Le temps qu’il fait, le 9 juillet 2010

Petit complément.

La crise du capitalisme américain (La Découverte 2007 ; éditions du Croquant 2009)

L’implosion. La finance contre l’économie : ce que révèle et annonce la “crise des subprimes” (Fayard 2008)

Au moment où je parle ce matin de Wells Fargo, je me dis « Mais tu as écrit quelque chose autrefois sur Wells Fargo ! » Je pars à la recherche et je retrouve mon petit texte. C’était l’époque où j’avais découvert – terrifié – qu’à force de ne pas le parler, je perdais l’usage du français. Je téléphonais à mes enfants et je cherchais mes mots, je bredouillais. Alors le soir à la maison, je m’appliquais et j’écrivais – un peu n’importe quoi – en français.

La banque où je travaille

La banque où je travaille est connue de tous, non pas en raison de sa taille ou de sa richesse mais du fait de sa renommée. C’est la « Wells Fargo » qui inventa le service de diligence qui desservait le Far West. Quand fut fondée à New York en 1849 l’« American Express », Henry Wells en fut le premier président, William Fargo était l’un des autres membres fondateurs. La même année débutait la ruée vers l’or dans la région de Sacramento en Californie du Nord. 1849 : une sacrée année !

Oui c’est moi l’ vieux Tom Moore du côté de la gnôle,
Au bon vieux temps d’ l’âge d’Or.
On m’appelle « La Cloche », et « Bibine » aussi
Mais les compliments, j’m’en tape !
Je m’trimballe de ville en ville
Comme une enseigne ambulante.
Et ceux qui m’voient, y disent « Tiens, v’là le Tom Moore,
Le quarante-neuvard ! »

Du bon vieux temps, d’ la ruée vers l’or,
Ah ! Souvent j’y r’pense,
Au bon vieux temps
Quand on creusait pour l’or,
Quarante-neuvards ! et fiers de l’être !

Il n’y avait pas encore de train pour traverser le pays. Les prospecteurs en herbe s’embarquaient sur la côte Est sur des clippers, des trois-mâts qui ne faisaient qu’un seul voyage : de New York à San Francisco, en passant par le Cap Horn. La légende veut que le « clipper » fut inventé pour San Francisco. Passer le Cap Horn, en général, ça ne se faisait que dans un sens, et quand je sous-entends qu’on peut le passer dans un sens, c’est peut-être déjà une exagération. Ceux qui ont fait le Cap, dans la marine, ce sont des aristocrates. Et là, aux jours de ’49, on faisait des aristocrates par trois-mâts entiers, quand ces hommes et ces femmes (là où il y a des hommes il y a aussi toujours des femmes) en proie à la fièvre de l’or traversaient les quarantièmes rugissants pour un voyage sans retour : en 1852, on comptait soixante-quatorze clippers dans le port de San Francisco.

Wells et Fargo tentèrent sans succès de convaincre leurs collègues de créer un service spécial de transport d’or et de passagers entre les côtes Pacifique et Atlantique. Alors, à deux, ils se mirent en affaires, et créèrent en 1852 « Wells, Fargo & Company ». Le reste on le connaît par les romans et par les films : « La diligence », Stagecoach, de John Ford et Dudley Nichols. La diligence, c’est le logo de notre firme. On la trouve sur les chèques de mon chéquier, sur mes cartes de banque, sur ma carte de visite, sur le papier peint de mon ordinateur, sur le papier à en-tête des minutes que je rédige de notre réunion bi-hebdomadaire du Comité Stratégique de Fixation des Prix.

