L’AVENIR DU PROGRES

Le 7 février prochain, je participerai aux Entretiens de l’Institut Diderot consacrés à L’avenir du progrès. J’aimerais connaître votre sentiment avant de composer mon exposé et je vous propose comme trame pour la discussion un texte que vous connaissez peut-être déjà parce qu’il constitue l’épilogue de mon livre La crise (Fayard 2008 : 313-328).

Les tâches et les responsabilités qui sont aujourd’hui les nôtres

Expliquer la nature en ses propres termes

On trouve sous la plume de Schelling cette pensée merveilleuse que l’Homme est le moyen que la nature s’est donnée pour prendre conscience d’elle–même. Les manifestations de cette prise de conscience ont adopté des formes diverses selon les lieux et les époques, et au sein d’une culture particulière, telle la nôtre, révèlent un processus en constante évolution. Faut-il alors reconnaître l’ensemble de ces manifestations comme également valides, la nature ayant eu autant de manières de prendre conscience d’elle-même qu’il y eut d’opinions exprimées ?

Aux débuts historiques de notre culture occidentale (la Chine est différente), un trait des représentations que l’Homme se fait de la nature et de lui–même en son sein, est que les explications produites ne parviennent pas à rester confinées dans le cadre qu’offre la nature elle–même, elles ne peuvent s’empêcher de s’en échapper constamment et invoquent un au–delà de son contexte : une mythologie d’agents inobservables et proprement « sur–naturels » La plupart des systèmes de croyance traditionnels sont de ce type, qui doivent couronner leurs chaînes explicatives par un « primus movens », un dieu introduit à un niveau arbitraire de la chaîne et censé rendre compte en dernière instance d’une famille de phénomènes liés entre eux pour des raisons essentiellement affectives.

C’est là qu’il convient de situer le critère de qualité minimum que doit présenter une conscience de la nature par elle–même : qu’elle trouve à se déployer entièrement au sein de son propre cadre, sans aucun débordement. La distinction est simple et permet d’écarter une multitude de tentatives ne présentant sur le plan conceptuel qu’un intérêt « documentaire » – même si elles jouèrent un rôle primordial dramatique dans l’histoire de la race humaine.

La pensée chinoise traditionnelle (essentiellement athée) a accompli cette tâche et, au sein de notre tradition, Aristote est le premier qui réussit cette gageure en proposant un système complet, composé d’une part d’observations empiriques de la nature, et d’autre part de « raisonnements » fondés sur celles–ci. Avec la philosophie d’abord, puis avec la « philosophie naturelle » qu’offre la science ensuite, des représentations de la nature sont produites qui ne requièrent rien d’autre comme termes d’un raisonnement, que sa décomposition en ses éléments et la description de l’interaction de ceux–ci à différents niveaux d’agrégation.

Le raisonnement, c’est évidemment pour Aristote, la faculté d’engendrer le syllogisme, c’est-à-dire, la possibilité d’associer deux concepts par le truchement d’un troisième – le moyen terme – auquel chacun d’eux est lié. La Raison s’assimile à la puissance du syllogisme d’étendre par ce moyen la « sphère d’influence conceptuelle » de chaque terme de proche en proche, de syllogisme en syllogisme, de manière potentiellement infinie. Ce pouvoir, c’est celui d’exporter une certitude acquise au–delà de son cercle immédiat. C’est dans la prise de conscience de la puissance du syllogisme par Socrate, Platon et Aristote mais aussi par leurs adversaires sophistes, Protagoras et Gorgias, que réside le miracle grec : la capacité d’expliquer la nature en ses propres termes.

