrion servait à choisir les magistrats plutôt que les jurés.

    ÉC]

    À chaque porteur de coffre était attribuée une colonne, dans les rainures de laquelle il disposait toutes les plaques de son coffre, en commençant par le haut. Sur le côté du klèrotèrion courait un petit tube vertical dans lequel on introduisait des boules noires et des boules blanches […] une à une par le haut du tube. Si la première était blanche, les possesseurs des cinq premières plaques (en partant du haut) étaient pris comme jurés ; si elle était noire, ces cinq-là reprenaient immédiatement leur plaque et rentraient chez eux. La procédure continuait jusqu’à la sortie de la dernière boule blanche […]. Quand les dix tribus avaient fini, la liste des jurés était complète.

    « Dès la fin du tirage au sort des jurés, on en commençait un autre, pour les répartir entre les tribunaux […] les jurés allaient alors jusqu’à un panier rempli de glands, et chaque gland portait une lettre correspondant à l’un des tribunaux; chaque juré en tirait un […]. Suivait alors un troisième tirage au sort, cette fois entre les magistrats eux-mêmes : on plaçait dans un tube une boule par tribunal, chacune portant la couleur d’un tribunal ; dans un autre tube, on plaçait une boule pour chaque magistrat ; on tirait une boule de chaque tube, jusqu’à ce qu’on ait fini de déterminer quel magistrat présiderait quel tribunal (7). »

    On peut présumer que cette procédure, qu’Aristote décrit aussi dans La Constitution d’Athènes(8), durait en tout environ une heure.

    Plus de 2 000 citoyens s’essayaient environ 200 jours par an à ce « jeu ». La procédure était très complète, détaillée dans ses moindres étapes, elle était manifestement impartiale car effectuée publiquement. Le klèrotèrion, cette « machine » à tirer au sort dressée de manière à ce que de nombreux témoins puissent la voir, y avait une importance cruciale. Ce n’est que grâce à elle qu’une application du tirage au sort à des domaines aussi vastes et variés était techniquement possible. Elle rendait la procédure plus rapide, plus claire et la protégeait d’éventuelles tentatives de manipulation.

    L’idéal démocratique

    Aristote résume ainsi les caractéristiques communes à toutes les démocraties : « choix de tous les magistrats parmi tous [les citoyens] ; gouvernement de chacun par tous et de tous par chacun à tour de rôle ; tirage au sort des magistratures, soit de toutes, soit de toutes celles qui ne demandent ni expérience ni savoir ; magistratures ne dépendant d’aucun sens ou [d’un sens] très petit ; impossibilité pour un même [citoyen] d’exercer, en dehors des fonctions militaires, deux fois la même magistrature, ou seulement un petit nombre de fois et pour un petit nombre [de magistratures] ; courte durée des magistratures […] ; fonctions judiciaires ouvertes à tous, tous jugeant de tout, ou des causes les plus nombreuses, les plus importantes et les plus décisives, par exemple la vérification des comptes, les affaires politiques, les contrats privés ; souveraineté de l’Assemblée dans tous [les domaines] ou sur les affaires les plus importantes; […] versement d’une indemnité au mieux pour toutes les [charges publiques], ou au moins pour [les principales] (9) ».

    Tirage au sort, rotation des mandats, égale participation à la vie politique, obligation de rendre des comptes sur son mandat, rôle central de l’Assemblée et du Conseil populaires constituent autant de procédures institutionnelles qui matérialisent les idéaux de la démocratie : tous les citoyens ont en partage égal la liberté ; ils ne sont gouvernés par personne ou bien sont gouvernés et gouvernants tour à tour ; les gens modestes ont la souveraineté sur les gens aisés du fait de leur supériorité numérique et parce que le principe méritocratique est récusé ; chacun peut vivre « comme il veut ». Ce n’est plus seulement une élite mais tous les citoyens, c’est-à-dire les hommes adultes, libres et autochtones, qui peuvent vivre conformément à la nature de l’homme, ce zoon politikon (« animal politique ») qui ne trouve son origine et son accomplissement moral que dans la communauté politique.

