BFM Radio, lundi 8 mars 2010 à 10h46 – « La finance boit, les nations trinquent »

2008 aura été l’année des banques, 2010 semble bien parti pour devenir l’année des nations. On ne s’en étonnerait pas : quand le système bancaire s’est effondré à l’automne 2008, les États sont intervenus et ont pris en charge l’ensemble des pertes subies. Un an et demi plus tard, ce sont eux qui se trouvent acculés. Ils se tournent maintenant vers leurs citoyens et leur disent : « Vous avez vécu au-dessus de vos moyens ! Le moment est venu de vous serrer la ceinture ! » Les Grecs dans la rue la semaine dernière n’avaient pas l’air très convaincus. Les Islandais ont été encore plus catégoriques dans leur vote de samedi dernier : « Ce n’est pas nous : ce sont les clients de nos banques qui trouvaient normale une rémunération de leurs placements de 50 % supérieure à ce qu’on trouvait ailleurs. Ils croyaient au Père Noël. Ils n’auraient pas dû ! »

Avec du désordre dans la rue, les choses sont mal engagées. Les agences de notation en particulier, détestent ça. Comme toujours, les responsabilités sont multiples. Les économistes ont leur part, et elle plus lourde qu’on ne l’affirme ordinairement. Ce sont bien eux après tout qui ont dit : « Le crédit et l’argent, c’est la même chose ! » Et cette erreur-là, elle est irréparable. Le principal coupable est mort depuis longtemps : il s’appelle Henry Thornton (1760 – 1815), et son nom serait tombé dans l’oubli si Joseph Schumpeter n’en avait pas fait le héros révolutionnaire qui avait découvert « l’équivalence du crédit et de l’argent ». Et pourquoi pas, puisqu’on y était, que l’argent lui-même était en réalité une dette !

Que s’est-il alors passé ? On s’en est donné à cœur joie : de longues chaînes de créances se sont créées où chacun considérait comme sa richesse, non seulement l’argent qu’il avait mais aussi celui qu’il avait prêté. Or celui-là, il l’ignorait encore mais le découvrirait à partir de 2007 : il ne le reverrait plus nécessairement. On s’émerveillait aussi du fait qu’un pari gagné grâce à de l’argent emprunté permettait des gains mirifiques : le fameux « effet de levier ». On savait bien qu’il existait un risque mais ce risque, avec la titrisation, on l’empaquetait et on le revendait, et on le revendait à un prix qui, dans l’euphorie générale, apparaissait comme une excellente affaire. Si bien qu’au lieu de s’éparpiller, il se concentrait en réalité dans le portefeuille des banques les plus prospères. Or, certains risques – comme les maisons construites en zone inondable ou dans les couloirs d’avalanche – ne devraient simplement pas être pris. La grande folie du crédit dans la « nouvelle économie », n’était en réalité pas assurable.

On connaît la suite : les pertes faramineuses s’accumulèrent. Les États réglèrent l’ardoise et rouvrirent les casinos. Avec les mêmes tauliers.

Un grand homme politique s’est quand même indigné et a dit : « Confrontés à l’effondrement du crédit, ils n’ont proposé que le prêt de plus d’argent ». Les politiques avaient-ils compris ? Hélas non puisque celui qui parle, c’était Franklin Roosevelt, dans son discours inaugural en 1933. Quand j’étais gosse on voyait le long des routes : « Les parents boivent, les enfants trinquent ». Aujourd’hui ce serait plutôt : « La finance boit, les nations trinquent ».

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31 réflexions sur « BFM Radio, lundi 8 mars 2010 à 10h46 – « La finance boit, les nations trinquent » »

  1. Merci beaucoup pour cet excellent billet, Paul !

    En lien avec le réveil des citoyens, je vous signale 2 articles tous frais de Noam Chomsky en français :

    * la transcription d’une très intéressante conférence qu’il a donnée à Mexico fin 2009 :

    http://www.noam-chomsky.fr/articles/20090921.html

    * une page sur sa réaction au triste décès de Howard Zinn (comprenant un lien vers une de ces dernières interviews sur Radio Grenouille), où il déclarait : « Sans actes de désobéissance civile, Obama ne mènera pas de politique de gauche »

    http://www.noam-chomsky.fr/articles/20100201.html

    Bonne lecture – et bravo aux islandais (même si le Monde écrit ce matin « Ce scrutin est à la fois peu significatif et très important. »)…

