Éloge du marché

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

On vient de me communiquer la liste des revues de sociologie classées par l’Agence d’Evaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur. On lit entre autres dans l’introduction de ce document : « Cette liste comprend tous les titres à prendre en compte systématiquement dans la détermination des chiffres de « produisants » (sic) lors de l’évaluation des unités de recherche. » Cela m’a inspiré la réflexion suivante.

Autrefois, la réputation d’un chercheur se bâtissait autour de son nom. Il publiait où cela lui chantait. Sa renommée dépendait des revues où il publiait et, symétriquement, la réputation des revues dépendait de la renommée de ceux qui y étaient publiés.

On a rationnalisé le système : la renommée des revues a été fixée administrativement, seule la réputation des chercheurs est encore flottante, à eux de se débrouiller. Autrefois, le pouvoir des mandarins était sans cesse remis en cause. Ce n’était pas drôle pour eux tous les jours. Ils se sont simplifié la vie : ils se cooptent désormais au comité de rédaction d’une des revues chien de garde, comme ils le faisaient déjà dans les départements universitaires.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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42 réflexions sur « Éloge du marché »

  1. Une des raisons qui a poussé à cela est la mise en compétition, pour l’obtention de budgets de recherche, de chercheurs de domaines différents. Il a fallu standardiser. On a remplacer un mal par un autre: on remplacé l’opacité (qui décide de l’allocation des moyens entres les domaines) par de l’arbitraire administratif (on met une cote sur chaque journal).

    Il serait plus simple de reconnaître que l’allocation des budgets de recherche entre les domaines est un choix culturel et politique. Donc difficile. Mais encore plus difficilement standardisable.

    1. Je dirait plutôt que le sport international est de contourner le plus possible la mise en concurrence réelle entre joueurs d’un même domaine et donc pour les acteurs les mieux positionnés de capter le maximum de ressources. C’est humain mais cela devrait être mieux encadré au profit du plus grand nombre…

  2. Ca marchait plus ou moins comme ça depuis plusieurs années avant la création de l’AERES.
    Les revues sont classées A,B,C .. ou non classées, lequel cas, ça ne vaut pas tripette pour la carrière de ceux qui y publient et pour l’estimation de la production scientifique des unités de recherche.
    Donc :
    Les « bons » chercheurs publient dans les « bonnes » revues
    Les « bons » laboratoires sont ceux qui recrutent les « bons » chercheurs.
    Les « bonnes » revues choisissent leurs referees parmis les « bons » chercheurs renommés.
    Les « bons » doctorants vont essayer d’avoir de « bons » chercheurs renommés dans leur jurys de thèse afin de pouvoir postuler à tout prix dans les « bonnes » unités de recherche. Mais ça ne suffira pas, il leur faudra aussi quelques publications dans les « bonnes » revues dans leur palmarès.
    En économie ça marche comme ça… Si vous voyez là du darwinisme social ou simplement de forts mécanismes de consanguinité scientifique, vous faites sûrement du mauvais esprit !

    1. Effrayants, ces critères . On ne peut qu’être être pessimiste sur les bienfaits, pour l’humanité, de la Recherche présente et future , les buts qu’elle poursuit demeurant étroitement liés à la valeur humaine des chercheurs.

    2. On peut aussi rajouter que les « bons » labos seront ceux qui auront les « bonnes » subventions. Il sera éclairant de pouvoir apprécier (en ce qui concerne la recherche déjà) vers qui seront dirigés les fonds du Grand Emprunt. Certainement vers l’innovation…

  3. Tous système semble donc tendre vers l’oligarchie, USA, Chine, France, Chercheurs, Multinationales …
    Accessoirement en ce qui concerne la recherche « scientifique », les multinationales ont fait main basses dessus.

  4. l’AERES juge, et a terme, « on » voudra cliver ce qui est sous un seuil.
    Est-ce vilain ?