    L’idéal démocratique lié à l’émergence de la Cité constitue une véritable révolution politico-symbolique. « La Polis [Cité] se présente comme un univers homogène, sans hiérarchie, sans étage, sans différenciation. L’archè [le pouvoir] n’y est plus concentrée en un personnage unique au sommet de l’organisation sociale. Elle est répartie également à travers tout le domaine de la vie publique, dans cet espace commun où la cité trouve son centre, son méson. Suivant un cycle réglé, la souveraineté passe d’un groupe à l’autre, d’un individu à l’autre, de telle sorte que commander et obéir, au lieu de s’opposer comme deux absolus, deviennent les deux termes inséparables d’un même rapport réversible (10). »

    Dans la perspective de la rotation rapide des fonctions de pouvoir (la plupart d’entre elles ne sont attribuées que pour une durée allant de quelques mois à une année), la sélection aléatoire constitue une procédure très rationnelle (11). Le couplage de la rotation et du tirage au sort est particulièrement efficace pour éviter une professionnalisation de l’activité politique, une monopolisation du pouvoir par les experts et son autonomisation par rapport aux citoyens.

    Sur ce point, l’idéal de la Cité est à la fois politique et épistémologique : il s’agit de défendre l’égale liberté des membres de la Cité et de proclamer que tous ont légitimement part à la réflexion et à l’action politiques, qui ne sont pas considérées comme des activités spécialisées.

    Cet idéal est largement partagé à l’époque classique. La manière dont les plus hautes fonctions sont pourvues en témoigne. La plupart des magistratures sont collégiales pour limiter le risque d’une appropriation du pouvoir.

    Les stratèges sont les principaux magistrats et sont élus, mais ils forment un collège dont la présidence est désignée chaque jour par tirage au sort. C’est une façon d’éviter la concurrence, mais aussi de faire alterner le pouvoir politique majeur à l’intérieur d’un groupe qui, à travers l’élection, est considéré comme composé de personnes compétentes.

    De même, le président du Conseil est tiré au sort parmi les prytanes et, durant toute une journée, il est formellement en possession des pleins pouvoirs de l’État. Chaque président du Conseil peut ainsi affirmer en quittant son mandat : « J’ai été président athénien pendant 24 heures, mais pas davantage (12) ! »

    L’opposition entre les démocrates modérés et les fractions les plus radicales se concentre sur le rôle des dirigeants élus, ceux qui se distinguent de la masse. Dans sa célèbre oraison funèbre aux soldats athéniens, Periclès déclare ainsi que si tous les citoyens sont égaux devant la loi et peuvent prendre la parole s’ils le souhaitent, indépendamment de leur fortune, « c’est en fonction du rang que chacun occupe dans l’estime publique que nous choisissons les magistrats de la cité, les citoyens étant désignés selon leur mérite plutôt qu’à tour de rôle (13) ».

    À ce principe méritocratique s’opposent les vues d’un Cléon, qui fait l’éloge du sens commun : « Allons-nous oublier […] que l’on tire meilleur parti d’une ignorance associée à une sage pondération que d’une habileté jointe à un caractère capricieux, et qu’en général les cités sont mieux gouvernées par les gens ordinaires que par les hommes d’esprit plus subtil ? Ces derniers veulent toujours paraître plus intelligents que les lois […]. Les gens ordinaires au contraire […] ne prétendent pas avoir plus de discernement que les lois. Moins habiles à critiquer l’argumentation d’un orateur éloquent, ils se laissent guider, quand ils jugent des affaires, par le sens commun et non par l’esprit de compétition. C’est ainsi que leur politique a généralement des effets heureux (14). »

    Dans la pratique, l’égalité entre tous les citoyens se révèle imparfaite. De fortes oppositions entre groupes sociaux se manifestent tout au long de l’histoire athénienne, notamment entre les kaloi k’agathoi, les « meilleurs », et le démos, le « peuple » — terme qui comme en français désigne à la fois l’ensemble des citoyens et les plus modestes d’entre eux. Les paysans des alentours sont désavantagés par les distances à parcourir par rapport au petit peuple urbain lorsqu’il s’agit de participer à l’Assemblée ou au tirage au sort des magistratures. Les personnes ayant déjà quitté la vie active ou économiquement indépendantes et, inversement, les couches sociales plus pauvres pour lesquelles les indemnités journalières constituaient un petit revenu, sont plus représentées que les autres (15). Les plus riches exercent une influence importante auprès de leur clientèle.