  2. Qu’est ce qu’il en reste ???

    Je vous pose la question à tous : on trouve les mêmes magasins, les mêmes plats, les mêmes émissions partout dans le monde

    Où est notre identité, et je ne parle pas de cette abomination gouvernementale, je parle de cette identité qui faisait qu’il était doux de vivre en France ?
    Celle de la nationale 7 de mon enfance, celle des rochers rouges de l’Esterel, des petites fermes de Savoie, des poètes et du disco.
    Celle qui savait faire la fête, celle qui avait les moyens de sortir en famille, celle qui parlait encore culture…………………………

    1. C’était la France des trente glorieuses,ce modèle a été délocalisé en Chine.
      Cà balance pas mal à Shanghai…

  3. Justesse et limpidité du propos, l’humour en plus. Merci Paul.

    Vous faites bien aussi de nous rappeler au souvenir du grand Roosevelt ! Tout le monde a appris le new deal en histoire, mais ses discours sont peu étudiés, pourtant tout y est dit déjà avec simplicité et intelligence.
    Et en 2010 cela n’a pas pris une ride !

  4. @ Monsieur Jorion,
    @ tous,

    « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément ».

    Tout est là, en quelques lignes…

    Maintenant, accepterons-nous de ‘trinquer’ ??

    1. @Laurence :
      « Accepterons-nous de trinquer ? »

      Tout dépend de votre conception de … « l’identité nationale » !
      Partant du principe que le lien qui unit le peuple à ses décideurs en dehors du fait que nous parlons la même langue est l’impôt, et que la république est « une et indivisible », ne pas accepter de « trinquer » est soit révolutionnaire, soit sécessionniste. S’il existait une troisième voie elle serait due à une prise de conscience des élites. Le doute reste de mise sur cette capacité des puissants ! Surtout si les historiens de notre période étaient un jour amenés à décrire le capitalisme financier comme une « théorie de la patate chaude », soit un paquet de dettes intenables refilées aux gogos qui se croient initiés à un moment donné, le tout légitimé dans une « suite de Ponzi », ou seuls les premiers entrants empochent les gains. L’histoire froide et acerbe s’écrit toujours à postériori, s’il existait un sursaut chez les politiciens, je soupçonne qu’il viendrait d’un philosophe, et non d’un avocat ou d’un économiste, professions des thuriféraires si il en est.

  5. Les boursouflures ne devraient plus nous intimider (or notre réflexe c’est de se laisser intimider).
    Aux boursouflures inharmonieuses de l’égo correspondent maintenant les boursouflures d’une fausse représentation monétaire elle-même enfantée par la fausse représentation politique, cette représentation flasque et insipide comme une gélatine frelatée dont la date limite de consommation est passée depuis longtemps, qui laisse croire dans les pays, donc dans nos têtes bourrées de réflexes quasi pavloviens, que les « exigences » de la finance sont une fatalité comme les aléas météorologiques ou sismiques.

    Foin de toutes ces fadaises dont nous sommes saturés ad nauseam! Pendant que les bourses montent les sociétés civiles productrices descendent inéxorablement dans la gène à haute dose!
    C’est la production des biens qui donne de la valeur à l’argent émis, tout l’argent émis sans exception. Or les liquidités sont plus que super-abondantes, ces liquidités ont été mises en circulation par les manœuvres des États complices des banques auxquelles ils ont laissé, in fine, le vrai pouvoir. Cette marée d’argent ne va JAMAIS dans les poches de ceux qui en ont vraiment besoin et sont prioritaires. Qu’avons nous à faire des offres mirobolantes si nous ne pouvons pas les payer? Alors que ces scélérats (facile de savoir qui sont-ils) ne favorisent JAMAIS une politique de la demande. Ces traîtres n’en rougissent même pas.

    Il y a « crise » dit-on. Il y aurait simplement crise parce que c’est le triomphe des dérives erratiques et des malversations. Car les moyens de production qui existent se seraient-ils envolés avec la « crise »? Toutes traitrises des délocalisations inventoriées, les moyens de production auraient-ils disparus?. Manquons-nous de produits? Avons des pénuries telles que des produits utiles manquent? Non. Alors qu’on ne parle pas crise comme si c’était une calamité naturelle. Tout vient, en premier, de l’intérieur de la tête des hommes. La société se doit de réagir.

