STABILISATION TRÈS PRÉCAIRE A FUKUSHIMA, par François Leclerc

Billet invité

La catastrophe de Fukushima entrée dans sa deuxième année, il se confirme que la centrale reste vulnérable aux événements climatiques et sismiques, dans un pays où ils sont nombreux et violents. En premier lieu parce que ses installations ont déjà été très éprouvées, aux dommages impressionnants visibles pouvant s’ajouter d’autres qui ne sont pas apparents et affectent les structures. En second parce que les installations de secours, improvisées, se révèlent fragiles. Notamment les très nombreux tuyaux assurant la circulation de l’eau de refroidissement des réacteurs et des piscines. Or, ce provisoire est destiné à durer de très nombreuses années.

Il se vérifie également que la centrale continue d’être à l’origine d’une importante pollution radioactive de son environnement, aux effets cumulatifs, en particulier en raison des masses d’eau radioactive de refroidissement des réacteurs qui ne sont que partiellement décontaminées ou stockées et se répandent dans les sous-sols techniques et dans le sol, une partie se déversant finalement dans la mer. L’image du circuit fermé s’estompe, celle de la bouilloire qui fuit s’impose.

Douze tonnes d’eau contaminée se sont ainsi partiellement répandues dans la mer, le 5 avril, à la suite de la rupture d’un joint de canalisation. Parmi les autres dysfonctionnement récents : la panne des systèmes d’injection d’azote dans les enceintes des réacteurs, afin de prévenir de nouvelles explosions dévastatrices d’hydrogène. Il a fallu d’urgence y suppléer après un arrêt de plus d’une heure et demie.

Les tentatives de mieux cerner la situation au sein d’installations en état critique rencontrent de nombreux obstacles, en raison d’un haut niveau de radioactivité au sein des réacteurs qui proscrit non seulement les interventions humaines, sauf quelques rapides incursions dans des secteurs délimités, mais également celles d’équipements qui ne résistent pas longtemps aux conditions extrêmes régnantes .

L’inventaire de l’existant reste donc très sommaire, tendant à faire apparaître une dégradation de la situation, soit par rapport à des observations précédentes, soit par rapport aux prévisions. Il en est par exemple de l’absence de visibilité au sein de la piscine n°4, qui dans l’état rendrait impossible toute tentative d’enlèvement du combustible nucléaire, ou bien du niveau bas inquiétant de l’eau de refroidissement dans le réacteur n°2 (60 centimètres seulement), avec pour conséquence une élévation de la température, dont l’origine a été incriminée dans un premier temps à une panne de certains instruments de mesure. Les trois réacteurs sont le siège de phénomènes dont seuls les effets peuvent se faire sentir et qui restent largement méconnus.

Cette situation illustre on ne peut plus clairement la nature des difficultés qui vont devoir être surmontées quand il s’agira de commencer d’abord l’enlèvement du combustible nucléaire, puis le démantèlement de la centrale, pour lesquels un calendrier purement estimatif a été fourni à la va-vite, qui s’étale sur des décennies. Il va falloir commencer par concevoir les outils techniques qui permettront d’y procéder, et élaborer les procédures qui devront être suivies. Tout reste à inventer, sans certitude sur la possibilité de trouver des solutions pour les questions les plus épineuses.

Ce tableau est déjà assez inquiétant, en raison des risques de dérapage de la situation et d’une manière générale des incertitudes qui se multiplient. Mais il doit y être ajouté pour le compléter l’inconnue majeure que représentent les trois coriums, le mot même étant tabou pour l’opérateur Tepco, ce qui n’est pour le moins pas signe de transparence. Le début des investigations au sein du réacteur n°2, rendu possible car c’est celui où la radioactivité est la moins élevée, tend à montrer que le corium a effectivement percé non seulement la cuve du réacteur mais également celle du confinement et qu’il doit s’être répandu sur la semelle de béton, dernière protection avant le sol sur lequel repose la centrale, selon toute probabilité elle-même attaquée. On comprendrait mal, sinon, la contradiction relevée entre la température modérée et le faible niveau de l’eau de refroidissement dans l’enceinte de confinement, étant donné celle du corium s’il était présent.