Le moyen que la nature s’est offerte pour se surpasser

Notre espèce est, il faut bien le dire, mauvaise et agressive. Mal protégée dans son corps, elle n’a dû qu’à sa prédisposition à la rage de survivre aux affronts de la nature dont elle est une part mais qui aussi, l’entoure, et comme pour toute autre espèce, l’assiège. Les débuts de notre prise de conscience de la place qui est la nôtre au sein de ce monde, furent caractérisés par notre déni de cette hostilité de la nature envers nous. Les agents surnaturels que nous avons invoqués au fil des âges, dans nos religions et dans nos superstitions communes, nous permirent de construire l’image d’une nature beaucoup plus aimable à notre égard qu’elle ne l’est en réalité. En faisant intervenir dans nos explications des dieux créateurs du monde et des anges secourables, nous avons transformé les éléments qui provoquaient à juste titre notre frayeur en innocents trompe–l’oeils masquant un réel bienveillant existant au–delà des apparences. Ainsi, l’activité invisible de divers esprits signifie que la mortalité n’est qu’une illusion derrière laquelle se cache l’immortalité véritable, l’injustice mondaine cache la réalité de la justice divine, et ainsi de suite.

Ceci dit, il y eut à toutes les époques et en tous lieux, des esprits forts qui ne mirent pas tous leurs oeufs dans le même panier épistémologique et ne se contentèrent pas de consolations méta–physiques obtenues dans un univers parallèle et cherchèrent à éliminer notre inquiétude en s’attaquant de manière directe aux causes de nos frayeurs, à savoir en améliorant le monde tel qu’il nous a été offert. Et si ce monde est aujourd’hui vivable, tolérable, c’est bien parce que nous l’avons rendu tel par nos propres moyens et par eux seuls. Qu’un résultat partiel ait pu être obtenu est d’autant plus surprenant que notre hostilité à l’égard de nos congénères a toujours été extrême et que, comme l’avait déjà bien perçu l’anthropologue Johann Friedrich Blumenbach (1752–1840), nous avons été forcés, à l’instar de ce que nous avons imposé à de nombreuses espèces animales et à de nombreux végétaux, de nous domestiquer nous–mêmes à l’échelle de l’espèce tout entière.

Quelques milliers d’années plus tard, l’Homme assume aujourd’hui la place de ces agents surnaturels qu’il avait d’abord fantasmés : il s’est petit à petit, et avec une vitesse sans cesse croissante, glissé à la place où il avait d’abord situé ces esprits sans qui il s’était imaginé être incapable de vivre. Est–ce à dire qu’il est devenu par là démiurge lui–même ? Non, parce que la nature de ce dieu créateur était d’être un esprit, c’est–à–dire une fiction. Mais l’Homme est advenu lui–même à la place où il avait situé ces agents surnaturels. Or les actes secourables que ceux–ci produisaient sur le mode du miracle, il les produit aujourd’hui lui–même en guidant la nature vers la solution de ses propres problèmes. Ce faisant, il force par son industrie la nature à se dépasser. L’Homme n’est pas tellement, comme le voulait Schelling, le moyen que la nature s’est donnée pour prendre conscience d’elle–même que celui qu’elle s’est donnée pour se surpasser.

Le dessein intelligent

L’Homme permet à la nature de se surpasser de multiples manières. Il ne s’agit pas pour lui d’infléchir les lois naturelles mais de subvertir les conditions dans lesquelles elles opèrent lorsqu’elles sont laissées à elles–mêmes, en l’absence de sa propre interférence.

L’Homme a d’abord transcendé sa propre essence en échappant à l’emprise de l’attraction terrestre. Non pas comme l’oiseau qui découvre par le vol un autre continent et qui, malgré le caractère exceptionnel de cet exploit, reste fidèle à sa propre essence, mais en échappant à l’inéluctabilité de son environnement qui veut que tout corps est attiré vers le bas sur la planète où il est né. L’Homme a découvert par le calcul qu’une vitesse supérieure à 11,2 kilomètres par seconde permet de neutraliser la gravitation universelle telle qu’elle s’exerce sur la Terre ; il a ensuite construit la machine qui lui permet de réaliser cet exploit. L’Homme est désormais prêt à coloniser d’autres planètes, voire d’autres systèmes stellaires.

