MISE EN DEMEURE, par Un Belge

Billet invité.

Hier, dans un échange de mails avec une amie, j’ai utilisé les mots « mise en demeure ». Rien d’agressif de ma part : nous écrivions un texte à quatre mains et ces mots ont surgi au milieu d’une phrase. Je voulais dire « injonction à prendre enfin nos responsabilités », et c’est « mise en demeure » qui est sorti. Mon amie s’est arrêtée sur l’expression, qui renvoyait pour elle à de mauvais souvenirs très concrets. Je me suis arrêté aussi, intrigué par l’apparition dans mon vocabulaire de cette expression d’huissier de justice. Décidément, me suis-je dit, la crise fait des ravages, jusque dans ma façon d’écrire.

Le soir même, intrigué, j’ai ressorti mon Dictionnaire Historique de la Langue Française. Je savais que dans ce cas précis, « demeure » ne signifie pas « maison », mais « le fait de demeurer, de rester un certain temps là où on se trouve ». Par exemple, « Il y a péril en la demeure » ne signifie pas « Il est dangereux de rester dans cette maison », mais « Si rien ne change, on va douiller ». Dans le dictionnaire, j’apprends que l’expression «  Mettre en demeure » signifie exactement « Mettre dans une situation où l’on est responsable de son retard ».  Nous y voilà…

Ces temps-ci, que de retards et que de mises en demeure ! Aux États-Unis puis en Europe, des ménages roulés dans la farine des prêts hypothécaires, « mis en demeure » de payer leurs traites à échéance, sous peine d’expulsion (et finalement expulsés). La Grèce, « mise en demeure » de respecter ses engagements dans les délais, sous peine de se voir refuser l’« aide de ses partenaires ». Les gouvernements nationaux, « parties contractantes » du TSCG européen, bientôt « mis en demeure » de respecter fidèlement les termes de la Règle d’Or, sous peine d’être dénoncés et mis à l’amende.

Au rythme où vont les choses, on verra dans peu de temps tous les apprentis-sorciers de la finance pointer leur baguette magique les uns sur les autres en vociférant « Tu es mort, je t’ai mis en demeure ». « Non, c’est moi ». « Non, c’est moi d’abord »… Si tout cela n’avait pas des conséquences réelles effroyables, on rirait de bon cœur de ces enfantillages.

Qu’y a-t-il derrière tout ça ? A mon avis, profondément, un rapport au temps.  Si « Mettre en demeure » signifie bien « Placer devant la responsabilité de son retard », alors l’enjeu n’est pas seulement « qui a la maîtrise du capital ? » mais aussi « qui a la maîtrise du temps ? », ou plutôt : « Qui a le pouvoir de déclarer que l’autre est en retard ? ». Par exemple, qui est en mesure d’exiger « des économies de 10 milliards CETTE ANNEE », « des réformes du marché du travail TOUT DE SUITE », « la privatisation des services publics AVANT-HIER » ?

Le chef, c’est celui qui regarde la montre. Le subalterne, c’est celui qui court. C’est sans doute pourquoi de plus en plus de décisions cruciales au plus haut niveau, national ou international, se prennent désormais « au bout de la nuit », après des négociations haletantes, ayant conduit à un accord « sur le fil »… Quelle est donc cette urgence permanente, qui dissimule la seule urgence véritable : la « mise en demeure » de l’espèce humaine par la planète Terre ?

S’il s’agit, pour survivre, d’en arriver à la désobéissance civile, crâneuse et méchante, alors j’ai déjà choisi la mienne : ne laisser personne (pas même mon Désir) me dire que je suis en retard pour quoi que ce soit. Et naturellement, reconnaître ce droit à chacun de mes semblables. Laisser aux machines le temps des machines et aux hommes le temps des hommes… Et aux fruits le temps des fruits… Et voir, et écouter, surtout, ce qui se passe vraiment.