    Malgré ces limites, l’idéal démocratique exprime largement des pratiques réelles. Le mode de vie des Athéniens est centré autour de l’activité politique et la participation des citoyens y est très égalitaire comparé aux autres régimes connus. Avant le déclenchement de la guerre du Péloponnèse en 421 av. J.-C, période d’apogée de la démocratie athénienne, la population de l’Attique est comprise entre 250 000 et 300 000 habitants, dont environ 170 000 à 200 000 adultes. Seuls 30 000 à 50 000 d’entre eux possèdent des droits politiques complets (les 80 000 esclaves, les 25 000 étrangers, les femmes et les enfants sont exclus de la vie publique). Habituellement, de 6 000 à 8 000 citoyens sont présents à l’Assemblée qui se réunit théoriquement 40 jours par an, mais à certaines occasions ils y affluent en plus grand nombre.

    Grâce au tirage au sort et à la rotation des fonctions, en l’espace de dix ans, entre un quart et un tiers des citoyens âgés de plus de 30 ans deviennent membres du Conseil pendant un an, et pendant un mois de son exécutif en tant que prytanes. Près de 70 % des citoyens de plus de 30 ans sont bouleutes au moins une fois au cours de leur vie (16) et une proportion encore plus importante est amenée à jouer le rôle de juré. Parmi les citoyens volontaires, très peu sont donc laissés de côté. Ces institutions fonctionnent comme des écoles de démocratie, dans une société de face-à-face qui permet facilement un contrôle mutuel et où la culture civique est très développée.

    Certes, la cité athénienne excluait femmes et esclaves de la vie publique, et profitait de sa force pour assujettir les cités alliées. Cependant, dans le cercle relativement étroit de la citoyenneté, elle pouvait à bon droit être considérée comme très démocratique, dans le sens strict du mot : parce que le pouvoir y était largement exercé par le peuple (au sens statutaire de l’ensemble des citoyens) plutôt que par des intermédiaires, et parce que le peuple (au sens sociologique des couches populaires) était inclus dans la citoyenneté et participait fortement à cet autogouvernement. Comme le dit Finley, il faut pour le comprendre aller au-delà de l’équation démocratie = élections. Si Athènes ne supprima pas les luttes entre individus et groupes sociaux défendant leurs intérêts, qui ont existé de tout temps, elle inventa la politique, au sens d’une discussion publique institutionnalisée des bonnes ou mauvaises lois et des grandes décisions collectives (à commencer par celles qui régissent l’équilibre social dans la Cité). Elle se refusa en outre à professionnaliser la politique, considérant qu’elle était une activité où tous peuvent et doivent participer (17). »

    [À ce point, Sintomer décrit l’utilisation du tirage au sort dans les procédures des républiques italiennes, aux alentours de 1200. ÉC]

    (…)

    « À l’issue de ce bref parcours, il apparaît clairement que, loin de constituer une procédure exceptionnelle, la méthode aléatoire fut régulièrement considérée comme une modalité possible du choix des gouvernants. Son extension a varié fortement entre les diverses expériences et il a été combiné à des degrés divers avec d’autres modalités de sélection, parfois dans des procédures extrêmement complexes. Il se dégage de ces divers moments historiques que le tirage au sort eut des applications politiques assez variées (nous laissons ici de côté pour l’instant les autres domaines où il fut employé).

    Un premier recensement permet de distinguer au moins trois de ses usages potentiels.

    1) Le tirage au sort peut tout d’abord avoir une dimension surnaturelle ou religieuse, être considéré comme permettant que s’accomplissent la volonté divine ou le destin.

    2) Il est également susceptible de constituer une procédure impartiale de résolution des conflits, en particulier dans le cas d’une concurrence exacerbée pour les postes de pouvoir.

    3) Enfin, il peut être une procédure garantissant l’égalité des chances d’accéder à des charges politiques ou judiciaires et favorisant l’autogouvernement des citoyens.

    Cette procédure se différencie des mécanismes de transmission héréditaire du pouvoir caractéristiques de la monarchie, mais aussi de l’élection, qui tend à sélectionner les « meilleurs ».

    La méthode aléatoire permet, en outre, de faire accéder aux fonctions de direction des profanes plutôt que de réserver celles-ci à des professionnels ou à des experts.