Un thème qui fut à la mode il y a quelques années fut celui de notre capacité nouvellement acquise à détruire un astéroïde mortel se dirigeant vers nous. Lorsque ces armes auront trouvé ainsi leur authentique destination, l’ironie apparaîtra en pleine lumière du fait que nous les avions conçues d’abord pour nos guerres intestines. C’est notre méchanceté à l’égard de nous–mêmes qui en avait constitué le motif initial. Quoi qu’il en soi, nous avons cessé désormais d’être une simple moisissure à la surface d’une planète pour être l’agent qui fait échapper celle-ci à son propre destin naturel.

De même, l’Homme a découvert par l’expérimentation que les êtres vivants sont déterminés dans leur anatomie et leur physiologie par un code inscrit au coeur de la cellule ; il a ensuite mis au point les techniques qui lui permettent de manipuler le génome et de redéfinir ce qui caractérise une espèce, assignant ainsi aux individus comme au phylum tout entier, une nouvelle destinée. Ces techniques lui ouvrent la voie vers son immortalité potentielle. L’animal, en raison de sa prudence, pourrait vivre indéfiniment, et c’est pourquoi sa mort – au contraire de celle de l’arbre – est inscrite dans son génome. L’Homme mourra toujours, bien entendu, mais comme l’arbre dont la mort n’est pas programmée : à l’instar d’une planète, sa vie est celle d’un compromis entre les influences qu’il subit et il finit par mourir accidentellement lorsque l’action d’autres corps sur lui supprime les conditions de sa perpétuation. L’Homme sera comme l’arbre qui meurt pour avoir été frappé par la foudre ou en s’effondrant sous son propre poids. Comme l’avait déjà compris Hegel, l’intelligence de la nature est de trois ordres :

  1. mécanique : le mouvement de corps indifférents les uns aux autres et qui se fracassent l’un contre l’autre s’il arrive à leur trajectoire de se croiser,
  2. chimique : les corps sont attirés ou repoussés les uns par les autres et leur combinaison débouche sur des composés aux propriétés originales,
  3. biologique : des corps organisés qui ne sont pas indifférents les uns aux autres anticipent leurs comportements mutuels. L’animal connaît lui aussi l’attirance et la répulsion, mais celle-ci n’est plus fondée comme pour la molécule sur une réactivité immédiate mais sur une anticipation de ce qui se passerait si l’attirance conduisait au contact qui pourrait s’avérer maléfique, ou au contraire si la répulsion interdisait un contact qui pourrait s’avérer bénéfique. Comme l’anticipation modifie le comportement et que cette modification est d’abord perçue puis anticipée par les autres créatures en interaction, les rapports entre animaux ne cessent de se complexifier avec le temps. Ainsi, l’escalade entre espèces qui se livrent la guerre et perfectionnent les moyens d’attaque et de défense, au fil des générations. (Hegel [1817/1830] 1987 : § 192 – § 298)

A cela, l’Homme a ajouté un quatrième niveau : le dessein intelligent, absent de la nature, et qui tire parti de l’analogie. Ce qui caractérise l’intelligence humaine, c’est sa capacité à l’analogie, son talent à reconnaître des formes semblables dans des phénomènes distincts, et ceci en dépit de la nécessité d’opérer souvent cette reconnaissance à un niveau d’abstraction très élevé. La nature, avant qu’elle ne prenne la forme de l’Homme, s’est révélée incapable de tirer parti de l’analogie : elle a dû se contenter de progresser en creusant des chenaux divergeant en différents branchements mais qui demeurent irrévocablement indépendants, privés de la capacité de se féconder mutuellement. Elle est obligée dans chaque cas de réinventer entièrement la solution du problème, de la forme la plus simple jusqu’à son expression la plus complexe, quitte à retomber alors, par la convergence, sur une solution unique et déjà découverte par ailleurs. Ainsi, l’oeil du poulpe, un mollusque céphalopode, est proche de celui des mammifères les plus évolués mais sans qu’il y ait eu emprunt d’une lignée vers l’autre : les phylogenèses qui conduisent à l’un et à l’autre ne se sont jamais rejointes. Chacune de ces évolutions résulte de ses propres contraintes, le résultat seulement d’une sélection naturelle due aux interactions des individus appartenant à l’espèce avec leur environnement et non à une dynamique interne – si ce n’est celle de l’ordre du ratage que constitue la mutation.