J’appartiens au Groupe de Crédit aux Consommateurs : nous prêtons de l’argent aux particuliers. Ils offrent en gage, qui sa maison, qui sa voiture, sa moto, son bateau, son mobile-home, ses actions en bourse, ses obligations, sa collection de papillons, ou rien du tout, et nous leur prêtons de l’argent en échange du versement d’un intérêt. Ce qu’ils mettent en gage, c’est ce qu’on appelle le « collatéral ». Je m’occupe du taux d’intérêt que nous leur faisons payer. Je construis des modèles de nos coûts, de leurs frais de participation, cotisations, etc., du risque que nous prenons en leur prêtant, combien ça nous revient s’ils remboursent de manière anticipée, etc. Je participe aux réunions, je construis, avec l’aide d’une programmeuse, un modèle qui fonctionne aussi bien pour les prêts avec ou sans collatéral, pour les prêts où l’on ne paie pendant plusieurs années que les intérêts et ceux où l’on rembourse progressivement le principal, et ainsi de suite. Je fais également partie d’un comité qui préside à l’achat d’un énorme logiciel qui engendre des rapports, d’un autre qui contrôle les modèles que nous construisons, aussi bien en allant à la chasse aux crasses dans les programmes, qu’en vérifiant a posteriori la validité de leurs prévisions, etc. car il en vient du nouveau tous les jours.

Nous sommes beaucoup trop peu nombreux pour ce que nous faisons : nous brassons des milliards de dollars, toujours en retard d’une longueur, en croisant les doigts et en espérant que tout ça continuera de tenir. C’est une joyeuse anarchie où deux populations se côtoient et se mélangent, sans jamais communiquer entre elles : les battants et les fonctionnaires. Les battants se cooptent entre eux au sein d’équipes improvisées, de task forces, de « commandos » sans nom. Ils se retrouvent entre eux pour des conversations un peu plus détendues, à dix-huit heures trente, dix-neuf heures, quand les fonctionnaires sont depuis longtemps rentrés chez eux.

Nous sommes multi-ethniques, les étrangers sont nombreux : plus d’un quart d’entre nous sommes Chinois, et beaucoup d’autres asiatiques, il y a des Iraniens, des Indiens, des Vietnamiens, des Coréens. Quelques noirs américains. Je suis le seul Européen de l’Ouest, les Européens de l’Est sont un petit peu plus nombreux.

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121 réflexions sur « Le temps qu’il fait, le 9 juillet 2010 »

  1. Le marin et Jean François, la poésie, par définition est à tout un chacun! C’est pas parce que Rimbaud était premier prix de thème grec qu’il a laissé cette marque indélébile dans les vies de ceux qui ont su le lire.
    La poésie n’est qu’une affaire de regard et d’oreille de celui qui lit, écoute ou écrit. Elle appartient à qui la veut! Elle dirige ce monde, quoiqu’on en dise. Les esthètes, lettrés ou parnassiens n’en sont que les détenteurs artificiels et contractuels de pure circonstance artificielle! Tels des financiers qui prétendraient diriger le monde! Mascarade!
    A vos plumes!

    1. La question est le mouvement
      Qui arrondit la terre
      Et la gorge
      De la saveur du fruit du savoir

      Elle est le chemin
      Qui mène l’homme depuis son souvenir
      Et fait se tenir debout
      Le rêve de la mère patrie

      En haute mer baigne
      Le cœur de l’homme insoumis
      Qui se polit au sel
      De mille interrogations écloses
      Sous le dos des dunes en mots épars
      Tenus au droit du souffle d’un sphynx égaré
      Par ses énigmes

      Entre les deux omoplates de cette terre
      A jailli
      Une plume ébouriffée
      Trempée de l’encre la plus tenace
      Elle dessine
      La quête de la patrie
      Gonflant la poitrine de l’homme révolté

      Les forêts ardentes
      Se consument de rapprocher
      Chaque jour de son lendemain
      Et s’apaisent
      De la tyrannique nuit
      Les sommeils se sont enfuis
      Entre deux écorces écorchées
      Coule le miel du chemin
      Vers la question de la mère patrie

      Sous la cendre de l’incendiaire désespoir
      La petite braise
      Du temps futur
      Et la coque
      De la parenthèse optative
      Porte la clarté au regard
      De l’homme déchiré
      Par la patrie de ses questions

      La voussure de l’homme exclu
      De sa patrie
      Est la charpente de sa maison
      Livre ouvert à plus d’une question
      Qui se soutient de cieux
      De champs de libellules en bourgeons de nacre
      Fibules rehaussant de la voûte
      Les astres inquiets

      La terre
      Est le galet bleui au roulis de l’océan
      Des questions de l’homme à qui elle fut ravie

      Badia Benjelloun

  2. Je n’ai lu aucun commentaire avant de faire le mien.

    Je me pose et je pose à tous une question : quelle est la morale qui se dégage du prêt d’argent contre intérèt ?