    Le même logique voudrait s’appliquer avec les Roms en ce moment : on désigne les pauvres et illettrés, parce que quelques éléments « objectifs » ne sont pas en leur faveur (délinquances de ci de la, migrations).
    Mais si on « coupe » le bas de la distribution, on devra tot ou tard réitérer l’opération avec la nouvelle tranche du bas. Und so weiter.
    On devient alors des salauds en puissance.

    Admettons donc que la communauté est la communauté, avec toutes ses brebis.

    Légèrement à côté de cela, pour nombres de questions actuelles sur le respect entre classes sociales etc., j’ai trouvé la lecture de Richard Sennett assez illuminante. (milieu du travail ou de la ville…, regard plus général et anthropologique, beaucoup de matière)

  5. Et l’ANR : les institutions publiques de recherche disent aux chercheurs « allez y chercher vos sous ». Mais ne vous dit pas ce que vous devez faire sans moyen si vous n’avez pas ledists sous.

    Dans une boite, ca s’appelle la placardisation, et ça a le mérite d’une certaine franchise.
    Dans une institution publique, c’est beaucoup moins reluisant.

  6. Le mandarinat a encore de beaux jours devant lui.
    On pourrait évoquer aussi la tendance à l’évaluation bibliométrique des chercheurs et le classement dit de Shangaï.
    Le crépuscule de la recherche, surtout dans les SHS, est amorcé.

  7. Dans le domaine de la physique, ce sont surtout le nombre de citations référencées sur l’arXiv qui servent d’évaluation quant à la qualité des articles publiés.

    1. Alexandre, Paul

      Une suggestion de solution pour l’évaluation pluridisciplinaire.
      Je me suis décidé à lire en diagonale le White-Jorion de 1992 sur les p-graphs, ce n’est pas mon domaine.
      L’idée de mettre les mariages comme noeuds des graphes et non les gens me suggère toutefois qu’on peut forger un indicateur qui (pour qqs années au moins) fera la part belle aux vraies pluridisciplinarités :
      Il me semble qu’en refaisant le graphe des citations comme un p-graphe , c’est à dire en mettant comme noeud et non comme lien l’acte de citation, on doit pouvoir obtenir des clusters plus mieux.
      Et on doit pouvoir vérifier qui sont les gens « monochromes » et qui sont les gens « multi-clusters ». Et définir une métrique d’un cluster et donc distinguer les gens qui s’autocitent dangereusement…
      Il y a déjà pas mal de recherche sur des index alternatifs (Hirsch, Harzing, j’ai pas suivi, mais ça continue de suggérer), en revanche, le changement « structural » de point de vue qu’opérent les p-graphs est sûrement intéressant.
      Si ça n’a pas déjà été fait, car les bibliométristes ne doivent pas être ignares des graphes ..!?

      Ravi d’avoir appris aussi que c’est un programmeur de HP qui avait introduit des choses comme ça pour son imprimante (j’espère ne pas confondre avec un « Process-graph » , sujet abondant sur google)

      Enfin, en avançant dans ma lecture de Richard Sennett, je confirme qu’il est un excellent avocat de la question cruciale dans ces affaires de groupes: « comment se donner une marge pour dépasser consciemment son identité (i.e. aller vers les autres, d’où le lien avec ce qui précède) sans perdre sa confiance et son respect. »
      Il commente avec recul les classiques qui se sont exprimés un tant soit peu sur ce sujet , depuis Hume, Locke, jusqu’à Mauss, Malinowski, Levy-Strauss, Bourdieu, Foucault et Freud, plus des américains connus en sociologie (mais pas de moi…)

  8. Nouvelle épistémologie néo-lib : Validation en terme de part de marché des théories et des « découvreurs »…

    Après la « popperisation » de la science, voici la simple paupérisation.