Une telle situation est totalement inédite dans l’histoire de l’industrie nucléaire, expliquant qu’elle soit l’objet d’une totale rétention d’information, si tant est d’ailleurs que l’opérateur en dispose de fiable. Le danger ne provient pas seulement de ce que l’on appelle le « syndrome chinois » – l’enfoncement progressif du corium dans le sol – mais de son contact avec les masses d’eau utilisées pour refroidir le réacteur, qui se répandent elles aussi d’une manière non maitrisée, le contact de l’un avec les autres étant susceptible de provoquer des explosions et dégagements de radioactivité importants. Il n’est d’ailleurs pas exclu que cela ait été le cas à une échelle restée limitée au sein de la piscine torique du réacteur n°2, le 15 mars dernier.

Toute attente de la suite des événements est par nécessité, passive, aucun moyen existant ne permettant de maîtriser les trois coriums afin de les cantonner en attendant que, progressivement, ils se refroidissent, ce qui supposerait en premier lieu d’avoir une idée précise de leur situation, qui semble faire totalement défaut. L’hypothèse de la réédition de la fabrication d’un gigantesque sarcophage, façon Tchernobyl, étant totalement inadaptée à la situation, il ne reste plus qu’a espérer que l’ensemble de ces problèmes trouvera à terme solution, sans qu’aucun nouvel épisode aigu n’intervienne entre temps. La vérité est qu’aucune garantie ne peut à cet égard être donnée. L’improvisation, quand ce n’est la dissimulation, reste le lot commun.

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126 réflexions sur « STABILISATION TRÈS PRÉCAIRE A FUKUSHIMA, par François Leclerc »

  1. Avez-vous vu cette vidéo passée à la TV japonaise sur le fait que la piscine du réacteur n°4 est le plus grave problème posé à TEPCO ? Le moindre affaissement des murs de la piscine dû à un séisme mettrait les barres de combustible à l’air libre (et non plus sous terre comme les coriums)…
    http://www.youtube.com/watch?v=Mq6hDakOuOs

    1. Il n’y a pas une mais quatre piscines endommagées. Elles sont difficilement accessibles et fragilisées. Dans ces conditions l’effet des tremblements de terre, fréquents mais jusqu’ici nettement moins forts que celui de mars 2011, est imprévisible.

      En fait on est dans une situation qui n’a jamais été prévue par ceux qui gèrent la sécurité nucléaire. Les actions entreprises par TEPCO ne correspondent pas à ce qu’il faudrait faire, seulement à ce qu’ils sont capables de faire. Que le gouvernement japonais ait décrété le 11/12/2011 l’état d’arrêt à froid des réacteurs prouve soit qu’il continue à mentir aux japonais soit, ce qui est peut-être encore pire, qu’il reste incapable d’évaluer la situation.

      Video où l’on voit bien l’état des lieux à la fin de fevrier 2012 Les piscines sont perchées en haut de chaque réacteur mais ce n’est pas un emplacement favorable en cas de tremblement de terre. D’après fukushima-diary.com le commentaire en japonais indique que la majeure partie de la piscine du réacteur 3 s’est déjà effondrée

    1. répond à Roma , merci pour la source
      je viens de voir « le mensonge de fukushima » de la ZDF sur le site médiapart, c’est vraiment excellent avec une interview étonnante et exclusive du premier ministre et d’autres dirigeants avouant subir de véritables complots criminels de la part du lobby nucléaire…Un ingénieur confirme aussi ce qui se dit sur ce blog à propos de la piscine du réacteur N° 4… les commentaires sur ce blog sont vraiment intéressants, et j’ai passé un bon moment en le lisant.