    Le fait de préter de l’argent à des familles qui auront du mal à le rembourser, ou qui ne pourront pas le faire, est’ il condamnable ou non ?

  3. A Julien Alexandre,

    Je ne dis pas que ce que vous nommez du terme moderne “d’illetrisme”, et qui s’appelait avant “analphabétisme” est un problème de génération.
    Je dis que c’est la conséquence de l’enseignement de l’ignorance programmée depuis plusieurs décennies par des ministres de l’éducation “de droite” et “de gauche” et que ce n’est pas par un regrettable hasard, mais seulement la conséquence de décisions “de civilisation”, et pour parler plus clairement une décision du libéralisme.

    Pour certains, comme moi agé de plus de 60 ans, il a simplement été moins difficile d’apprendre à lire et à penser.

    1. @ Marlowe
      Illettrisme et analphabétisme sont deux termes qui ne signifient pas exactement la même chose : l’un désigne une absence de maîtrise, là ou l’autre décrit la complète inaptitude à lire et écrire.
      Le fait que vous imputiez les problèmes d’illettrisme ou d’analphabétisme à l’émergence du néo-libéralisme des trente dernières années ne contredit pas une interprétation de vos propos comme tendant à stigmatiser les plus jeunes : ce sont eux qui ont suivi l’enseignement de ces 30 années. De plus, à lire ce dernier commentaire, on est tenté de croire que pour vous, le mal a été fait sciemment au nom d’un projet politique. Ce n’est certes pas sous ma plume que vous lirez un dithyrambe à la gloire de Philippe Meirieu, mais c’est peut-être pousser le bouchon un peu loin que de soulever l’hypothèse d’un complot pour abêtir sa progéniture, non ?

    2. D’accord Julien sur votre réponse sauf que je m’abstiendrais de mêler Meyrieux à ce genre de débat. Je trouve qu’il à le dos bien large et que l’on met à son compte beaucoup des dérives de l’éducation nationale qu’il à surtout essayé de combattre. Ne jamais confondre une ambition avec les échecs relatifs de cette ambition.
      S’être battu pour imposer une ligne pédagogique authentique et républicaine face à une demande élitiste plus “libérale” et une autre démagogique et réactionnaire de l’enseignement minimal et utilitariste ne doit pas faire de lui le seul responsable de la défaite de ses idéaux. En tout cas sûrement pas le promoteur des dérives actuelles ni l’instigateur tout puissant des tares incontestables de notre système éducatif.
      Il serait bon de mettre fin à la légende des tout puissants pédagogues casseurs de l’éducation nationale. C’est, en pire, comme dire que les architectes sont responsables du “problème” des banlieues. Un mensonge bien pratique pour beaucoup de vrais coupables…

  4. A tous,

    Le PIB et la vie.

    Je ne peux résister au désir de livrer à la publicité le texte suivant :
    ” Notre PIB prend en compte, dans ses calculs, la pollution de l’air, la publicité pour le tabac et les courses des ambulances qui ramassent les blessés sur nos routes. Il comptabilise les systèmes de sécurité que nous installons pour protéger nos habitations et le coût des prisons où nous enfermons ceux qui réussissent à les forcer. Il intègre la destruction de nos forêts de séquoias ainsi que leur remplacement par un urbanisme tentaculaire et chaotique. il comprend la production du napalm, des armes nucléaires et des voitures blindées de la police destinées à réprimer des émeutes dans nos villes. Il comptabilise la fabrication du fusil Whitman et du couteau Speck, ainsi que les programmes de télévision qui glorifient la violence dans le but de vendre les jouets correspondants à nos enfants. En revanche, le PIB ne tient pas compte de la santé de nos enfants, de la qualité de leur instruction, ni de la gaieté de leurs jeux. Il ne mesure pas la beauté de notre poésie ou de la solidité de nos mariages. Il ne songe pas à évaluer la qualité de nos débats politiques ou l’intégrité de nos représentants. Il ne prend pas en considération notre courage, notre sagesse ou notre culture. Il ne dit rien de notre sens de la compassion ou du dévouement envers notre pays. EN UN MOT, LE PIB MESURE TOUT, SAUF CE QUI FAIT QUE LA VIE VAUT LA PEINE D’ETRE VECUE.”