  9. « [Les chercheurs en sociologie] se cooptent désormais au comité de rédaction d’une des revues chien de garde, comme ils le faisaient déjà dans les départements universitaires. »

    Il en est de même pour l’économie, alors cette phrase devient :
    « Les économistes se cooptent désormais au comité de rédaction d’une des revues chien de garde, comme ils le faisaient déjà dans les départements universitaires » [si et seulement si leurs chiffres se calquent sur des modèles conforment à l’optimum, calculé par eux ]

    Je crois Paul que vous mettez le doigt là où toutes les sciences dures ou humaines se perdent en conjectures : un article de science est plus facilement accepté s’il se conforme aux modèles dominant en cours. A bas l’imagination et l’observation patiente du monde réel ! on préfèrera disserter sur l’optimum du divin marché pourvu que les courbes aient de l’allure. Nous sommes rentré dans le monde post moderne, il a des relents de pseudo-science, c’est son alibi pour qu’il nous soit imposé à tous, de manière non démocratique cela va de soi, puisqu’on nous dit qu’il s’agit d’une « science ».

  10. Les soviétiques avaient des plans quinquennaux, la recherche française (universitaire) a depuis longtemps ses plans quadriennaux.

    Dans le cadre d’un plan, un patron soviétique devait veiller avant tout à ce que son entreprise rattrape et si possible dépasse (le fameux догнать и перегнать) les indices du plan (tant de tonnes de tuyaux, tant de mètres de chaussures…). Un patron de labo français aujourd’hui doit veiller avant tout à ce que ses chercheurs, dans le cadre d’un quadriennal, rattrapent et si possible dépassent leurs indices en matière de publications. Le stakhanovisme est bienvenu et encouragé.

    Pour corser le tout, une bureaucratie centralisée a décidé que seules compteraient, dans le calcul des indices, les publications dans les revues listées par une nouvelle agence bureaucratique ad hoc et seulement dans ces revues. Une « nomenklatura » (terme qui veut dire liste en russe !) cooptée fait bien sûr fonctionner cette instance bureaucratique.

    Pour l’évaluation des chercheurs et de leur « productivité », c’est pratique. Il n’est même plus besoin de les lire. Seuls les comités de lecture des revues qui sélectionnent les « papiers » ont encore besoin de lire ce qu’ils reçoivent. Ensuite, il suffit de compter, parmi les publications d’un chercheur ou d’un labo, combien ont été faites dans les revues listées. N’importe quel programmeur débutant peut écrire un logiciel qui fera ça très bien de façon automatique.

    Où quand le néo-libéralisme rejoint la planification centralisée !!!

    Mais les chercheurs protestent finalement assez peu sur ces points précis car évaluer (surtout les autres), en réalité, ils adorent ça !

    Voir aussi sur le sujet le séminaire de Marcel Gauchet à l’EHESS en février 2009 : http://gauchet.blogspot.com/2007/02/reforme-des-universites.html

    1. J’ajoute une précision qui a son importance. Les fameuses listes de l’AERES sont strictement disciplinaires. Les évaluateurs figent ainsi les disciplines dans un certain état historique pourtant tout à fait relatif. Pour les sciences humaines, l’effet est ravageur. Un seul exemple : la revue L’Homme, revue française d’anthropologie fondée par Claude Lévi-Strauss ne figure pas dans la liste de sociologie et de démographie de l’AERES. On réifie ainsi de façon bureaucratique des clivages disciplinaires très relatifs et qui n’avaient aucun sens pour des fondateurs de l’anthropologie et de la sociologie comme Mauss ou Lévi-Strauss. Il n’y plus aucune place pour les polymathes, les passeurs de frontières, les indisciplinés. Chacun dans sa case. Vous devez publier dans les revues de votre discipline et là seulement. Sinon, ça ne compte pas pour votre évaluation. Pour paraphraser Marx (dans Misère de la philosophie) : « il y a eu une histoire (des disciplines), mais il n’y en a plus ». Les frontières entre les disciplines sont censées désormais être fixées et la police épistémologique veille. Gare aux transfuges, aux sans-papiers !

      Mais l’ANR de son côté encourage la « pluridiscipline » ! Il est quasiment impossible d’espérer être financé si l’on ne monte pas des projets de recherche pluridisciplinaires. Comprenne qui pourra !