Comme disait le Petit Prince : « Moi, si j’avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine… » Ou bien, comme le rappelait une pancarte anonyme dans un bar de Liège, en Belgique :

Toujou’ couri’
Pour gagner vi’
Quand bien couru
Vi’ l’est foutu’

 

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111 réflexions sur « MISE EN DEMEURE, par Un Belge »

  1. Je vais paraître très terre à terre: le décompte du temps aide à s’organiser collectivement, donne un repère commun.
    Le repérage spatial et temporel devrait consituer un progrès indéniable pour nos sociétés.
    Le problème réside plutôt dans la complexité des sociétés, les régimes tendus, les rigidités, l’absence de marge de manoeuvre, la soumission et l’exploitation des emplois du temps.
    Mais ce n’est pas l’outil, c’est l’état d’esprit qu’on peut accuser, même si l’outils a permis à un certain état d’esprit de se développer.
    Je voulais juste dire qu’on peut éviter d’aller dans un excès inverse, car entre adhérer, prendre du recul par rapport à notre organisation actuelle et ne faire que réagir en opposition: on peut trouver sûrement différentes nuances.
    Ceci dit, je rêve de n’avoir plus d’horaire.

    1. Pourtant , tous les gériatres vous diront que lorsque leurs  » patients » commencent à perdre leurs repères dans le temps , il faut commencer à se faire du souci .

      En tant que retraité et vieux , je vous confirme cependant que c’est un bonheur dont je serai éternellement reconnaissant à la retraite par répartition , celui de pouvoir roupiller entre 7 heures et 8 heures du matin qui , pour des raisons obscures , sans doute à aller chercher dans les mystères de l’affect du bigbang , m’est une félicité digne de la fontaine de jouvence .

      Dont j’ai été privée durant 41 ans .

       » Etre une heure , une heure seulement
      Etre une heure , rien qu’une heure durant ,
      Beau , beau et con à la fois . »

      Au lit en train de rêver entre 7 et 8 h .

    1. Oui, il a fait mouche, hein ? Il n’y a qu’à lire les commentaires…
      Bravo, c’est ce genre de pertinence qui fait toute la saveur du blog de Paul Jorion.

  2. Merci pour cet excellent billet.
    Comme vous le faites remarquer : qui maîtrise le temps, détient le pouvoir. Surtout quand il s’agit du temps des autres. Ainsi celui qui maîtrise le temps des autres, détient le pouvoir sur les autres. A contrario, celui qui maîtrise SON temps, détient le pouvoir sur lui-même, et peut – luxe suprême – se soustraire au pouvoir des autres. Comme la détention d’argent ou de capital, la maîtrise du temps est aussi l’enjeu d’un rapport de force et de domination, les deux étant intimement imbriqués et remarquablement explicités par l’expression « Time is money », que l’on pourrait aussi inverser en « Money is time ». Si la 1ère expression fait référence à la notion de capitalisation, c’est-à-dire que le temps est créateur de richesses, la 2ème évoque la possibilité d’acheter du temps, le sien, bien sûr, mais surtout celui des autres. Il y a donc une osmose très forte entre ces deux flux, osmose qui me permet de faire deux remarques.

    La 1ère, c’est que si le salaire, avant d’être un achat de compétences, est un achat de temps, un achat qui soumet plus qu’il ne libère, la dérèglementation du temps de travail cache derrière une supposée nécessité économique un autre visage : celui d’une volonté de domination sans partage, et pire, d’asservissement total et absolu aux diktats du capitalisme. Dès lors, toute dérèglementation du temps de travail aboutissant à une augmentation significative pourra être considérée comme une régression sociale majeure.

    La 2ème, c’est que dans le monde financiarisé que nous endurons, ces deux flux (temps et argent), unis dans une même dynamique, subissent une accélération commune : l’argent s’échange en nanosecondes, le temps devient urgence, et toutes nos sociétés soumises au primat de l’économie financière finissent par en subir les conséquences. Ainsi, à l’instar des vitesses vertigineuses des échanges de capitaux, règne la dictature de l’urgence, un temps émietté par des objectifs à très court terme, une pression constante qui colonise les esprits, évite que des consciences éveillées au temps long ne se posent les questions essentielles : où allons-nous ensemble ? Quelle société pour demain ? Quel avenir pour l’humanité ? Cette dictature de l’urgence n’est ni plus ni moins qu’une modalité du contrôle social, et disons le tout net, une forme moderne d’esclavage, un esclavage au seul service de la productivité dont plus personne ne sait à quoi elle sert… sinon à pérenniser la soumission et à détruire la planète. Le processus linéaire du temps – tel qu’il est conçu en Occident et trouverait son origine dans le messianisme juif – se transforme sous le diktat de l’urgence en un processus circulaire d’asservissement. C’est le même processus à l’oeuvre avec l’information ; le scoop est vite remplacé par un autre pour éviter les temps morts et surtout empêche le recul nécessaire à toute forme de réflexion.