L’Homme, au contraire, fertilise des inventions parallèles en croisant leurs destins : il recycle les bonnes idées dans un produit qui en opère la synthèse ; ainsi, dans l’invention du saxophone à partir de la clarinette : divers inventeurs s’engagèrent dans des voies divergentes mais n’hésitèrent jamais à emprunter pour leurs perfectionnements ultérieurs des bouts de solution découverts par des rivaux ; dans la forme finale que prit l’instrument, diverses approches furent combinées, réconciliées. Si l’Homme permet à la nature de se surpasser, c’est qu’il est seul capable de ce dessein intelligent. L’Homme est aujourd’hui démiurgique, créature créatrice mais au sein–même de la nature, non dans son extériorité comme le serait au contraire un agent sur–naturel. Les apparences nous suggèrent qu’il est seul à disposer de cette capacité : d’autres créatures en disposent peut-être ailleurs ou au sein de ces univers parallèles dont nous parlent les physiciens, mais de cela nous n’en savons rien. Aussi, quand je dis l’Homme, je pense également à toutes les espèces qui auraient pu atteindre ce niveau de surpassement de la nature telle qu’elle leur était offerte.

Le dépassement de la nature par l’Homme n’a pas encore eu lieu dans la sphère économique

L’Homme est la conscience de la nature. Par la technologie et par le dessein intelligent qui le caractérisent et où il fait se rejoindre et se féconder réciproquement des lignées d’inventions indépendantes, l’Homme surpasse les lois de la nature telles qu’elles lui ont été offertes au moment où il apparaît dans l’histoire du monde. C’est par sa propre industrie qu’il a aidé la nature à se surpasser en forçant ses lois à se subvertir au sein d’un environnement localisé où il les a convoquées. La médecine a surpassé la nature livrée à elle–même quand elle pénètre au sein de la cellule et subvertit l’essence des espèces et du coup, leur destin. La rationalité engendre dans la technologie le dessein intelligent – absent de la nature dans sa créativité spontanée telle qu’en elle–même.

De ce point de vue, et parmi les institutions humaines, l’économie est une exception anachronique parce que son mécanisme, celui du système aujourd’hui quasi–hégémonique du capitalisme, existe sous la forme primitive, brute, de la nature non surpassée par l’Homme, à savoir, celle de la sélection par la concurrence absolue des espèces comme des individus et leur tri par l’élimination des plus faibles. Le prix qui établit l’étalon des rapports marchands se constitue à la frontière que détermine le rapport de forces, non pas, comme on l’imagine le plus souvent aujourd’hui, entre des quantités abstraites, mais entre les groupes concrets des acheteurs et des vendeurs, tous également situés au sein d’une hiérarchie cautionnée par un système politique. Ceci, Aristote le savait déjà. En finance, le statut d’acheteur ou de vendeur peut s’inverser rapidement pour un agent particulier sans que ceci ne remette en question la détermination sociale du prix par un rapport de forces.

Au sein de l’économie donc, l’empreinte de l’Homme n’est pas encore visible et la nature y agit sous sa forme brute et brutale : au sein de cette sphère, l’Homme n’a pas surpassé jusqu’ici la nature telle qu’il y est soumis simplement en tant qu’être naturel.

L’Homme a sans doute progressé sur le plan politique, comme en témoigne la croissance dans la taille des groupes au sein desquels il a vécu au fil des âges. Les sociétés de chasseurs–cueilleurs étaient constituées de bandes, les « hordes » des anciens auteurs, comptant une cinquantaine d’individus. Aujourd’hui les États réunissent plusieurs centaines de millions de nationaux mais dans un climat qui encourage et continue d’entretenir l’agressivité de l’homme envers l’homme, contre quoi les sociétés ont dû lutter pour arriver à constituer des ensembles de la taille qu’on leur connaît aujourd’hui.