  11. on monte les marches de la pyramide de Ponzi, ça s’appelle « processus de Bologne » ou il fut traité de la construction d’un « espace européen de l’enseignement supérieur », ça s’est mis à exister 1998. bien loin de ce que Montaigne désignait dans l’étude, exercice à faire de l’homme, des hommes d’abord«qui puissent faire toutes choses et n’ayment à faire que les bonnes»…. à des années lumières, mais toujours à ce choix, de Rabelais en échos: «Qui a pris l’entendement en la logique? Où sont ses belles promesses? Veoid on plus de barbouillage au caquet des harengieres qu’aux disputes publicques des dialecticiens?… Que fera l’escholier si on le presse de la subtilité sophistique de quelque syllogisme? – Le jambon fait boire; le boire desaltere: parquoy le jambon desaltere. – Qu’il s’en mocque?» C’est la faute des ergotismes si la philosophie a si mauvaise renommée, si elle apparaît «comme un nom vain et fantastique». «C’est baroco et baralipton qui rendent leurs supposts aussi crottez et enfumez.»

  12. L’EVALUATION SUSPICIEUSE. Par J.C. Maleval publiée en février 2010 dans le nouvel âne.

    (voir aussi : http://firgoa.usc.es/drupal/node/42041)

    Il faut répéter que l’évaluation emporte avec elle une idéologie pernicieuse : extrêmement coûteuse, elle désorganise ce qu’elle prétend optimiser. COMMENT REFUSER L’EVALUATION ? Elle veut le bien général : maximiser la qualité des services rendus pour une meilleure rentabilité des deniers publics. Ces notions ne peuvent qu’apparaître « bonnes », les arguments de ceux qui s’y opposent « absurdes ». On veut nous faire oublier qu’elle repose sur des logiques de gestionnaires et des techniques de management dont les conséquences sont pires que les bénéfices attendus. Premièrement, chacun constate qu’elle détourne à son profit un temps considérable qui ne peut plus être consacré au travail évalué. Son premier effet est donc une perte de productivité (parfois plus de 20%). Elle donne naissance à une bureaucratie parasitaire, qui détourne des ressources à son profit, qui se nourrit du travail d’autrui, qui le mine de l’intérieur. Elle génère des institutions nouvelles avides de créer des emplois pour les faire fonctionner. Et, soucieuse d’être plus précise et plus efficace, butant sans cesse sur un aléatoire qui lui résiste, sa bureaucratie s’accroît, ses exigences s’affirment, la paperasserie augmente, l’activité évaluative s’emballe. L’AERES affirme qu’elle « garantit la fiabilité des procédures et des résultats d’évaluation qu’elle conduit ». À cette fin, elle met en place d’importants moyens : dispositif permanent d’auto-évaluation, et même appel « à une évaluation externe indépendante ». Elle tente ainsi de faire advenir l’évaluateur des évaluateurs qui garantirait l’évaluation absolue. Or, bien entendu, chaque évaluation peut à son tour être contestée par une autre, ce qui ouvre sur une régression à l’infini. Toute évaluation est relative, parce que dépendante d’un choix méthodologique. On passe sous silence que le modèle mathématique repose en aval sur un choix décisif, celui de chiffrer tel élément plutôt que tel autre, tandis qu’en amont se font d’autres choix dans l’interprétation des résultats. Depuis peu, l’appréciation de la qualité des chercheurs est censée être devenue fiable : elle se mesure à « l’impact factor ». Plus un chercheur est cité dans les revues de sa discipline, plus celui-ci est positif. Cela incite la plupart des chercheurs à mettre en place des stratégies de contournement. Beaucoup d’articles ne consistent qu’en recueil de données statistiques, dont l’intérêt théorique est souvent faible, mais d’une grande utilité pour multiplier les références aux collègues, afin que ceux-ci aient l’obligeance de renvoyer l’ascenseur. La situation est pire dans le champ de la santé, quand les cliniciens s’avèrent contraints de cocher des cases référées à des systèmes diagnostiques qu’ils n’utilisent pas, parce qu’ils en récusent la pertinence, mais qui leur sont imposés au motif qu’ils se prêtent mieux à la statistique. L’EVALUATION EST PAR ESSENCE SEGRÉGATIVE : elle produit des classements, désignant les meilleurs, stigmatisant implicitement les autres. Elle instaure une compétition permanente. Elle institue ainsi comme rivaux potentiels ceux qui auraient pu s’éprouver comme solidaires. Le coût humain de l’évaluation est lourd : non seulement elle accroît la charge de travail de l’évalué, mais elle est fondamentalement suspicieuse à son égard. Les activités humaines ont toujours fait l’objet d’une évaluation spontanée, reposant sur une confiance a priori, l’évaluation méthodique commence par la retirer. Elle instaure une surveillance des évalués toujours plus exigeante. Les évaluateurs prennent toujours la précaution de souligner qu’ils ne sont par les décideurs, mais ils passent volontiers sous silence qu’ils sont nommés par ces derniers. En France, contrairement à d’autres pays, les conseils d’administration de l’ANR et de l’AERES ne sont pas indépendants, mais dominés par des représentants de l’Etat et des entreprises. Bien que le coût matériel et humain de l’évaluation soit élevé, nul dirigeant ne songe à l’évaluer elle-même. Pourquoi ? Parce qu’elle tire sa force de générer un profit politique incommensurable : qui accepte librement d’être évalué se trouve capté par une conception du monde régie par le profit. Même non accrédité, l’évalué consentant perçoit après-coup son activité à travers les valeurs suggérées par l’évaluation : les lois de l’économie de marché se sont parées des figures de l’évidence. Il faut répéter que l’évaluation emporte avec elle une idéologie pernicieuse : extrêmement coûteuse, elle désorganise ce qu’elle prétend optimiser. Et contrairement à ses prétentions, elle n’est jamais totalement fiable. Elle fétichise le chiffre, porte atteinte au lien social et gomme l’acte politique sur lequel elle repose.