    Les Français prétendent qu’ils sont rationalistes? Un boursouflure de plus! Il y en a qui réagissent quand ils voient des crucifix dans des lieux publics et organisent des collectifs pour chasser ces symboles… Mais leurs œillères les empêchent de s’aperçevoir qu’on paie 140 millions d’euros PAR JOUR uniquement d’INTÉRÊTS BANCAIRES privés de la dette publique qui atteint un montant 1457 milliards d’euros (fin 2009) auxquel il faut rajouter 600 milliards estimés de dettes privés.

    Assez!

    On voit que des pays réagissent vaille que vaille tel l’Islande. Puisque les politiques s’enfoncent et nous enfoncent sous la férules des banques et des finances, il nous faut appliquer le principe de subsiarité, organiser des collectifs, référendum (même non reconnus par les « autorités), obliger le politique d’accomplir son cahier des charges qu’il a laissé aux intérêts privés (ce qui est contre nature), former des comités de surveillance que la monnaie, soit placée sous compétence bancaire et financière authentique, revienne entièrement à la société toute entière (entre autres pratiquer une politique de la DEMANDE et non de l’offre) et que la monnaie soit plus confisquée par des intermédiaires bancaires et financiers prédateurs, et juger sévèrement les traîtres s’il le faut.

    Ma devise est — Producteur, si tu ne deviens pas ta propre banque, la banque ira à toi —

  6. Oui bravo, un air frais pendant quelques minutes de lecture avec en prime un moment de réflexion…mais ensuite…solitude et sentiment d’impuissance..et après rage d’agir…avec qui et comment ?

  7. Bonjour à tou-te-s et Merci,

    « Anti-dédicace à la finance »

    « La finance boit, les nations trinquent »
    Avec de l’argent qu’elle n’a pas !
    Comment deux et deux feraient cinq
    Sauf à nous faire marcher au pas ?

    Les responsables sont bien connus
    Qui assimilent argent et dette
    Même s’ils ne l’ont pas reconnu
    Tellement ça leur monte à la tête !

    Ils ont créé les CDS
    Pour faire encore plus la culbute
    Et faire gonfler leurs grandes richesses
    Sur le dos de ces fils de p…. flûte !

    Il y a trois mondes dans la France
    Celui dit de l’indifférence
    Dans celui de la toute-puissance
    Voisin du monde de la conscience !

    Il ne tient qu’à nous de choisir
    Dans lequel nous voulons grandir
    Et nos enfants mieux accueillir
    Au présent digne d’avenir !

    luami
    Bon voyage dans la Vie !
    http://luami.viabloga.com

  8. @ tous,

    petit rappel pour ceux qui voudraient commencer à AGIR, contacter Frédéric sur ce blog, adresse : ange.naif@hotmail.com

    Comment faire ?… Nous pouvons en parler et organiser qlq chose ENSEMBLE.

  9. @ P. Jorion :
    Je ne suis pas certain que le terme de ‘casino’ soit ‘suffisant’, bien que l’idée y soit mais il y manque l’ampleur. Selon moi, un casino est un établissement. On peut tout y perdre, soit. Mais en en sortant, la ville où se situe le casino n’a pas disparu. Ou la route qui y mène. Maintenant, imaginez un ‘casino’ où à chaque fois qu’un joueur prend un ‘pari’ lors d’une mise, il devient possible (je n’ai pas dis ‘automatique’) que son éventuelle perte signifie aussi la disparition de toute une partie de la ville, qui était en fait un ‘collatéral’ pris par ce même joueur. Ou que ce joueur possédait une partie de l’entreprise de curetage des canaux d’évacuation des eaux, que sa ‘faillite personnelle’ dans ce ‘casino’ entraine celle de cette entreprise, qu’ensuite aucune autre ne fasse ce pourquoi elle était désignée de faire, et qu’advenant une grosse inondation, les eaux débordent les canaux d’évacuation et entrainent avec elles une partie de la ville.
    Peut-on dès lors parler de ‘casino’ (qui conserve un côté certes ‘pervers’ mais en même temps ‘attirant’ et ‘limité’) ? Ou pouvons plutôt parler de ‘société de casino’, ou tout est ‘casino’ et où toute la société est incluse dans le ‘casino’ ?
    Quelle définition pour cela ? L’épuisement du réel par le jeu ?