Contrairement à ce qui s’observe pour l’organisation politique, ou avec les techniques qui permettent à l’Homme aussi bien d’échapper à sa planète, qu’à toucher du doigt l’immortalité de son corps, l’économie reste encore entièrement à domestiquer. C’est pourquoi, vouloir situer le marché au centre de la société, et prôner qu’elle s’organise à son exemple, revient en réalité à proposer que les sociétés humaines fonctionnent sur le modèle de la nature à l’exception de l’Homme, en faisant fi de ce qu’il a introduit au sein de la nature comme les moyens pour elle de se surpasser. Autrement dit, c’est retourner d’intention délibérée à l’« état de nature » où, comme l’a observé Hobbes, l’Homme est un loup pour l’Homme. C’est en réponse à Hobbes que Rousseau imagine une époque, qu’il appelle « l’âge des cabanes », âge d’un Homme naturel miraculeusement abstrait des rigueurs des lois naturelles, époque qui précède la guerre de tous contre tous parce que la source de l’agressivité y est encore absente, parce que le marché n’y est pas encore au centre des institutions, parce qu’en ces temps édéniques, nul n’a encore prononcé les paroles qui suffiront à faire d’un agneau, un loup : « Ceci est à moi ! »

Le modèle capitaliste de l’économie – contenu par des rambardes que l’État construit autour de lui – n’est donc autre que celui, darwinien, de la sélection par la concurrence, celui qui règne dans la nature livrée à elle–même. À l’instar des espèces, qui sont toutes par nature opportunistes et colonisatrices dans les limites que leur impose leur environnement, les entreprises n’ont d’autre rationalité que leur tendance à enfler indéfiniment. Des équilibres provisoires et partiels s’établissent cependant, dont le seul ressort est l’agression, comme au sein de la nature en général, tel celui du système prédateur–proie. Les tentatives d’imposer à l’économie un autre ordre que l’ordre naturel se sont limitées jusqu’ici à vouloir y transposer le modèle étatique ; ces tentatives ont été au mieux peu convaincantes et au pire désastreuses. Un nouveau modèle, non inscrit dans la nature avant l’Homme, devra cependant être découvert car, même si l’on était disposé à tolérer la manière dont il régit les individus, générant d’une part la richesse excessive et de l’autre, plus tragiquement, la misère et la mort, le sort qu’il impose à la planète tout entière est en tout cas lui intolérable, l’absence de freins qui caractérise sa dynamique ayant aujourd’hui mis en péril l’existence–même de celle-ci en tant que source de vie.

Conclusion

L’Homme est non seulement le moyen que la nature s’est donnée pour prendre conscience d’elle–même mais aussi celui qu’elle a découvert pour se surpasser grâce au dessein intelligent qui, à notre connaissance, caractérise notre espèce seule au sein de l’univers. La sphère de l’économie demeure elle encore réglée par la nature laissée à elle–même, à savoir par une sélection fondée sur le rapport de forces où le plus puissant écrase le plus faible, principe agressif dont l’emprise déteint alors sur l’ensemble des rapports humains.

De manière tendancielle, les inquiétudes touchent à leur fin, les frayeurs qui avaient conduit l’Homme à croire aux dieux ont perdu petit à petit de leur urgence et finiront par s’effacer. Bien que les injonctions de ces dieux fussent, sinon totalement absentes, tout au moins, sibyllines, nous demeurions convaincus qu’une mission nous avait été confiée par eux. Notre foi dans l’existence de celle–ci s’évanouit avec le crépuscule des dieux. Il nous est néanmoins loisible de constater quel a été le destin objectif de notre espèce jusqu’ici et de tirer de ces observations une ligne de conduite pour la suite, autrement dit, de définir quelles sont, au temps où nous vivons, les tâches qui nous attendent et les responsabilités qui sont les nôtres. Il s’avère que notre responsabilité essentielle est précisément d’assumer sans états d’âme ces tâches où le sort a voulu nous appeler [1].

