Le secret nucléaire résiste à la catastrophe de Fukushima, par François Leclerc

Billet invité. A paru dans La Tribune, le 1er août 2011.

Le 11 mars 2011, un puissant séisme, puis un tsunami dévastateur, ravageaient des régions entières du Japon, déclenchant la troisième catastrophe nucléaire de l’histoire après Three Mile Island et Tchernobyl. Plus de quatre mois après, la situation n’est toujours pas stabilisée à Fukushima, en dépit des affirmations officielles, Tepco, l’opérateur technique, ayant transformé une usine produisant de l’électricité en une fabrique d’eau radioactive, qu’il ne parvient toujours pas à maîtriser.

La nature de cette catastrophe est différente de Tchernobyl, dont la réédition était crainte. Après une première phase aiguë, avec fusion du combustible, percement des cuves des réacteurs et formation de coriums, la situation est aujourd’hui chaotique, imposant dans l’urgence de continuels bricolages, toujours susceptible de rebondissements. Contenue, la crise est rampante, sans que la longue phase de démantèlement qui doit suivre puisse être entamée. Destinée à durer une décennie et plus, elle va imposer d’avancer dans l’inconnu.

Par nature, l’activité nucléaire s’inscrit dans une longue échelle de temps. Elle recèle aussi un immense potentiel destructif, ces deux caractéristiques impliquant des responsabilités qui ne peuvent être éludées. Ne pouvant être banalisée, elle se rappelle de temps en temps à notre mauvais souvenir.

Fukushima a fait resurgir une sourde inquiétude et généré de nouvelles interrogations sur le risque nucléaire civil. C’est la mesure même de celui-ci qui est désormais en cause. Des responsables en viennent à dire qu’il faut penser à l’impensable. Puisque le « zéro risque » n’existe pas, est-il admissible de le prendre, vu son potentiel destructeur ? Aucune réponse ne peut être apportée, sauf des propos apaisants et l’annonce de progrès technologiques, déjà mis en cause, qui aboutissent à de tels surcoûts qu’ils alourdissent encore l’équation économique et financière de l’électro-nucléaire, déjà suspecte.

En ces temps de sortie du nucléaire par l’Allemagne et l’Italie, le Japon est le laboratoire d’une réduction obligatoire de 15% de la consommation d’électricité durant l’été, tant des usines que des japonais dans leur vie de tous les jours. A terme, les industriels craignent une délocalisation de certaines productions et militent pour la relance des 36 des 54 centrales stoppées, qui produisent habituellement 30% de l’électricité.

Les voies de la propagation de la contamination vont-elles pouvoir être étudiées dans des conditions de transparence que Tchernobyl n’a pas permis, dans le contexte de la société soviétique de l’époque ? Des obstacles et des résistances se dressent, déjà illustrées par des campagnes de mesure imparfaites suivant des protocoles accommodants. Le secret auquel le nucléaire a accoutumé n’a pas disparu pour autant dans une société démocratique.

Les polémiques sur de nouvelles évacuations réclamées se poursuivant, des populations entières ont été déplacées ou ont le sentiment d’être prises en otage. La chaîne alimentaire a été touchée, démontrant qu’il n’est pas possible de mettre toute une région sous cloche. Pour donner une seule image, 34.000 enfants de la région de Fukushima vont être équipés en permanence de dosimètres.

Les rallonges budgétaires se succèdent. La production a été atteinte plus que prévu et la dette publique – 200% du PIB – ne va pouvoir qu’enfler.

Les conséquences ne sont pas uniquement économiques et sociales, elles sont également politiques. Le débat sur la sortie du nucléaire a été engagé par le premier ministre lui-même, sous la pression de l’opinion publique : un sondage publié il y a un mois dans le Tokyo Shimbun a montré que quatre japonais sur cinq y sont favorables.

Enfin, dans toute l’étendue de son influence et des connivences sur lequel il s’appuie, il a émergé un puissant complexe électro-nucléaire – sur le mode du complexe militaro-industriel américain – dont on observe avec quelle force il se bat pour obtenir la relance du parc nucléaire. Sous couvert de « stress tests », cette mode accommodante habillant les centrales nucléaires ainsi que les établissements financiers, un étrange rapprochement pour un procédé dans les deux cas peu convaincant.

Fukushima, c’est un zéro pointé.

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