    1. @Rosebud1871 et @ Paul Jorion :

      merci pour ce « decorticage » de la logique/spirale de l’obsession evaluatrice, elle est revelatrice d’une tendance societale pathologique. L’evaluation a perdu sa pertinence et sa fonction initiale au profit de la hierarchie etablie et de la standardisation de la pensee, toute heterodoxie se voyant d’emblee rejetee… a terme l’innovation et la difference seront systemtiquement exclus
      Les dangers sont evidents mais fonctionner sans evaluation est-il envisageable et finalement benefique a la communaute? j en doute mais je ne vois pas d’alternative evidente…
      quel systeme envisagez vous a la place ?

    2. @Loic :
      Le tabouret à 3 pieds.

      Pour permettre les arbitrages qui limitent (la dépense) et évite la prolifération naturelle
      (tout sujet est scissipare, il devient un chou-fleur de sujet),
      on construit tout par trois.
      Une Equipe = 3 chercheurs, Un Groupe = 3 équipes, un Labo= Trois groupes. Une UFR=3 labos.

      Arbitrer implique alors de demander aux gens comment ils veulent faire –s’ils ne trouvent pas d’opportunité ailleurs,– pour se gérer dans les m2 existant. Ca oblige les petits, moyens et grands mandarins à faire leur boulot (arbitrer), mais pas en demandant à tout le monde le petit doigt sur la couture du pantalon, ce sera forcément en intégrant deux autres points de vue que le leur (ils sont issus eux-même d’un des tiers de la structure en dessous).

      Obliger les « puissants » à (ré)apprendre de ceux « du bas de l’échelle », faire que l’inégalité de talent ou de mérite soit acceptés et vécue comme un des épisodes, avec sa part d’incompréhension nécessaire.

      Pour ce que je crois en savoir, quand Luc Valentin a refondu la physique à paris 7 (« Tolbiac ») vers 2000-2001, il a procédé suivant ces triplets. c’est un des rares « reset » réussis en science dure, sur une base qui n’était pas facile (les strates géologiques de Jussieu étaient croûtées…).

    3. Réponse à Loic:

      L’alternative habituelle, c’est de payer les chercheurs comme des balayeurs pour un travail qu’ils aiment faire, mais pour lequel on ne les évalue pas. On leur fait confiance. L’évaluation des chercheurs et des labos se construient alors au fil des ans, des décénnies, selon ce que leurs pairs pensent d’eux. Si Berkeley ou le MIT sont connus, ce n’est pas grâce au classement de Shangai. C’est parce qu’au fil des ans leur valeur a été reconnue.