Constatant quelle fut notre destinée, nous ne pouvons nous empêcher de comparer le pouvoir qui est devenu le nôtre à celui que nous avions attribué autrefois aux êtres surnaturels que nous avions imaginés. Ces dieux créateurs situés à l’origine, nous apparaissent maintenant n’avoir été rien d’autre qu’une image de nous–mêmes projetée dans l’avenir, un avenir qui ne nous apparaît plus désormais aussi lointain. Il reste cependant à éliminer de nos sociétés le règne de la nature non–domestiquée en son sein telle qu’il s’exerce encore dans la sphère économique et celles autour d’elle qu’elle parvient à contaminer. Du moyen d’y parvenir, nous ne savons presque rien. Lorsque l’Homme aura réussi dans cette tâche, il sera devenu le moyen que la nature s’est donnée de créer le Dieu qui lui fit jusqu’ici tant défaut.

Références :

G. W. F. Hegel, Précis de l’encyclopédie des sciences philosophiques, trad. J. Gibelin (1817/1830). Paris : Vrin 1987

[1] « Gémir, pleurer prier est également lâche. Fais énergiquement ta longue et lourde tâche Dans la voie où le sort a voulu t’appeler, Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler. » (Alfred de Vigny, La mort du loup).

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403 réflexions sur « L’AVENIR DU PROGRES »

  1. Réflexion faite, et après relecture, je suis d’accord avec ce billet. Puisqu’il vise le progrès, il est tout à fait légitime qu’il retienne le « côté hard » de la nature pour justifier qu’il reste de gros progrès à faire dans l’ordre économique.

    Reste que la solution préconisée, « Un nouveau modèle, non inscrit dans la nature avant l’Homme, devra cependant être découvert », n’est probablement pas la bonne. Je crois que l’espèce humaine ne peut rien inventer qui ne soit déjà « inscrit dans la nature avant l’Homme ». Exemple avec ce théorème du libre-arbitre qui dit que, « si un expérimentateur dispose du libre arbitre, alors les particules elles-mêmes disposent aussi de libre arbitre » ! Cela n’implique pas que le libre-arbitre existe à l’état naturel, seulement que, si l’espèce humaine prétend en disposer, alors elle ne peut qu’en découvrir l’origine dans la nature. Si l’on généralise ce théorème, nous ne pouvons rien créer ex nihilo, pas même les concepts. (Il est donc probable qu’il en aille de même pour l’analogie.)

    C’est pourquoi j’ai avancé l’idée de prendre « plus habilement modèle sur la nature ». (Ce qui m’a valu une « volée de bois vigneronesque » dont je me rappellerai toute ma vie.) En effet, si nous ne pouvons rien créer ex nihilo, tout ce que nous faisons ne peut être qu’imitation. D’où la leçon : imiter mieux au lieu d’imiter mal en croyant ne pas imiter.

  2. @Paul : au cœur de votre thèse, il y a la phrase sur le prix qui se termine ainsi : « tous également situés au sein d’une hiérarchie cautionnée par un système politique« . Il reste à montrer que cette hiérarchie émane de la nature et non de la politique. (Ci-dessus, Moi a fait l’objection suivante : « Ce que je vois, c’est tout comme Aristote des rapports de forces politiques, donc rien de naturel« .) Pour établir solidement la thèse, il faudrait montrer que les règles qui régissent les prix sont formellement identiques à celles qui régissent les signaux de domination/soumission des animaux à hiérarchie sociale, des signaux motivés par la crainte et le respect. Si l’on peut montrer, de surcroît, que ces règles sont irrationnelles eu égard aux intérêts bien compris des agents économiques, alors il ne fera plus de doute que l’état naturel de l’économie est imputable à l’origine naturelle de ces rapports de force qui dictent les prix.

  3. @Paul, dernière critique et puis j’arrête : vous ne cherchez pas à savoir pourquoi l’espèce humaine n’a pas surpassé la nature dans l’ordre économique. Serait-ce que vous craignez d’y découvrir une impossibilité ? J’ai l’impression que les règles de l’économie en font un jeu : très sérieux bien sûr, mais jeu quand même, c’est-à-dire activité faisant des gagnants et des perdants. (Ce qui se manifeste de façon évidente dans l’accumulation de capital pour les uns, et dans le maintient dans la pauvreté pour les autres.) Avec cette hypothèse, il faudrait, pour que l’humanité surpasse la nature, qu’elle imagine des règles avec lesquelles personne ne pourrait jouer. Seule une économie entièrement planifiée répondrait à ce critère.

