L’actualité de la crise: l’Europe à la recherche d’un mécanisme de crise, par François Leclerc

Billet invité.

L’EUROPE A LA RECHERCHE D’UN MECANISME DE CRISE

Après avoir déversé le froid, les autorités et gouvernements Européens font couler l’eau tiède. En choeur, soudainement, ils assurent la Grèce qu’elle ne va pas être laissée seule dans l’épreuve, continuant de réaffirmer qu’elle doit faire un gros effort et va être surveillée de très près, afin de ne pas se déjuger. Ce que chacun traduira par : « nous sommes peut-être allés un peu trop loin, nous n’avons pas mesuré les conséquences de ce que nous avons engagé, il est temps de calmer le jeu ».

Que faut-il penser de cette histoire qui n’est pas terminée ? Elle est à la mesure de l’improvisation dans laquelle ces autorités et gouvernements agissent, de leur absence de stratégie commune. Car, si l’objectif était de signifier que le temps de la rigueur était venu et de faire un exemple, elles ont surtout illustré qu’elles ne savaient agir que pour montrer qu’elles n’avaient pas l’intention d’intervenir ensemble ! Ce qui augurait, inévitablement, d’une cascade d’autres catastrophes, allant au-delà de leurs intentions, si tant est que celles-ci soient claires. Après la Grèce, c’était au tour du Portugal, de l’Espagne, de l’Italie, commençait-on à dire et à entendre…. (pour ne parler que de la zone euro, et taire la situation de la Grande-Bretagne, le grand malade de l’Europe). Or, elles ne pouvaient pas se permettre ce délitement.

Les alertes des uns, les spéculations des autres, avaient en effet donné petit à petit corps à l’idée que la zone euro était susceptible, sinon d’éclater, de se désagréger. Qu’autour de l’Allemagne, à la manoeuvre dans cette affaire grecque, allait se constituer un pôle économique droit dans ses bottes, auxquels pourraient se joindre ceux des pays qui en seraient encore capables, et qui satisferaient à ses conditions.

Voilà la seconde leçon de cette crise : en reculant, ceux-là mêmes qui étaient soupçonnés des plus noirs desseins ont montré qu’ils n’avaient pas les moyens de l’ambition qui leur était prêtée. Qu’il allait falloir raccommoder le tissu qu’ils avaient déchiré, mettre sur pied un sauvetage qui vaudrait pour la Grèce, mais aussi pour les autres pays désormais dans le collimateur qu’ils avaient braqué, réaffirmer par défaut une vision européenne, n’ayant pas d’alternative, en réalité eux-mêmes plus fragilisés par la crise qu’ils ne veulent l’admettre.

A l’occasion d’une conférence organisée par l’hebdomadaire britannique « The Economist », en présence du premier ministre Grec Georges Papandréou, Joseph Stiglitz a dévoilé mardi à Athènes le pot aux roses en exhortant l’Union européenne et la BCE a créer un mécanisme de crise. Evoquant tout à la fois l’émission d’euro-obligations, l’intervention de la Banque européenne d’investissements (et non du FMI), ainsi que la création d’un fonds destinés à soutenir l’investissement et les entreprises privées. L’affaire n’est pas bouclée, il s’en faut ! mais l’énumération de cette palette de moyens, du haut d’une tribune, avait pour objectif de rendre public qu’il est à portée de sortir collectivement de la crise immédiate, par le haut comme on affectionne de dire dans ces milieux. Les discussions sont en cours, attendons les résultats.

En réalité, ce n’est pas seulement la crainte que s’enclenche une dynamique de crise européenne – qui ne pourrait plus ensuite être maîtrisée, et dont tout le monde, les plus forts compris, feraient les frais – qui a été à l’origine du retournement en cours de la situation. C’est également le besoin de s’épauler dans l’épreuve commune qui s’annonce pour les gouvernements. Leurs tergiversations ne sont pas prêtes de cesser, ici et là, à propos de la réduction des déficits et partant de la dette. Le fossé est trop grand entre ce qu’il faudrait exiger de rigueur, pour y parvenir, et ce qu’il sera possible de mettre en place, pour éviter de redoutées flambées d’explosion sociale. Ou un sourd et profond rejet, qui serait encore pire. La reprise, invoquée telle une pluie bienfaisante dont on prie la venue, a bien peu de chances d’intervenir avec une force qui soulagerait d’autant les restrictions budgétaires.