    Discours prononcé le 18 mars 1968, quelques semaines avant son assassinat, par Bob Kennedy, à l’université du Kansas.

  5. A Julien Alexandre,

    Il est vrai que mon caractère semble me pousser à pousser le bouchon un peu loin, comme vous dites.
    Vous semblez penser que je crois en une conspiration des élites (ou de la domination) pour abétir la population.
    Vous avez raison de le penser : non seulement je crois à cette conspiration, mais il me semble que la publicité, la propagande, le marketing, l’ensemble des médias, “l’entairtenment”, etc. sont des preuves quotidiennes de ce que j’avance.
    Pour les deux termes, l’illetré et l’analphabête, dont l’un est plus moderne que l’autre, je soutiens que l’un n’a pas appris à lire et à écrire tandis que l’autre a appris, et de magnifique manière dans l’école moderne, mais a ensuite tout oublié

    1. Et pour compléter ma réponse et préciser ma position la notion de LIBERALISME me suffit.
      Je n’ai nul besoin des autres qualificatifs de ce jour tels que “néo-libéralisme” ou “ultra-libéralisme” qui pourraient amener à penser qu’après tout le seul libéralisme pourrait être supportable à condition d’être mesuré.

    2. @Marlowe
      Un illettré n’oublie pas tout ce qu’il a appris à l’école. Il a des “trous” de langage et pas n’importe lesquels selon le problème de vie ou psychologique qu’il rencontre. Ces “trous” du langage scindent les phrases qui ne font plus sens. De même la société ne fait plus sens. C’est la perte de repère.
      Évidemment cela n’est pas question d’âge, des cadres “bien en âge” rencontrent cette situation. Là où vous avez raison c’est l’influence de la société et tous ces outils nouveaux utilisés à tort et à travers sur ce phénomène, mais pas seulement.
      Les jeunes rencontrent le problème de l’apprentissage tout court et les enseignants ne progressent pas assez vite dans les méthodes (ou ne veulent pas ou encore ne peuvent pas).

    3. petit complément :
      d’où le nécessaire travail sur l’erreur qui révèle tout ce que l’illettré dit de sa situation et dont il n’a plus accès à cause de ses propres freins, de ses peurs, de ses évitements.

    4. Zut j’ai encore oublié un truc :

      La confusion entre illettré et analphabète, deux termes bien différenciés en français, tient peut-être du fait qu’en anglais on traduit analphabète par “illiterate”.

      Si je peux me permettre une petite note qui m’amuse : un “analphabête” (comme vous l’écrivez) n’est pas bête, pas plus qu’il n’est une bête.

      Un analphabète n’a tout simplement jamais appris à écrire ni à lire.

    1. Génial : on s’apprêtait à réinventer le prêt subprime en France, on réinvente le « piggyback » dont je parlais l’autre jour : le rechargeable ! Comme quoi, la preuve est faite : on n’apprend pas des erreurs des autres !

    2. Eh oui! Comme dit l’autre, nécessité fait loi! Sauf bien sûr les cas d’extrême nécessité, où là, bizness as usual, misère et repression continuent de mener la danse…
      Et puis les bons vieux dix ans de décalage entre France et US sont toujours de mise! Surtout pour les conneries.
      Double effet Kiss Cool du fameux système social français ou signe de son effondrement?

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