      Il faut noter qu’on sait que cette méthode marche très bien puisqu’elle était utilisée en France il y a encore 10 ans et qu’elle a apporté d’excellents résultats à la recherche française.

      Vu l’évolution actuelle du métier de chercheur, je ne sais pas qui va accepter d’être « évalué » de la sorte pour un tel salaire. Autant travailler comme consultant dans le privé, ou comme « évaluateur »!

    4. Dans le même esprit, je vous recommande certains passages du livre « L’Appel des appels. Pour une insurrection des consciences » sous la direction de Roland Gori, Barbara Cassin et Christian Laval. En voici deux extraits.

      Question : L’évaluation serait donc un piège, voire une menace?

      Roland Gori : Pour faire de l’évaluation et du protocole, il faut pouvoir quantifier. Pour pouvoir quantifier, il faut passer à un niveau de comparaison entre individus. Le coût de cela, c’est la singularité et la subjectivité du sujet qui sont évacuées. On ne s’intéresse alors qu’au particulier, le particulier étant ce que l’on peut déduire d’une règle universelle. Le singulier, c’est ce qui échappera toujours: la subjectivité, le temps de l’existence et l’espace de la socialité.
      La socialité renvoie à la question de la société civile, qui est un rapport de singularité entre un sujet et un autre sujet, un rapport d’éthique qui implique un espace-temps existential, non quantifiable. C’est pour cela que la société civile est imprévisible et que l’État qui contrôle ne la supporte pas. On ne veut donc que des êtres particuliers. Ce que l’on compare, ce que l’on évalue, ce sont des cas particuliers dont les attributs sont bien identifiés et peuvent entrer dans des cases. Mais tout ce qui est de l’ordre de l’espace de la qualité, qualifié affectivement ou subjectivement, n’entre pas dans le protocole. On veut pouvoir contrôler le coût de l’existence, donc: pas de place à l’imprévisible. Mais l’être humain, la société civile sont par définition imprévisibles….
      … Les évaluations permettent de construire des néo réalités, avec des chiffres justifiant leur mesure. C’est une dérive de la science, produisant une pseudo-objectivité qui n’a que des visées politiques. Cette néoréalité n’a plus de liens avec le terrain, les professionnels et la société civile. II n’y a plus de dialogue: il y a l’État, et la société civile est niée. Pour moi, un État sans société civile, c’est une dictature. L’évaluation permettrait ce coup de force, des dérives vers une forme soft de dictature…

      Laurent Le Vaguerèse : Le triomphe de l’évaluation

      Devant cette levée de bouclier, le pouvoir réagit en sortant de son chapeau un mot qui devait faire plier tout un chacun devant l’évidence incontestable de sa supériorité: l’évaluation. Tout, absolument tout doit pouvoir se mesurer, se comptabiliser et donc se comparer et s’évaluer. De la sorte, on prétend atteindre à l’objectivité et sortir du corporatisme qui veut que seuls les gens compétents sont à même de juger de ce qui ressort de leur discipline. Cette folie évaluatrice s’insinue partout. À l’hôpital comme dans les collèges, dans les crèches comme dans les écoles primaires, partout le temps consacré à la relation et au travail lui-même se perd en procédures consistant à remplir des cases et d’interminables formulaires évalua tifs. Les institutions sont visitées par des personnages aux allures inquiétantes dont on finit par se demander de quel titre et de quelles compétences relève leur recrutement….

      Éventuellement, n’hésitez pas à aller sur leur site et à signer leur pétition.

      http://www.appeldesappels.org/spip.php?rubrique1

    5. @Loic 2 septembre 2010 à 15:27

      fonctionner sans evaluation est-il envisageable

      Bigre, poser la question c’est l’envisager.
      S’il est arrivé – le pourquoi et le comment se discutent encore – que l’espèce invente l’outil, probable que depuis, la question de l’utile lui revient en boomerang.
      L’outil le tient depuis, il est même devenu de gestion, et il y a même un type qui a fait l’effort de théoriser ça : Human Behavior and the Principle of the Least Effort.
      Ce ne sont pas les thèses de Gori, évoluer en s’évaluant, en se gérant soi-même comme une micro-entreprise.