Il va donc falloir trouver une issue par le haut, tout en rognant autant que possible un bouclier social considéré comme trop dispendieux pour les temps à venir, car l’occasion en est trop bonne. Alors que celui-ci est pourtant la condition, au plan strictement économique, du maintien d’un certain niveau de consommation, et partant de croissance. Et qu’il est illusoire de croire que l’Asie, et en premier la Chine, vont tirer la croissance, permettant de faire l’impasse sur la relance de la consommation en Europe. Cela irait d’ailleurs à l’inverse des objectifs, affichés par les occidentaux, de rétablissement de l’équilibre international (en correction de la global imbalance). Il n’y a décidément pas beaucoup de cohérence dans tout ce que l’on peut observer.

On constate que tous les gouvernements commencent à mettre, devant l’obstacle et chacun à leur manière, de l’eau dans leur vin. Il n’est plus question de sabrer dans les budgets, mais plutôt de réduire sur la pointe des pieds les programmes de soutien à l’économie et les déficits, au cas par cas. On cherche à limiter les dégâts du chômage, déjà redoutables, en fondant les plus fols espoirs non pas dans sa décrue, mais dans la baisse de son inexorable progression. On voudrait impliquer dans des négociations les partenaires sociaux à propos des déficits des régimes de retraite et de sécurité sociale, ou bien faire reposer sur les collectivités locales le poids qu’elles ne peuvent assumer de prestations sociales désormais de leur ressort. Toutes manières de se défausser et de ne pas assumer ses responsabilités. Partout, on retarde le moment où il faudra rendre public un plan de mesures précises.

L’aide était refusée à la Grèce, il y a encore quelques jours, car il ne pouvait être question de donner une prime au mauvais élève. Il a fallu se rendre à l’évidence qu’il n’y en aurait pas non plus pour les bons, tel que c’était parti. Que, pour citer Larry Summers, conseiller économique de Barack Obama, à Davos, « la reprise est dans les statistiques, mais la récession est dans la vie de gens” (il aurait pu aussi ajouter la rigueur, pour renforcer sa démonstration). Le test Grec avait pour objectif d’indiquer à l’opinion publique européenne la route qu’elle devait suivre, et de faire la démonstration que l’Europe était prête à sévir contre ceux qui voulaient rester sur des chemins de traverse. Un message était également adressé aux gouvernements hésitants, pour les inciter à porter le couteau dans la plaie.

Même s’il n’a pas perdu tout son tranchant, ce couteau est un petit peu émoussé. En particulier s’il se confirme la mise en place d’un mécanisme financier de crise ; ouvrant une situation présentée comme sans autre issue qu’une rigueur drastique dont on n’ose même pas dire le nom et qui semble difficilement applicable. Au nom d’une lutte contre une inflation dont on cherche vainement la trace. Si ce mécanisme devait toutefois ne pas être mis en place, il serait donné raison à ceux qui prédisent l’éclatement de la zone euro.

La tentative du FMI d’utiliser des allocations de droits de tirage spéciaux afin de financer la lutte contre le changement climatique, si elle est menée à son terme, est une autre expression du même besoin d’innover dans le montage du financement des Etats. Nous sommes entrés dans l’ère de l’improvisation, dans ce domaine également. Cela ne nous changera guère de ce à quoi nous commençons à nous habituer.

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86 réflexions sur « L’actualité de la crise: l’Europe à la recherche d’un mécanisme de crise, par François Leclerc »

  1. “La Commission examine le programme de stabilité de la Grèce et émet des recommandations pour qu’elle corrige son déficit budgétaire, améliore sa compétitivité au moyen de réformes structurelles et fournisse des statistiques fiables ”
    Pour avoir un apercu de la novlangue européenne

    http://europa.eu/rapid/pressReleasesAction.doreference=IP/10/116&format=HTML&aged=0&language=FR&guiLanguage=en

    Almunia affirme qu’il n’y aura pas d’ aides, donc encore un “backdoor bailout” à anticiper ? Au tour du Portugal…

  2. 400 000 chômeurs vont arriver en fin de droits sans aucun revenu et Proglio touche 2,6 millions d’euros par ans. Ne cherchons pas ailleurs la prochaine révolution, elle est là devant nos yeux…

    1. «Fins de droits», qui doit les prendre en charge ?

