L’actualité de la crise : LA GROSSE CONTRADICTION ALLEMANDE, par François Leclerc

Billet invité

Sans doute faut-il revenir sur les petits mystères – qui n’en sont pas réellement – du fonctionnement de l’Eurosystème pour comprendre les raisons du dernier épisode de l’opposition allemande à la politique suivie par la BCE, pourtant depuis peu partout ailleurs encensée pour tous ses bienfaits. La lutte continue !

Jens Weidmann, président de la Bundesbank et à ce titre gouverneur de la BCE, a en effet clairement manifesté – par un courrier à Mario Draghi qui a opportunément fuité – son refus de voir la banque centrale poursuivre sa politique de soutien sans limites aux banques commerciales, illustrant par là même sa crainte que cela puisse se révéler nécessaire.

Il y est question de Target 2, le « système de transfert express automatisé transeuropéen à règlement brut en temps réel », dont c’est l’acronyme en anglais, qui relie les systèmes de règlement des banques centrales nationales. Pour être plus clair, le système de transfert financier entre les banques centrales de l’Eurosystème.

Jens Weidmann a en effet soudainement découvert que la banque centrale allemande avait fin 2011 une créance envers ses consœurs de plus de 500 milliards d’euros, dont l’origine est simple. Sans rentrer dans les détails, elle résulte de la substitution de l’Eurosystème au marché interbancaire qui ne fonctionne plus : en 2003, selon l’IFO (l’institut d’études économiques allemand), ces créances étaient d’un montant de 5 milliards d’euros. Elles doivent avoir encore augmenté à la suite de nouvelles injections massives de liquidités de la BCE, et vont continuer à le faire.

Les banques commerciales d’un pays donné de la zone euro se finançant sans limites auprès de leur banque centrale nationale, celle-ci enregistre ses créances auprès de sa consœur du pays d’où sont importés des biens et des services grâce à ses crédits. Le cumul net de ces créances a abouti aux montants évoqués dans les livres de la Bundesbank, soit 20 % de son PIB, tout simplement parce que l’Allemagne est le principal exportateur net au sein du marché européen.

Mais le problème qui est posé par le président de la Bundesbank est la qualité du collatéral qui est apporté par les banques privées aux banques centrales nationales, qui en dernière instance garantissent à leur tour les créances de la Bundesbank… Si celles-ci ne pouvaient en cas de malheur remplir leur fonction, il ne resterait plus à la banque centrale allemande qu’à enregistrer des pertes.

La meilleur solution serait de loin de réparer le marché interbancaire et pour cela le système bancaire européen, mais c’est hors de question. Une autre possibilité – évoquée par les économistes qui préfèrent également l’ignorer – serait que l’Allemagne s’appuie davantage sur son marché intérieur pour assurer sa croissance, mais ce n’est pas non plus le chemin qu’elle emprunte. Il ne lui reste alors qu’à agir sur les effets et non les causes, ne voulant pas non plus de la solidarité financière qui est indissociable au sein d’une union monétaire qui lui est profitable pour assurer la pérennité de ses exportations. Inutile de s’interroger, dans ces conditions, sur l’origine du miracle allemand et la possibilité de le reproduire…

Les autorités allemandes ont en tête une toute autre solution, au cas où la BCE devrait poursuivre la politique qu’elle a engagée, par exemple si la croissance devant résulter du développement du crédit bancaire n’était pas au rendez-vous, ou si les banques se révélaient incapables de la rembourser de 1.000 milliards d’euros dans trois ans. Il s’agit, ni plus ni moins, d’obtenir des pays créanciers via leurs banques centrales des garanties supplémentaires, des actifs de qualité comme par exemple des infrastructures… On revient à la proposition de la presse populaire allemande d’acquérir des iles grecques pour les transformer en centres de vacances…

Faute d’y parvenir, la logique de la position défendue par Jens Weidmann risque de revenir à débrancher la machinerie de l’Eurosystème qui permet au système bancaire de fonctionner, aboutissant de facto à remettre en question l’euro dont le maintien est par ailleurs proclamé indispensable… Une redoutable contradiction de la politique du gouvernement allemand qu’il a le mérite involontaire de souligner.

Voilà qui met en perspective les soupirs de soulagement que l’on entend. Au mieux, quelle ingénuité !