  2. NUCLEAIRE

    http://www.gdfsuez.com/fr/groupe/gouvernance/conseil-d-administration/biographies/biographies/

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Classement_mondial_des_entreprises_leader_par_secteur#Energie

    La centrale de Tihange est tres proche de Seraing en Belgique, il faut aussi compter dans la région quelques usines classées Seveso. Y aurait-il un plan d’urgence pour l’ensemble ?
    SERAING TREMBLEMENTS DE TERRE

    TREMBLEMENT DE TERRE DU 8 NOVEMBRE 1983 – LIEGE

    http://www.seismologie.be/index.php?LANG=FR&CNT=BE&LEVEL=271&id=651

    Tremblement de terre à Liège en 1828
    http://liegecitations.wordpress.com/1828/02/23/tremblement-de-terre-a-liege-en-1828/

    Plus fort que Liège

    remblement de terre: la Belgique s’interroge(23/07/2002)

    Les deux derniers tremblements de terre importants ressentis en Belgique remontaient au 20 juin 1995 (épicentre au Roeulx) et, surtout, au 13 avril 1992 (épicentre à Roermond, aux Pays-Bas). Depuis 1900, deux séismes ont fait des dégâts: Audenarde, le 11 juin 1938, et Liège, le 8 novembre 1983.
    http://www.dhnet.be/infos/faits-divers/article/44459/tremblement-de-terre-la-belgique-s-interroge.html

  3. Comme on peut le constater au Japon, le nucléaire est incompatible avec le « laisser faire » et la corruption.

    Beaucoup croient qu’en France nos traditions politiques et administratives nous mettent à l’abri de ce genre de catastrophes. L’Express publie au contraire une interview inquiétante d’Anne Lauvergnon (ex présidente d’Areva) sur la politique nucléaire de l’actuel gouvernement de la France:

    « Par exemple au colonel Kadhafi. Nous jouions à fronts renversés: moi, qui aurais dû pousser à la vente, je m’y opposais vigoureusement, et l’Etat, censé être plus responsable, soutenait cette folie. Imaginez, si on l’avait fait, de quoi nous aurions l’air maintenant ! La vente de nucléaire s’accompagne de la création d’une autorité de sûreté capable d’arrêter la centrale en cas de problème. Or, dans un tel régime, un président de l’autorité de sûreté qui n’obéit pas est au mieux jeté en prison, au pire exécuté ! Pourtant, quelle insistance ! A l’été 2010, j’ai encore eu, à l’Elysée, une séance à ce sujet avec Claude Guéant et Henri Proglio… »

  4. En librairie depuis quelques semaines :

    Les sanctuaires de l’abîme. Chronique du désastre de Fukushima.

    Editions de l’Encyclopédie des Nuisances.

    « Ce qui restera ne sera plus une situation historique, mais un champ de ruines sous lequel sera enterré tout ce qui avait été un jour de l’histoire. Si malgré tout l’homme survivait, ce ne serait plus en tant qu’être historique mais comme un pitoyable résidu : comme une nature contaminée dans une nature contaminée. » Günther Anders. L’Obsolescence de l’homme.

    1. Extrait (page 93)

      « On chercherait en vain les « leçons » tirées des recherches menées conjointement par la Toboku Electric Power Company, l’université du Tôhoku et le National Institute of Advanced Industrial Science and Technology. Elles ont mis en évidence que, lors du tremblement de terre Jôgan de magnitude 8,6 sur l’échelle de Richter, survenu au large des départements de Miyagi et de Fukushima il y a 1140 ans, une vague géante avait pénétré à l’intérieur des terres sur plus de quatre kilomètres. En trois mille ans, quatre autres raz de marée de cette ampleur se sont produits dans la même région. Les deux derniers datant respectivement de 1896 (22 000 morts) et de 1933 (1 500 morts).
      Joseph Gabel définissait ainsi la folie : « Ne pas attendre de moi que les événements modifient mes convictions. »

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