    Cordialement.

    1. Dans cette histoire, il manque le Maire qui t’attend à la sortie avec un chèque de la trésorerie…

  10. « Ce n’est pas nous : ce sont les clients de nos banques qui trouvaient normale une rémunération de leurs placements de 50 % supérieure à ce qu’on trouvait ailleurs. Ils croyaient au Père Noël. Ils n’auraient pas dû ! »

    Bonjour Paul,
    Avez-vous une idée de ce que représentent ces fameux clients « pèrenoëlisés » par rapport à la population du pays ? Merci pour vos travaux.

  11. Janet Tavakoli : Washington Must Ban U.S. Credit Derivatives as Traders Demand Gold

    Credit default swaps are not insurance. If you buy fire insurance on your home, you must own the house. If you buy credit protection on the United States, however, you do not need to own U.S. Treasury bonds. If your protection gains value after you buy it — not because the U.S. defaults, but because of market mood changes — you can resell that protection and make a profit. […]

    When U.S. credit default swaps were first introduced, the price of protection was around two basis points. According to Bloomberg, the price for five-year protection was around 38 basis points on Friday. But the price in the over-the-counter market — where this stuff actually trades — was almost double or around 75 basis points.

    1. Mes connaissances en économie sont minimes. Je ne comprends pas bien comment l’évolution de la protection a pu se faire de 2 à 38 points.
      Avez-vous une explication simple?

  12. Pour en revenir à l’Islande, je me souviens qu’en 2006 bien avant l’explosion, on citait le carry trade du yen qui venait aboutir en Islande, on parlait déjà de folie totale.
    Mais personne, personne dans les gouvernants nul part dans le monde n’est intervenu pour calmer le jeu.

  13. « Un grand homme politique s’est quand même indigné et a dit : « Confrontés à l’effondrement du crédit, ils n’ont proposé que le prêt de plus d’argent ». Les politiques avaient-ils compris ? Hélas non puisque celui qui parle, c’était Franklin Roosevelt, dans son discours inaugural en 1933. Quand j’étais gosse on voyait le long des routes : « Les parents boivent, les enfants trinquent ». Aujourd’hui ce serait plutôt : « La finance boit, les nations trinquent ». »

    voila le noeud du problême : comment résoudre une addiction au néant qu’est l’argent dans une société aussi matérialiste ?

    Faut il creer une assoce : L’AAA : argentiques anonymous association ?

  14. @Les États réglèrent l’ardoise et rouvrirent les casinos. Avec les mêmes tauliers.

    On commence à s’encanailler. La prochaine étape sera d’admettre que la place des dits tauliers est dans un prétoire pour répondre de leurs escroqueries. Si toutefois les mots ont un sens…

  15. @ Bertrand,

    je pars de considérations très simples : l’économie est au service des citoyens.
    Pas l’inverse.

    les politiques sont au service des
    citoyens.
    Pas l’inverse.
    C’est lorsque ces bases de la démocratie se sont inversées qu’il eut fallu se demander QUI était révolutionnaire ou sécessionniste.

  16. Le plus sidérant c’est en définitive ce qu’est réellement la finance :
    des produits marchands comme les autres, sauf que la monnaie, l’argent et le crédit ne devraient être qu’un moyen d’échange et non pas des produits à l’achat à la vente.
    Ils sont devenus les premiers produits marchands de ce monde avant même les produits que j’appelle réels, c’est à dire qu’on peut toucher. Et on peut vous vendre n’importe quoi en finance car l’imagination n’a pas de limites.

  17. @Paul

    J’aime particulièrement le trait que vous adressez aux offices en charge de l’aménagement du territoire, qui n’ont eu de cesse d’autoriser des constructions en dépit du plus élémentaire bon sens. Toutes les catastrophes actuelles ne sont pas que du fait du changement climatique…

    A Quimperlé, il me semble me souvenir que c’est une maison de retraite qui a été construite à proximité des quais de la Laïta – Là où, quelques années auparavant, il y avait entre 1 et 2m d’eau à la suite d’une crue importante de la rivière.

    Ladite crue en images:

    http://www.ina.fr/economie-et-societe/environnement-et-urbanisme/video/CAC95003521/inondations-quimperle-finistere.fr.html

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