UN DIGNE DISCIPLE DE SCHUMPETER

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Si vous avez lu l’un de mes livres intitulé L’argent mode d’emploi publié en 2009 chez Fayard, ou si vous avez lu, ici-même, les discussions qui ont précédé la rédaction du livre, et en particulier un billet dont le titre était : Schumpeter et « les crédits qui créent les dépôts » vous vous souviendrez que j’expliquais d’où vient le paradoxe qui n’en est pas un (on découvre à l’autopsie qu’il s’agit d’une simple erreur) selon lequel : « Ce ne sont pas les dépôts qui créent les crédits mais les crédits qui créent les dépôts ».

Ce faux paradoxe est une implication du principe inventé par Joseph Schumpeter, que le volume de la richesse se calcule en additionnant à l’argent sonnant et trébuchant, le montant total des reconnaissances de dette en circulation. Je m’étais amusé à décomposer le raisonnement (défiant toute logique) que proposait Schumpeter (pages 170 à 177 de mon livre) pour justifier sa proposition – proposition dont nous payons en ce moment les conséquences.

Il n’était pas très difficile de mettre en évidence en 2009 qu’à l’arrivée, la somme qui peut être échangée contre une reconnaissance de dette peut très bien valoir zéro francs, zéro centimes et qu’il n’est jamais bon d’additionner des reconnaissances de dette – des sommes seulement promises et donc en réalité de la richesse « négative » – à de l’argent, surtout quand il s’agit d’évaluer la richesse. Je montrais que les masses monétaires consistent à compter plusieurs fois les mêmes sommes et que – tout calcul fait, et à part la capacité escomptée des sommes en négatif à générer des intérêts – il ne reste plus que l’argent.

Si j’ai repensé à cela ce matin, c’est en lisant un article qui vient de paraître dans le Wall Street Journal, intitulé « Highflier Tells Clients to Wait », consacré à un gestionnaire de hedge fund appelé Alphonse Fletcher Jr. dont les méthodes de gestion sont hautement créatives.

Quand le Wall Street Journal tourne ainsi ses projecteurs vers les méthodes d’un financier, on se doute qu’il s’écarte rapidement du Capitole pour se rapprocher à vive allure de la Roche Tarpéienne. Quoi qu’il en soit, et quel que soit le nombre de jours restant à M. Fletcher pour jouir de sa liberté, il faut reconnaître en lui un disciple conséquent de Schumpeter dans l’art de calculer la richesse en additionnant les sommes qui manquent à celles qui sont là.

L’article du WSJ, signé de Steve Eder et Josh Barbanel nous explique comment Fletcher garantit des rendements de 12 % à certains de ses clients en ne promettant rien de précis à certains autres, qui sont eux chargés d’essuyer les plâtres, prolongeant la logique « good bank » / « bad bank » à ses propres fonds où le premier rapporte du 12,6 % tandis que l’autre plonge de 42,8 %, et comment l’argent circule entre les 17 fonds constituant la firme, les uns investissant dans les autres ou se prêtant de l’argent.

M. Fletcher explique aux journalistes du WSJ comment tout cela fonctionne, sur un exemple :  « Si des investisseurs mettent 2$ dans un fonds Fletcher, et si ce fonds emprunte 1$, et dépose alors la somme totale dans un second fonds Fletcher, cela fait 5$ gérés par la firme ». Dans sa tombe, Schumpeter sourit d’aise à la pensée de cette arithmétique irréprochable – ainsi d’ailleurs que Henry Thornton (1760-1815) à qui il attribue la paternité de sa découverte. Les investisseurs du Fletcher Fund qui découvrent ce matin dans le Wall Street Journal que quand Alphonse Fletcher Jr. leur annonce qu’il y a cinq dollars dans son fonds, il n’y en a en réalité qu’un (2$ en dépôts moins 1$ en reconnaissance de dette), doivent eux plutôt faire la grimace.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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189 réflexions sur « UN DIGNE DISCIPLE DE SCHUMPETER »

  1. On retrouve dans ce blog les débats qui ont jalonné l’histoire monétaire , avec la méme fermeture entre les partisans d’une création monétaire plutot plus que moins, et ceux de son endiguement plutot moins que plus . Je dirais c’est selon et que vu l’époque il faudrait maintenant du ‘plus tot moins que plus ‘ . Tout le monde s’accorde à rejeter la thése quantitative de Ricardo , ce n’est méme plus la peine d’en discuter . Pourtant je vous propose de juger par vous méme quelque chose de trés étonnant .
    Faites la somme des productions annuelles d’or et d’argent (en poids) à raison de 15 poids d’argent pour 1 d’or (ratio historique) sur les 5 siécles depuis 1500 , en échelle logarythmique .
    Vous tombez sur une remarquable droite !
    Les faibles écarts par rapport à cette droite sont de l’ordre du siécle et correspondent à des époques trés typées de laxisme ou de rigueur , de démographie et de prospérité , une alternance stupéfiante de régularité . Et sans comprendre vous voyez où l’on va et qui a raison .
    Ce qui est encore plus étonnant c’est que personne n’a eu l’idée de le faire , à par moi .(qui ne suis pas un génie) .

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