    Mais voilà, il y a un hic. La maîtrise du temps (des autres) si importante pour la pérennité du pouvoir est aujourd’hui très imparfaite du fait même de la soumission de nos sociétés au culte de la rentabilité. En effet, le chômage, conséquence directe de l’amélioration des gains de productivité et d’une recherche maximale de profit, redonne une maîtrise personnelle au temps, et représente de ce fait soit un danger soit un espoir, selon le point de vue que l’on adopte. Si l’oisiveté est mère de tous les vices, la liberté de temps, vécue comme contrainte et non comme libération, est aussi la mère de toutes les indignations, de l’éveil des consciences aux questions existentielles du genre « que vais-je faire de ma vie ? Quel est mon avenir ? », et donc la porte ouverte à la désespérance et aux révoltes. C’est peut-être là dans cet espace aveugle, cet interstice, cette brèche ouverte par l’incapacité à maîtriser le temps des oisifs involontaires que résident – entre autre et pas uniquement – les germes des grandes évolutions, voire révolutions à venir.

  3. les décideurs repoussent sans cesse les décisions ?

    « L’alcool est un produit très nécessaire. Il permet au Parlement de prendre à onze heures du soir des décisions qu’aucun homme censé ne prendrait à onze heures du matin. »

    Bernard Shaw

  4. Laisser aux machines le temps des machines et aux hommes le temps des hommes ?

    Si le temps de travail est la mesure de la richesse, c’est que la richesse est fondée sur la pauvreté, et que le temps libre résulte de la base contradictoire du surtravail; en d’autres termes cela suppose que tout le temps de l’ouvrier soit posé comme du temps de travail et que lui-même soit ravalé au rang de simple travailleur et subordonné au travail. C’est pourquoi la machinerie la plus développée contraint aujourd’hui l’ouvrier à travailler plus longtemps que ne le faisaient le sauvage ou lui-même, lorsqu’il disposait d’outils plus rudimentaires et primitifs.
    K.Marx, Grundisse II, p. 225-226/595-596. 28/

    http://jeanzin.fr/ecorevo/sciences/temps.htm

  5. Doit bien se marrer notre ami belge
    un petit mot, une petite expression et hop, des commentaires en veux-tu en voilà, de tout acabit

    c’est quoi le prochain, Paul?

    je suis impatient!!!!

  6. Pluie, beau temps, bon vieux temps, sale temps, d’antan, d’aujourd’hui, de demain, Présidents maîtres du temps présent, Temps tout court et majuscule, parler du temps. Rien de plus triste, banal et vain.

  7. « Nous écrivions un texte à quatre mains et ces mots ont surgi au milieu d’une phrase. »

    Le temps est couleur rouge.
    Autour de l’empreinte.
    Une main épouse la paroi.
    De l’eau, il en est passée depuis…
    Le temps engloutit le noyé. Gros glouton.
    Help !
    La grotte Chauvet.
    Un signe.

  8. Plusieurs commentaires, réflexions ou liens élargissent largement ma propre réflexion initiale, plutôt intuitive et spontanée. Je me réjouis de pouvoir lire ou relire calmement tout ça, ce week-end dans ma demeure.

  9. Ah…’La maîtrise du temps’…Un jour, un chef (ex chef) de service, un ‘manager’,m’a demandé pourquoi j’étais ‘en retard’ selon lui…Je lui ai répondu: « parce que les bananes poussent à l’envers… »
    Heureusement pour moi, il ne connaissait pas F. Béranger…

    Je voudrais, quoi qu´il arrive
    Profiter du temps
    Du temps qui me reste à vivre
    Tant de temps, si peu de temps
    Le temps qui tisse sa trame
    Le temps qui file sa chaîne
    Le temps qui est si pesant
    Le temps qui n´existe pas

    J´ passe mon temps à ne rien faire
    J´en ai plus pour travailler
    Je surveille le bananier
    Les bananes poussent à l´envers
    J´ me mets donc la tête en bas
    Pour voir la chose à l´endroit
    C´est pas bon pour la tension
    Mais ça fait jaser les cons