      Toujours selon Pôle emploi, 40 % des chômeurs arrivant en fin de droit seront pris en charge par la solidarité nationale : 17 % obtiendront l’allocation spécifique de solidarité (ASS) et 23 % le revenu de solidarité active (RSA). Les autres ne toucheront rien, en général parce qu’ils vivent avec une personne dont les revenus sont «trop» élevés pour qu’ils puissent prétendre à une de ces allocations.

      Restent 400.000 personnes qui entreront au RSA ou à l’ASS, soit 100.000 entrées de plus qu’une année «normale».

      Le Figaro

      En clair :

      – un million de chômeurs arriveront en fin de droits cette année ;

      – 170 000 obtiendront l’Allocation spécifique de solidarité (ASS), soit 450 euros par mois ;

      – 230 000 obtiendront le Revenu de solidarité active (RSA) ;

      – 600 000 se retrouveront sans rien.

  3. “On constate que tous les gouvernements commencent à mettre, devant l’obstacle et chacun à leur manière, de l’eau dans leur vin. Il n’est plus question de sabrer dans les budgets, mais plutôt de réduire sur la pointe des pieds les programmes de soutien à l’économie et les déficits, au cas par cas. On cherche à limiter les dégâts du chômage, déjà redoutables, en fondant les plus fols espoirs non pas dans sa décrue, mais dans la baisse de son inexorable progression. ”

    Punir seulement le chômeur ne résoudra pas le problème du chômage de masse surtout en période de crise mondiale, à moins bien évidemment de vouloir continuellement faire la leçon aux petits par des opérateurs privés qu’aux grands requins de la finance et n’étant guère tourmentés par les premières mesures d’austérité mises en place, c’est tellement plus facile. Non seulement le suivi mensuel n’apporte guère un meilleur moral aux personnes mais en plus cela coûte beaucoup plus cher, ne pacifie et n’améliore guère mieux les rapports entre les personnes,
    à vrai dire investir dans la personne humaine coute encore beaucoup trop cher de nos jours surtout si cela se fait encore dans la confiance.

    1. Il y a tellement d’idées reçues qui circulent de nos jours sur les gens se retrouvant au chômage, que plus personne n’ose regarder le chômeur autrement, quel grand dommage, pourtant derrière chaque chômeur et chaque chômeuse se trouve aussi un être humain, un homme ou une femme, alors pourquoi encore tant de dureté à leur égard ?

      On recherche continuellement à se faire élire pour mieux soit-disant mieux résoudre le problème de chômage d’une société, mais derrière on n’en passe moins à l’égard de tous ces gens les plus durement frappés par les choses mises en place, quelle grande hypocrisie de conduite.

      Tout cela parce que le pauvre coute encore beaucoup trop cher à une société, à un monde qui en a bien perdu le souci de l’humain et de l’autre avant tout, mais quel monde de fous.

    2. Perso, je suis au chômage pour trois raisons. Je suis trop vieux, mon emploi d’informaticien a été délocalisé en Inde et je suis maintenant chômeur de longue durée, aucun patron ne m’embauchera…Et pourtant je trouve pas normal que l’on me paye à rien faire, je crois que je travaillerais simplement pour rendre service à la société, il faut être au chômage pour comprendre cela…

    3. @ wladimir,

      Si ça se trouve certains chômeurs dans cette société rendent bien plus service à la collectivité que certains se croyant plus indispensables et importants que d’autres, comment réellement savoir et évaluer si telle ou telle personne rend véritablement service à une société dans son travail, serait-ce encore une question de salaire, de position, on peut bien sur continuer à le faire croire aux autres en adoptant telle ou telle conduite de circonstance, beaucoup de nos politiques de nos jours sont très bien payés à ne rien faire, sans doute trop difficile à admettre et à reconnaître en eux, ceci expliquant peut-être pourquoi les chomeurs sont toujours aussi mal vus. J’essaie de comprendre n’ont-ils donc jamais connu la vie ou le chômage pour se permettre encore de les traiter comme les rebus de l’humanité…

  4. Wladimir, je comprends ce que vous ressentez, étant moi même sans emploi, mais être employé ne veut pas forcement dire rendre service à la société, tant de nombreux emplois sont socialement inutiles; à l’inverse, travailler mais comme bénévole est utile à la société. Il n’y a pas contrairement à ce qu’on cherche à nous faire croire, de lien entre emploi et apport/tribut à la société. Pas plus il n’y a de question de mérite ou valeur, ou dans un champ lexical différent, de réalisation de soi, si ce n’est pour une petite partie de la société. Il avait été question sur ce blog de réfléchir à la déconnexion entre revenu et travail. C’est le seul sujet qui vaille. Mais le moment ne semble pas être encore venu d’ouvrir ce débat.Coté politique, Utopia, association présente chez les verts, le PS et front de gauche développe ces idées. Avec une réduction massive du temps de travail, c’est à mon sens une des rares issues qui nous reste.Mais le chômage, lui, est utile, pour faire pression sur les salariés.