    Dans ce troisième usage, le caractère démocratique du tirage au sort dépend de la nature du groupe à partir duquel ce dernier est effectué : les conséquences démocratiques du tirage au sort sont maximales si tous les citoyens, classes populaires incluses, sont concernés, mais le groupe peut inversement être si réduit que la sélection aléatoire sert surtout de mécanisme permettant aux couches supérieures de faire tourner le pouvoir en leur sein. »

    Source : Yves Sintomer, « Le pouvoir au peuple. Jurys citoyens, tirage au sort et démocratie participative », La découverte, mars 2007, chapitre 2 : Le tirage au sort à travers l’histoire : une démocratie du hasard ?
    ____________

    Notes :

    1 Aristote Les. Politiques, IV, 1294-b, Flammarion, Paris, 1990.

    2 Cette thèse, largement défendue à l’époque, a récemment été reprise par Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, op. cit.

    3 Pierre Lévèque, Pierre Vidal Naquet, Clisthène l’Athénien, Macula, Paris, 1983.

    4 Hubertus Buchstein, Öffentliche und geheime Stimmabgabe. Eine wahlrechthistorische und ideengeschichtliche Studie, Nomos, Baden-Baden, 2000, p. 67.

    5 Mogens H. Hansen, La Démocratie athénienne à l’époque de Démosthène, Les Belles Lettres, Paris, 1995, p. 269-270.

    6 Aristote, Les Politiques, op. cit., III, 2, 1275-a.

    7 Mogens H. Hansen, La Démocratie athénienne à l’époque de Démosthène, op. cit., p. 233-235.

    8 Aristote, La Constitution d’Athènes, 63-66.

    9 Aristote, Les Politiques, op. cit., VI, 2,1317-b.

    10 Jean-Pierre Vernant, les Origines de la pensée grecque, PUF, Paris, 1983, p. 99.

    11 Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, op. cit., p. 48.

    12 Mogens H. Hansen, La Démocratie athénienne à l’époque de Démosthène, op. cit.

    13 Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, II, 37, in Œuvres complètes, Gallimard, « La Pléiade », Paris, 1964.

    14 Ibid., III, 37.

    15 Jochen Bleicken, Die Athenische Demokratie, Schöning, Paderborn, 1994, p. 227.

    16 Moses I. Finley, L’Invention de la politique, Flammarion, Paris, 1985, p. 116; Françoise RUZÉ, Délibération et pouvoir dans la cité grecque de Nestor à Socrate, Publications de la Sorbonne, Paris, 1997, p. 380.

    17 Moses I. Finley, L’Invention de la politique, op. cit., p. 111 ; Cornélius Castoriadis, Domaines de l’homme, Seuil, Paris, 1986, p. 282-283.

    Il me semble que tout citoyen devrait lire ce livre et l’étudier attentivement.

    Amicalement.

    Étienne.

  35. @ Etienne Chouard

    Merci d’évoquer le problème de la démocratie. En effet, c’est une lapalissade, les personnes que nous élisons sont celles qui ont la meilleure capacité à se faire élire, ce ne sont généralement pas les plus dévouées et désintéressées, loin de là. Par exemple, comment peut-on expliquer que Georges Bush et Silvio Berlusconi aient été non seulement élus, mais réélus ?!? Il me semble qu’à peu près n’importe qui aurait eu un bilan présidentiel au moins aussi bon que celui de Bush, et même vraisemblablement nettement mieux.

    Noam Chomsky a très bien décrit comment fonctionne cette « fabrique du consentement » dans le système « démocratique » tel que nous le connaissons, avec ses lobbies, des médias s’autocensurant pour plaire au pouvoir en place, des publicitaires influençant les modes et les opinions. Bref, nous sommes soumis à une propagande constante, orchestrée par des groupes ayant les moyens médiatiques et financiers de se maintenir au pouvoir.
    Cette réflexion proposée par Etienne Chouard est donc salutaire.

  36. j’ai appris cela en passant par democracy now!: des manifestations nationales ont été organisées pour « nationaliser, réorganiser et décentraliser les banques », manifestations prévues le 11 avril. on trouve parmi les soutiens aux manifestation un certain Simon Johnson: le site qui organise tout ça : a new way foward
    je n’ai pas encore tout lu, et surtout je ne suis pas encore parvenu à savoir ce qu’il en a été ce 11 avril…

  37. @Étienne Chouard: merci de rappeller ce qu’est une démocratie (voir la définition d’Aristote). Il va de soi que ce que nous appellons « nos démocraties parlementaires » ne sont pas plus des démocraties que les défuntes « démocraties populaires » du bloc soviétique.