    1. Et si au final, planifié déplaçait le problème sans le résoudre, car les planificateurs aussi doivent aussi ce projeter sur l’avenir pour que la planification est un sens et sachant qu’on ne peux maitriser toute les variables de nos économies (plus ou moins de malade cette année, de naissance, de décès, …), une planification est aussi un pari, non?

  4. Crapaud Rouge dit :
    13 janvier 2011 à 22:36

    @Paul, dernière critique et puis j’arrête :

    Il risque difficile pour crapaute rouge d’arrêter pour la bonne raison qu’elle ne sait rien faire d’autre elle s’accroche systématiquement sur les blogeurs souvent les plus cools pour les mettre en pièces. C’est ça façon à elle d’exister que voulez vous.

  5. J’avais dit « dernière critique et puis j’arrête », mais idle a raison : je ne peux pas m’en empêcher… Parce que je viens d’apprendre qu’un dauphin a fait une analogie, l’espèce humaine n’en n’aurait donc pas l’exclusivité. C’est dans L’âge de l’empathie de Frans de Waal qui raconte :

    Une expérience avec les dauphins est particulièrement significative. Un dresseur exécutait des mouvements sur le bord du bassin. Le dauphin l’imitait. Quand l’homme levait son bras droit, le dauphin levait sa nageoire droite. Lorsqu’il a levé sa jambe, le dauphin a levé sa queue! Le dauphin a fait bien plus que copier une action physique; il s’est montré capable d’établir une correspondance entre le corps de l’homme et le sien.

    Et qu’est-ce que cette « correspondance » si ce n’est une analogie ? Autre article intéressant sur Frans de Waal : cette interview dans Libé où il reprend mon argument principal : dans la nature, il n’y a pas que la compétition. Lui y ajoute l’empathie comme j’y ajoutais la symbiose.

    L’espèce humaine « surpasse » aussi la nature pour atteindre ses fins économiques. En particulier, il y a « surpassement » quand elle fore des mines profondes pour extraire des minerais qui sont inaccessibles à l’état naturel. C’est donc ailleurs ou autrement que se révèle l’état naturel de l’économie, au-delà des prix qui expriment les rapports de forces : il faut le voir dans les sanctions que ces rapports de forces impliquent, c’est-à-dire une pauvreté qui peut aller jusqu’à la déchéance et l’exclusion sociale, et qui pousse certains à rejoindre des organisations mafieuses. Pour dépasser le stade de la « sanction naturelle », il faudrait faire preuve d’intelligence pour donner à tout un chacun la possibilité de collaborer, ie de travailler, même s’il en résulte pour conséquence une baisse statistique de la productivité individuelle.

    1. Hello Crapaud rouge…Adam Smith est effectivement un auteur à revisiter d’urgence et merci pour ce lien interview…Par ailleurs le site sur l’empathie est fort intéressant…Néanmoins je m’en teindrais à votre exemple sur les dauphins pour ce qui nous rapproche …Il est de loin le plus esthétique…Mais je sais qu’au plus profond de moi-même qu’ils existe plus de choses qui nous rapprochent que de choses qui nous éloignent…C’est probablement pour cette raison que fût inventée la Fraternité…Dont seul l’amour universel en est le moteur…Sur ce coup là les économistes devraient pouvoir se retrouver pour un meilleur succès futur d’une carrière plus douce, reposante et harmonieuse.