      PS erreur sur le lien plus haut corrigée :
      http://firgoa.usc.es/drupal/node/42041

  13. Bonjour,

    Malheureusement, nous en sommes là et plus encore.
    Il est curieux de constater à quel point les logiques contradictoires que sont le libéralisme et le communisme aboutissent, à leur dernière extrêmité, aux mêmes dérives, aux mêmes problèmes lesquels provoquent un recul inévitable (car souhaité par tous) de la civilisation.
    Les « conventions » sociales l’emportent maintenant sur tout le reste, y compris la recherche de la « vérité » ; la nécessité de la contradiction cède le pas à la méritocratie « suiveuse » dépourvue d’état d’âme et d’esprit critique.
    L’avenir, comme chacun sait, n’est pas écrit, mais il peut arriver, cela s’est souvent produit, qu’un excès en sens inverse se produise : éclatement du centralisme non démocratique et place au savoir-faire et au savoir-être.

    Cordialement,

  14. Effectivement. Le système a permis la mise au point d’une procédure de validation des connaissances. Mais si le système lui-même n’est pas valide selon sa propre procédure alors que se passe-t-il ? Alors il est sans-doute incapable d’effectuer la moindre critique sur ses propres fonctions et donc aucune auto-critique n’est admise (permise?). cqfd, bravo Mr Jorion.

  15. Vers un système de pensée verrouillée ? Certains voudraient sans doute nous suggérer quoi penser et où le lire pour en avoir la confirmation.

  16. Dans un monde où tout ce qui est « culturel » est réduit à la communication, où toute pensée doit être élogieuse, où la critique est interdite sauf quand elle peut être détournée, ou retournée, en publicité, comment s’étonner encore que le faux domine tout ?

  17. On repense à la tirade de Charles De Gaulle :

    Des chercheurs qui cherchent, on en trouve.
    Des chercheurs qui trouvent, on en cherche.

    On comprend grâce à Paul Jorion que c’est surtout parce qu’on les cherche mal.

  18. sur la hiérarchisation (classement) de l’information sur le net, ( citations, audiences, vitesses )
    la première intervention de « tous connectés, bientôt débranchés »
    http://www.franceculture.com/emission-grands-debats-contemporains-tous-connectes-bientot-debranches-2010-08-13.html
    et sur l’évaluation, le financement, la recherche, les chercheurs, la fin de la deuxième intervention d’Aurélie Trouvé dans « experts de crise, crise des experts »
    http://www.franceculture.com/emission-les-grands-debats-contemporains-recontres-de-petrarque-experts-de-crise-crise-des-experts-2

  19. Il y a la « Recherche Documentaire », compilation et plagiat comme au bon vieux temps des vrais mandarins, qui peut-être contrôlée, orientée, régulée, normalisée, notée, etc. C’est celle que l’on privilégie si l’on se veut « objectif ».

    Il y a la « Recherche Expérimentale » qui part de résultats connus pour essayer de progresser selon des objectifs reconnus et qui présente un pari sur la réussite (payant ou perdant…) pour laquelle le décideur doit s’engager et prendre ses responsabilités économiques et/ou politiques.

    Il y a la « Recherche au fond » qui est à la fois aléatoire (on ne sait pas vraiment ce qu’on cherche ni où il faut le chercher) et n’est plus dirigée par le cerveau gauche mais par le droit donc incontrôlable, non planifiable, etc. Bref, dont personne ne veut se trouver dans la situation de se voir juger « ni coupable ni responsable ».

  20. Il existe des projets intéressants : HAL-SHS, pour « Hyper Article en Ligne – Sciences de l’Homme et de la Société », en accès libre. Parce que certains sont un peu fatigués de voir les résultats de financements publics être publiés fort chers dans des revues très privées.

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