  38. TRAHISON DES CLERCS ?

    La déception accompagnera celui qui cherche à savoir et comprendre. Le diagnostic et l’esquisse de solutions sont dans les limbes.
    Tentons une revue.

    Diagnostic:
    – Crise sociale, monétaire, politique, écologique, sociétale, financière ; C’est LA crise. Point.
    – Bataille sur la théorie la plus adaptée avec avantage aux plus obscurs.
    ( Je propose Calvin. Weber l’avait à la bonne ).
    – Accumulation d’informations parcellaires. Des confettis en vrac et le nez sur le guidon.

    Esquisse de solutions :
    – Faire appel à des détails issus de l’économie politique, de la comptabilité, du droit des sociétés,
    de la ‘science’ des relations internationales, de la bourse, des marchés, des techniques financière
    ou monétaire.
    – Construire une théorie tirée de la sociologie.
    – En profiter pour tenter de résoudre une autre question (écologie-CO2-nucléaire-épuisement
    planétaire).
    – Vanter les mérites d’un spécialiste mort ( Keynes, Gesell, Hayek, Marx, Lui) et bricoler une adaptation respectant les enseignements du maître.

    C’est peu de dire que ces efforts sont trop anarchiques pour être opérationnels.

    La dégradation est galopante. Nous allons être tous frappés, individu et collectivité.
    Les plus démunis seront les plus durement touchés. Et ils souffriront longtemps.
    Celui qui n’a pas connu le chômage peut ignorer l’amputation morale et intellectuelle qu’il impose.
    Le chômage ne s’oublie jamais, c’est bien plus qu’un manque d’argent.
    Des historiens, un peu datés il est vrai, mais aussi Galbraith Pére, notent que la France se relève rapidement après un désastre grâce à la vitalité de sa classe moyenne.
    Mais cette crise s’attaque, comme par prédilection, aux classes moyennes préalablement affaiblies.
    Nos sociétés seront profondément endommagées…

    La compassion proactive et la volonté d’auto-défense ne sont donc pas hors de propos.

    Je propose une démarche :
    – Il s’agit d’une lutte qui nous est imposée. Nous devons nommer l’ennemi.
    Son pouvoir de destruction est identifié. Ce qu’il pense est indifférent.
    – Approfondir la réflexion risque, par sa durée, d’apporter une solution parfaite à des décombres désertés.
    L’exhaustivité est une faute de méthode. Imposer à la société une réforme radicale, c’est de la planification sociale totalitaire. Le mandat pour cette monstruosité n’existe pas.
    – La base est une volonté démocratique. Susciter un consensus est un devoir pédagogique.
    – L’instrument est un Etat et des pouvoirs publiques ré-investis de l’intérêt collectif.
    Ils reportent à des jours meilleurs le respect d’engagements internationaux contraires aux buts immédiats.

    Imaginons ces prérequis satisfaits :
    – L’action emploie alors les techniques offertes par la recherche universitaire ou issues de l’expérience.
    Convenablement actionnées, elles donnent les outils nécessaires.
    La Constitution pour l’économie, ici sur ce blog, ou les propositions de Frédéric Lordon sont de bons exemples d’outils techniques publiés par des chercheurs soucieux de l’intérêt collectif.
    Pour exécution, ils prennent la forme de Règlements d’administration aussi évolutifs que nécessaires.
    Ce sera un travail de longue durée pour des hommes d’Etat résolus et conseillés par les meilleurs dans toutes les disciplines, y compris les sciences humaines.
    Les sciences offrent en somme des outils subordonnés à une mobilisation sans mystère.
    Ces outils sont à la portée de compréhension de tout citoyen.
    La France a su créer de telles mobilisations -Jeanne d’Arc ou 1914 – La 1ère guerre mondiale est exemplaire pour notre propos: la volonté populaire a accompagné une révolution technologique a priori inaccessible ; les Polytechniciens et les instituteurs y ont joué un grand rôle.
    Identiquement, les mesures proposées par Mrs. Jorion et Lordon peuvent être évaluées et jaugées, puis acceptées ou amendées par un citoyen raisonnablement informé.
    C’est le signe indubitable de la profondeur de leurs travaux. C’est en cela qu’ils sont exemplaires.