    2. idle, ne seriez-vous pas un grand sentimental ? C’est l’impression que vous me donnez quand vous écrivez : « Mais je sais qu’au plus profond de moi-même qu’ils existe plus de choses qui nous rapprochent que de choses qui nous éloignent… » C’est très sympathique de votre part, et je me demande un peu ce qui me vaut une telle considération. La seule chose qui compte, du fait qu’on doive communiquer sans ce voir, c’est simplement d’exprimer sincèrement ses idées, même si certains (ou tous !) ne sont pas d’accord. (Et puis, ne pas être sincère, c’est tenir ses propres idées par le mépris, et donc se mépriser soi-même.) Cela dit, je suppose que nous partageons au moins la sincérité, non ?

  6. Pour dépasser le stade de la « sanction naturelle », il faudrait faire preuve d’intelligence pour donner à tout un chacun la possibilité de collaborer, ie de travailler, même s’il en résulte pour conséquence une baisse statistique de la productivité individuelle.

    La concurrence entre personnes amène une course à la performance (vertueuse) mais en cas d’injustices ou bien d’atteinte du niveau maximum, conduit à des frustrations puis des conflits et enfin à l’utilisation de méthodes « non loyales ».
    Sans compter que l’esprit d’équipe et la richesse qu’il apporte est mis à mal par cette focalisation sur l’individuel.
    Le merite est une valeur essentielle et juste, il faut la préserver.
    Il faut simplement viser à reduite les écarts entre les différentes niveaux hiérarchiques/sociaux/professions en terme de pouvoir et de richesse.

    1. bligblogalain, le mérite est une valeur morale qui s’évanouit dès lors qu’elle est matériellement récompensée. Avec des salaires « au mérite », on est comme des animaux dans un cirque, dans un comportement de type action/réaction bien plus complexe que le réflexe de Pavlov mais procédant du même principe.

  7. @Crapaud Rouge
    « idle, ne seriez-vous pas un grand sentimental ? C’est l’impression que vous me donnez quand vous écrivez : « Mais je sais qu’au plus profond de moi-même,il existe plus de choses qui nous rapprochent que de choses qui nous éloignent… »
    Sentimental peut-être…Mais pas dans cette phrase que je vénère comme la clée de la fraternité, elle n’est pas de moi, mais elle raisonne en moi comme la phrase de la réconciliation entre les humains.

  8. « progrès » et « civilisation » allant souvent ensemble, je mets ici une remarque de Chomsky qui lui est venue incidemment dans cette interview.

    Question : Lorsque la communauté internationale demande une enquête indépendante, qui sont les enquêteurs et quelle est leur légitimité ?
    Noam Chomsky : La presse ne parle presque pas de tout ce qui se passe. Il y a quelques jours il y a eu une réunion de ce qui est appelé la communauté internationale – ce qui signifie les États-Unis et quiconque est d’accord avec nous. Le monde entier peut bien être en désaccord, mais alors il s’agit de ceux qui sont contre la communauté internationale. Je ne plaisante pas.

    Il est clair que les US s’identifient à « la communauté internationale » dont elle se pose en leader. Mais ce qui attire ma curiosité, c’est que l’on pourrait fort bien remplacer la locution utilisée par « la civilisation » ou « le progrès », voire « le monde ». La phrase serait un peu curieuse mais en ajoutant « les représentants de », elle tient la route. D’où ma question : la civilisation m’a tout l’air d’être la faculté à s’identifier au monde, à être « les seuls », tout les autres étant indignes de représentation.

    1. Je ne vous remercierai jamais assez de toute façon. Depuis quelques jours, et grâce à ce blog, je me suis débarrassé de mon obsession, (le paradoxe EPR et les fentes d’Young bien sûr), je me sens enfin libre de penser à bien d’autres trucs rigolos. Et je ne plaisante pas, comme disait Chomsky. Je vois maintenant plein de choses qui s’emboîtent, un puzzle se dessine tout seul dans ma tête. Ce qui me fait flipper, c’est que le boulot en vue risque fort de m’obliger à tout ranger dans le placard à balais. Je me demande si je ne vais pas me mettre délibérément au chômage…

    2. Crapaud

      Je vous conseille les concertos pour piano de Mendelsson. ou tout simplement une térrasse de café au soleil, c’est parfois quant on pense le moins qu’on réfléchit le mieux, qu’on recharge ses batteries/ Bien à vous

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