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125 réflexions sur « L’actualité de la crise : LA GROSSE CONTRADICTION ALLEMANDE, par François Leclerc »

  1. En Grèce, l’économie au quotidien apprend à se passer de la grande économie.
    la situation dramatique du pays laisse un espoir d’une organisation populaire accélérée permettant à chacun de vivre sans doute plus dignement. En tout cas, les producteurs pourraient ne pas perdre d’argent tout en permettant à plus de familles de manger à moindre frais.
    Aux dernières nouvelles, les bénévoles du groupe d’action Pieria annoncent que de nouveaux produits seront proposés directement depuis les producteurs, tels que l’huile, le riz, les haricots et les pâtes.
    http://www.okeanews.fr/la-revolution-des-patates/

  2. Merci de cette pédagogie. Au départ, je pensais « le diable est dans le détail ». Mais en fait ce n’est pas un détail que vous mettez au jour mais c’est encore la base même de la structure de cet écosystème artificielle qui ne tient plus debout et qui démontre que, comme en écologie, il n’existe pas (ou plus) de « services gratuits » – « Free lunch no more» (Science 2012, (335) p. 656-. Quand on veut faire sérieux en science biologique on cite Nature ou Science !
    Un autre détail, mais quand tout s’effondre, que valent les iles grecques dans un pays qui n’a pas de cadastres et pas d’armée pour défendre le bien d’un investisseur occidental ou oriental qui souhaiterait y installer son paradis fiscal ? Une histoire qui a pu être déjà traité sur ce blog : Jersey, paradis fiscal n’ayant plus de place pour les 50.000 autochtones qui ne rapportent rien ou pas grand-chose, il a été imaginé de les remplacer par de vrais traders et banquiers rentables eux et d’acheter une ville sur la côte française voisine pour les y installer !
    En écologie, sans tomber dans aucun catastrophisme inutile, on peut dire que Gaïa est fati-guée !

  3. La convergence germano-russe est une vieille réalité géo-stratégique qui nous renvoie à la grande Catherine faisant venir en masse des colons saxons pour valoriser les rives de la Volga…et à Staline livrant aux allemands en 1940 le pétrole nécessaire pour que les panzers déboulent jusqu’ à Paris…

    L’ Allemagne (la Prusse ?) regarde naturellement à l’ Est…

    1. Arrêtons avec cette histoire du swap de 2001. GS a gagné 600 millions, la Grèce son entrée dans l’eurozone et c’est marre. Tout le monde etait au courant à Bruxelles et ailleurs; c’était absolument légal et le choix était d’abord politique : si l’on refusait la Grèce alors il fallait refuser l’Italie, la Belgique et même la France.

      1. Dans les grosses lignes l’affaire est connue, évidemment.
        Mais qui paye les pots cassés? Les perroquets habituels continuent de dénigrer les grecs a l’envi, ça donne pas envie de refermer le dossier.
        Qui sait si un jour des leçons utiles ne seront pas enfin tirées de cette tragédie, sur la base de ces détails édifiants?

  4. Mardi 6 mars 2012 :

    La croissance économique de la zone euro s’est établie à 1,4% en 2011, selon une deuxième estimation publiée mardi par l’agence européenne de statistiques Eurostat, revue à la baisse par rapport à une précédente évaluation de 1,5%.

    Au quatrième trimestre 2011, le Produit intérieur brut de la zone euro a enregistré une contraction de – 0,3% comparé au trimestre précédent, un chiffre inchangé par rapport à l’estimation précédente.

    La baisse du PIB enregistrée au 4e trimestre laisse augurer la possibilité d’un deuxième épisode de récession en trois ans dans la zone euro si le 1er trimestre 2012 se termine par un nouveau recul : la récession se définit en effet par deux trimestres consécutifs de contraction de l’activité.

    Le commissaire européen aux Affaires économiques et monétaires Olli Rehn a estimé mardi à Paris que la zone euro traversait de fait actuellement une récession modérée.

    Les investissements ont diminué de – 0,7%, et le commerce extérieur a vu à la fois une baisse des importations (- 1,2%) et des exportations (- 0,4%).

    Parmi les pays pour lesquels des données sont disponibles, seuls trois au sein de la zone euro ont enregistré de la croissance au quatrième trimestre : la Slovaquie (+ 0,9%), la France (+ 0,2%) et la Finlande (+ 0,1%), tandis que Chypre a connu une croissance nulle.

    Les plus forts reculs du PIB ont été enregistrés au Portugal (- 1,3%), en Estonie (- 0,8%), en Italie (- 0,7%), et aux Pays-Bas (- 0,7%).

    L’Allemagne a vu son PIB reculer de – 0,2%, la Belgique de – 0,2 % également, et l’Espagne de – 0,3%.

  5. En faisant des raisonnements de comptable on s’angoisse inutilement, Weidmann devrait plutôt se préoccuper de comment aller de l’avant et convaincre les autres pays de l’Union d’une rigueur et d’une croissance. Mettre un grand angoissé à cette responsabilité là c’est rouler freins serrés, la bagnole s’arrête ou va dans le fossé.

    L’économie c’est une dynamique, lui qui a fait ses études d’éco à Aix en Provence devrait se souvenir que lorsque la bouteille de rosé se vide, ça rend plus joyeux.

    Si c’est lui qui a inspiré le Spiegel alors il s’est tiré une rafale dans le pied.

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