    Sans surprise, aucun des préalables politiques évoqués plus haut n’est assuré.

    Une certaine volonté politique surnage mais elle contraire jusqu’à l’absurde.
    Dans ce dénuement, nous possédons un outil peu commun: le texte de Simon Johnson publié en français dans ce blog.
    Son texte est semblable au livre de H. Rauschning, homme politique à Dantzig
    jusqu’en 1935 et familier d’Hitler, livre publié en France en 1939 (*).

    S. Johnson mérite d’être à la première place.
    Il fait mieux que désigner et décrire l’ennemi.
    Il montre que le retour à un système viable passe par la mise hors d’état de nuire de cet ennemi.
    Comme l’a relevé immédiatement Mr. Jorion, les deux fins possibles avancées par S. Johnson relèvent du suicide à grande échelle. MAD et Wagner.
    Il dépend de nous d’en promouvoir une autre.

    Ignorer cet écrit est une faute contre l’esprit.
    Proposer maintenant de savantes considérations arides et déconnectées du réel, ou pire, s’interroger sur les moyens propres à assurer la survie des méchants sont des dévoiements inacceptables.

    Pour l’observateur des idées dominantes, les années 1965-1980 apparaissent comme calamiteuses; des penseurs britanniques ont pu dire qu’une France, qu’ ils ne reconnaissaient plus, faisait une tentative de suicide à grand renfort de « isme ».
    Depuis, nous nous sommes sauvés en acceptant sans examen une idéologie primaire.
    De brillantes individualités ont existé et continueront. Elles n’éclipsent pas des manquements majeurs.

    L’intellectuel a un devoir impératif: être au service d’une communauté culturelle qui souffre d’abandon. Il FAUT effacer 25 ans d’un matraquage idéologique pervers.
    La revendication courageuse du concret et du réel, d’une complexité stimulante, précédera la maîtrise d’un avenir plus enthousiasmant.
    De vastes champs d’action s’ouvrent à toutes les bonnes volontés ; la tâche est immense.

    Simon Johnson emploie à quatre reprises le mot corruption. L’acception de ce mot est multiple.
    La corruption peut être vulgaire: les tentateurs sont puissants. Elle peut être morale et intellectuelle : la victime est faible.
    La vulgarité étant impensable, un intellectuel défaillant reconnaitra que sa faiblesse porte un nom : trahison.

    –––––––––––––––––––
    (*) =  » Hitler m’a dit  » édition de 1939, avant-propos de Marcel Ray et édition de 1979, avant propos de Raoul Girardet.
    L’édition de 1939, la guerre étant déclarée, était naturellement intéressée : misère de la propagande de guerre …
    Ce livre était-il prophétique ? Par comparaison, le texte de Simon Johnson est une base descriptive et prédictive autrement vigoureuse.

  39. Repris du forum du MAUSS.

    Et le contre-coup d’Etat, sera-t-il feutré aussi ?

    Je lis au détour du « Coup d’État feutré »:

    « (…) Pour paraphraser Joseph Schumpeter, l’économiste du début du 20e siècle, tout le monde a des élites; la chose important est d’en changer de temps à autres. (..) »

    On a l’habitude de définir les régimes anti-démocratiques comme ceux qui prennent le pouvoir par la force. Rien de plus faux.

    Moi j’ai lu dans Théologie politique, pour paraphraser Carl Schmitt, qu’un régime est d’autant plus démocratique qu’on peut en changer sans violence.

    Or, les princes de ce monde ont mis en place, sous le nom de gouvernance, de lobbies et autres principes de non-faussement des marchés, des structures de gouvernement totalement informelles, officieuses, frauduleuses, sans modes d’investiture public ni légitimité démocratique, imposant des situations de fait, et donc complètement hors de porté des modes institutionnels d’action politique. Ce sont des élites cooptées, dans des assemblées qui se sont constituées d’elles-mêmes, au cours de réunions et de délibérations secrètes.