  5. Les responsables européens ont beau multiplier les démentis, il est inévitable que la Grèce soit renflouée d’une manière ou d’une autre pour éviter un défaut de paiement, estime l’économiste Nouriel Roubini.

    Ce soutien viendra “soit de l’Union européenne, soit de la BCE, soit du FMI”, a indiqué dans une interview à Bloomberg celui que l’on surnomme “Dr Doom” pour avoir prédit l’éclatement de la bulle des subprimes.

    Un scénario pourtant incompatible avec les propos de Joaquin Almunia, le commissaire européen aux Affaires économiques et monétaires, qui a assuré la semaine dernière qu’un “renflouement n’est pas possible et n’aura pas lieu”.

    Le gouvernement de George Papandreou vient de lancer un vaste plan de réduction des dépenses publiques afin de ramener le déficit budgétaire à 3 % du PIB d’ici 2012. L’an dernier, celui-ci a atteint 12,7 %.

    Ce volontarisme n’empêche pas les marchés de s’inquiéter de l’état des finances de la Grèce en raison de l’absence de reprise économique : le pays, qui n’est toujours pas sorti de la récession, pourrait voir son activité continuer de décliner si l’on en croit les derniers indicateurs d’activité publiés.

    Une sortie de la zone euro est même une hypothèse de plus en plus évoquée, ce qui leur permettrait de dévaluer leur monnaie et de donner un coup de fouet à leur économie.

    Si l’Union européenne exclut pour l’instant toute aide financière à la République hellénique, le FMI en revanche envisage d’apporter son soutien “si la Grèce le demandait”.

    L’institution dirigée par Dominique Strauss-Kahn estime toutefois qu’Athènes devrait pouvoir assainir ses finances sans aide extérieure.

    Capital.fr

    1. Il y a eu un tournant ! Il s’est révélé nécessaire de calmer le jeu et de laisser filtrer des informations à propos des discrètes discussions en cours à propos du plan de sauvetage. Le signal qui ne trompait pas a été le départ de la mission du FMI à Athènes, ce qui signifiait qu’une solution Européenne était à l’étude.

  6. Mercredi 3 février 2010 :

    La Grèce espère un soutien de l’UE face aux attaques spéculatives.

    Le ministre grec des Finances George Papaconstantinou a déclaré mercredi que son pays espérait le soutien des autres membres de l’UE dans la crise actuelle des déficits publics de la Grèce, pour se défendre contre les attaques spéculatives des marchés internationaux.

    “Nous attendons et demandons à nos partenaires européens de soutenir la Grèce dans les jours à venir”, a déclaré M. Papaconstantinou à la chaîne de télévision grecque Mega.

    “Ils doivent soutenir les efforts de la Grèce, et dire aux marchés internationaux qu’il n’y a pas de maillon faible que les attaques spéculatives pourraient casser dans la zone euro, dont la Grèce fait partie, que nous nous trouvons tous dans le même bateau, et que nous devons travailler ensemble”, a-t-il poursuivi.

    Ce genre d’encouragement serait très utile pour la Grèce “puisqu’il n’y a pas d’autres options au sein du système européen concernant d’autres formes de soutien”, a-t-il ajouté.

    Boursorama

    Cet appel à l’aide du ministre grec des Finances est pathétique.

    Quelle que soit notre opinion à l’égard de la Grèce, à l’égard du gouvernement actuel de la Grèce, à l’égard de la classe politique grecque qui a exercé le pouvoir depuis 20 ans, nous lisons l’appel au secours du ministre grec des Finances, et nous voyons le côté pathétique de cet appel :

    – la BCE n’a pas le droit d’aider la Grèce ;

    – les autres membres de l’Union Européenne sont eux-mêmes dans une situation économique catastrophique ;

    – les autres membres de l’UE ne peuvent pas aider la Grèce car ils en sont eux-mêmes incapables.

    Tragédie grecque.

    Le Destin est tout tracé, et les Grecs savent ce qui va leur arriver.

    Tragédie grecque.

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