    Prendre son pied, prendre son pied
    Prendre son pied dans la moquette
    Partir en vol plané
    Vol plané dans mes synapses
    Dans mes univers virtuels
    Dans mes giga-neurones
    Aussi vite que la lumière
    Dans l´infini des mémoires

    Un matin l´angoisse te poisse
    Tu n´es plus immortel
    Tu jettes un œil sur ton compte
    Il est pas loin du zéro
    Redevenir le héros
    Du quotidien qui file
    Redécouvrir les gens
    Les objets et les jours

    Temps élastique, ressort à boudin
    Temps chewing-gum, temps caoutchouc
    Temps sans début ni fin
    Interminable quand on s´ennuie
    Impalpable quand on jouit
    De la moindre seconde
    Comme le ravi du village
    Qui rit de tout et de rien

    Je voudrais quoi qu´il arrive
    Profiter du temps
    Du temps qui me reste à vivre
    Tant de temps, si peu de temps
    Le temps qui tisse sa trame
    Le temps qui file sa chaîne
    Le temps qui est si pesant
    Le temps qui n´existe pas

    François Béranger, ‘profiter du temps’ 2002.

  10. .
    Ayant relu hier soir une bonne partie du « Temps retrouvé » de Marcel Proust, (la fin de la Recherche), je suis cette fois-ci davantage frappé par la justesse de ses idées qui m’avait échappée avant… A savoir que l’essence du souvenir est éternité, et plus précisément les éléments intemporels qui s’en dégagent finissent par se libérer de la simple biographie pour devenir abstraits, pour s’engager sur le chemin d’une certaine formalité épurée, d’une « sublimation » au sens esthétique, et que pour fixer, pour conserver cette efflorescence de la vie il fallait l’incorporer à une oeuvre d’art..

    Cela pourrait être rapproché de la formule de Buffon, à savoir que le style c’est l’homme ; en cherchant le style on trouve l’homme parce qu’il participe à la fois de la biographie et de quelque qualité formelle de la pensée… : Le souvenir passe du concret à l’abstrait et l’analyse du style ferait le chemin inverse.

    En contre-champs, Bergson et le problème de la durée. Bergson finit simplement par gommer l’origine du souvenir, effacé par la répétition de l’apprentissage. Il tente d’appréhender le temps dans le sentiment de la durée, cette sensation de durée impalpable et purement phénoménologique.

    (A. Breton, devise : Je cherche l’or du temps)

    Mais Freud rejoint Proust lorsqu’il pose que l’inconscient ne connaît ni la négation ni le temps, ce qui y réside étant atemporel.

    Il y a malgré tout ici une incidence, une interférence, un rapport avec la culture judéo-chrétienne à savoir que le Christ incarne la jonction entre l’immanence et la transcendance, le temporel et l’éternel, l’instant et infini. Toute la chrétienneté essaie de franchir ce gouffre entre le particulier et l’universel, de tenir ces deux bouts. Il s’agit d’une dialectique bien particulière à l’Occident.

    Quand au sentiment actuel de la durée il est catastrophique. Il est haché par le HFT, oblitéré quand on se fait expulser, évacué lorsqu’on en reste au stade esthétique de Kierkegaard ou lorsqu’on s’évade par tout autre moyen (paradis artificiels). L’angoisse rétrécit le champs de conscience.

    L’idée de cycles en économie et ailleurs est une pure négation du temps puisqu’elle aplatit toute la dialectique chrétienne par exemple, pour retrouver un temps égyptien j’allais dire, pour se complaire dans l’illusion que le temps répétitif actualisé annule la flèche du temps entropique. Comme disait Nietzsche, il s’agit d’un temps animal :

    « Betrachte die Herde, die an dir vorüberweidet: sie weiß nicht, was Gestern, was Heute ist, springt umher, frißt, ruht, verdaut, springt wieder, und so vom Morgen bis zur Nacht und von Tage zu Tage, kurz angebunden mit ihrer Lust und Unlust, nämlich an den Pflock des Augenblicks, und deshalb weder schwermütig noch überdrüssig »

    Observe le troupeau qui passe en broutant: Il ne sait rien d’hier ni d’aujourd’hui, saute alentours, mange, se repose, digère, saute à nouveau, et ainsi du matin jusqu’à la nuit et au jour le jour, d’humeur volatile, car attaché au piquet de l’instant et par conséquent ni triste ni mécontent.

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