    Précision à Paul, que pour Marx, il n’y a pas seulement UNE classe dominée et UNE classe dominantes, que la classe dominante n’est pas forcément une classe capitaliste, mais plusieurs classes dominées et dominantes, ces dernières pouvant être industrielles, financières, bureaucratiques, selon leur mode de domination. Tu oublies comme classe dominante, la composante bureaucratique qui est essentielle dans le totalitarisme contemporain. Toutes les révolutions qui ont été faites, même les révolutions de velours et de feutre, l’ont été par une classe dominante pour renverser une autre classe dominante, sauf dans la révolution à venir que Marx appelait de ses voeux, et qui n’a jamais eu lieu. La Révolution française était clairement pour lui une révolution faite par la haute bourgeoisie pour renverser la noblesse, afin d’instaurer le régime d’oppression manufacturière et le prêt à intérêt. L’histoire qui est enseignée officiellement selon laquelle la révolution de 1789 aurait été faite par le peuple, qui serait au pouvoir en France depuis lors, est évidemment une fable permettant aux classes dominantes qui se sont succédées depuis, de légitimer leur pouvoir et de faire croire qu’il n’y a plus de classe dominante à renverser.

    Quelle est cette classe dominante actuellement? Ce n’est plus du tout une bourgeoisie d’affaire (Michelin, Delmas-Vieljeux, etc..), ni la fonction publique républicaine (dont la tradition politique était, aussi bien à droite qu’à gauche, de tradition royaliste, on dit aujourd’hui régalienne, type Philippe le Bel ou Louis XI) mais la haute bureaucratie financière d’État, c’est-à-dire en France l’Inspection des finances, parvenue à la tête des banques, des compagnies d’assurances et des grands groupes industriels multinationaux français avec les nationalisations de 1981, et maintenus à la têtes des grands groupes financiers et des holdings dans les noyaux durs lors des privatisations par Balladur lors de la cohabitation. Avec ces privatisations, les hauts fonctionnaires français se sont mués en capitaines d’industrie partant à la conquête du monde, à la tête du Crédit agricole ou de la Compagnie générale des eaux. Ce sont eux qui ont mis hors la loi toutes les banques et compagnies d’assurance mutuelles, les obligeant à changer de statut pour devenir des sociétés anonymes généralistes et commerciales. Comme exemples typiques on a Messier, Haberer, ou Bouton, et tous les membres du Cercle. Même la Caisse des dépôts et consignation a dû se lancer dans les investissements finaciers internationaux: en même temps qu’on apprend qu’elle a fait des pertes pour la première fois depuis plus de 2 siècles, 15 milliards en 2008, et que de nombreuses collectivités territoriales ont été priées d’aller se fournir auprès de banques privées internationales avec des taux indexés sur le cours du manganèse, on lit dans l’Auvergnat de Paris que la Caisse des Dépôts avait acheté la totalité de la société belge Quick Burger à l’époque ou Thierry Breton était ministre des finances. Pourquoi la caisse des dépôt achète-t-elle une entreprise belge? Ce sont aussi eux qui sont à la tête des grands organismes internationaux, comme l’OMC ou le FMI, et tout particulièrement des instances décisionnelles sans statuts de droit international public, comme le groupe Ceci, et le comité Cela (le G20) qui n’ont aucune légitimité politique, mais décident et font des injonctions aux États. La moitié est à gauche (socialiste, altermondialiste ou n’importe quoi d’autre sauf souverainistes), l’autre est à droite, mais ils forment à eux tous un parti politique extrêmement typé et déterminé, qui n’a pas d’existence institutionnelle ni de nom. Ils se disent pour la démocratie, etc.. En général, une fois au pouvoir, ils se manifestent par leur parfaite indifférence pour les lois qui régissent leur fonction: pas plus de constitution qui tienne pour un hyper-président, que de règles de comptabilité pour un hyper-banquier, ou de droit social pour un hyper-manager.

    Il faudrait d’ailleurs leur donner un nom, à cette bande de salopards, avant d’ouvrir une Grenelle de la finance, qui se termine en Nuremberg de la Haute fonction publique où une chambre ardente aurait à étudier le cas de tous les énarques qui ont fait HEC et qui veulent tout changer.

    Le dernier méfait de ce parti innommable date d’aujourd’hui, il est d’une importance historique nonpareille dans l’histoire millénaire des institutions marchandes.

    Entendu aux infos sur la 2 qu’à partir d’aujourd’hui (Lundi de Pâques !), l’annonce d’une nouvelle déréglementation des marché, et pas un détail.

    Il n’est plus obligatoire en France de commercialiser les produits alimentaires ou autres en quantités multiples ou sous multiples des mesures légales (du kg ou du litre). Autrement dit, il est dorénavant possible pour la Grande distribution de conditionner le beurre ou le café en pains ou en paquets de 240 grammes au lieu de 250, les boissons, huiles, etc.. en bouteilles de 0,90 litres, les fruits et légumes en filets de 947 grammes, etc… Les consommateurs devront retenir le prix de paquets de 173 grammes et les comparer à des paquets de 431 grammes, ou à des packs de 3 slots de 132 grammes… Les fabricants d’emballages vont pouvoir se défoncer pour donner du volume et du poids aux pains de beurre et aux paquets de café rétrécis. Plus de probité commerciale, la concurrence porte maintenant aussi sur la fraude à la quantité. L’inflation qui a comméncé, va prendre une nouvelle forme que les Français n’ont connu que pendant les périodes d’occupation et dans les camps de prisonniers: la réduction insensible des portions pour un prix constant.

    Cette obligation, qui était très précise, très ancienne (la normalisation des quantités dites marchandes, attestée avant le IXe siècle par des ordonnances royales, était l’institution centrales des fondations de villes nouvelles: la mesure légale de grain et le poids public étaient installés au milieu du marché) et punie comme une fraude par le Ministère des finances, a été supprimée en application d’une directive européenne, laquelle serait justifiée par la volonté de supprimer un obstacle à la libre concurrence. Pourquoi une règle pluriséculaire, et même plurimillénaire (elle existe chez les Babyloniens), unanimemment considérée comme utile et sage, devient tout d’un coup une intolérable entrave à la concurrence ? Quelqu’un a-t-il entendu parler d’un débat parlementaire sur une réforme aussi grave et lourde de conséquence, non seulement sur le pouvoir d’achat dont nous avons un président, mais sur les fondements mêmes de la convention marchande.

    Il est évident que les fonctionnaires des finances de notre pays ne défendent plus du tout les consommateurs de base, ni l’honnêteté des relations commerciales, mais uniquement les bénéfices des actionnaires des groupe internationaux du secteur de la Grande distribution et du négoce international. Il est évident que les 600 députés non plus.

    Il est évident qu’il faut se débarrasser de ces gens là. Comme ils ne sont pas élus, ou élus après sélection de l’Oligarchie, comment faire ?

    Peut-on se débarrasser des tyrans qui ont pris le pouvoir de façon feutrée, autrement que comme des autres tyrans, c’est-à-dire par le tyrannicide ? Comment se débarrasse-t-on des pouvoirs qui derrière l’apparence d’être régulièrement élus, s’avèrent secrètement nommés par les représentants des intérêts d’une oligarchie qui travaille précisément à détruire les institutions politiques légitimes ? C’est une grave question de science politique, qui se pose partout où les recrutements par concours et élections ont été dégradés en cooptations d’agents acquis à une cause étrangère ou opposée au service public. Est-il possible de revenir à un régime républicain autrement que par la violence ? Si on s’en tient à la définition de Carl Schmitt, et n’en déplaise à Marcel Gauchet, il est donc évident que nous ne sommes plus du tout en démocratie.

  40. le coup d’Etat est en effet de plus en plus bruyant.

    Glen Greenwald sur Salon.com fait un article (le 30 avril) au sujet du Sen Dick Durbin (Dem.) qui a affirmé à la radio (le 27 avril) que le Sénat appartient aux banques. Avec humour sur la fin de l’article il dit que ce genre de vérité bien connue ne sont d’habitude proférée que par des ultra-gauchistes genre, mais non pas julien coupat, mais Simon Johnson 🙂
    l’article sur salon.com

    il y a des petites choses amusantes dans cet article. peut-être que bientôt je pourrais mettre à disposition un petit résumé en langue française.
    je suis tombé sur ce Greenwald depuis democracynow sur le sujet de la torture. je trouve ce sujet très intéressant et bien expliqué par ce Greenwald. Voilà.

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