Pour le retour de « l’interventionnisme » dans le discours, sinon la pratique politique, par Michel Leis

Billet invité.

Une suite au billet Prendre le taureau par les cornes

Depuis plus de trente ans, les partis de pouvoir se sont convertis à un discours gestionnaire qui se veut à l’image des pratiques de l’entreprise, supposées être plus efficaces dans l’allocation des ressources et en termes de résultat. L’un des principaux effets a été l’unification du langage entre le monde politique et le monde économique, ce qui a favorisé l’interpénétration des idées. Les politiques se sont choisi la prospérité économique comme principal indicateur de l’efficacité de leur action, pourtant, les programmes menés dans ce cadre sont marqués par les contraintes :

  • Une partie des leviers d’action a été déléguée aux acteurs du privé ou à des institutions dont les politiques n’ont plus de contrôle. Le pouvoir politique est devenu dépendant de la bonne volonté des acteurs économiques. Chaque nouvelle règle doit être âprement négociée, l’action politique sort du champ démocratique et reflète de plus en plus l’expression d’intérêts particuliers.
  • Les groupes de pression en mesure de contrebalancer ce déséquilibre se sont progressivement affaiblis et n’ont pas les mêmes capacités de négociation que les grands acteurs économiques.
  • L’unification du langage facilite l’établissement d’un consensus entre le pouvoir politique et le monde économique au détriment des besoins d’une majorité de citoyens.

Force est de constater que les résultats ne reflètent aucune des intentions initiales. La réussite apparente des entreprises qui a servi de référence à l’action politique est liée à des critères de résultats, d’efficacité et de temps qui ne sont pas pertinents pour la chose publique. Les partis politiques, en négligeant les conditions de la formation de la richesse, en laissant ouverte la question de sa répartition, en n’apportant qu’une attention limitée aux biens communs, à la cohésion sociale et au gaspillage des ressources naturelles, n’ont pas été à la hauteur des enjeux. La succession de catastrophes économiques et techniques que nous venons de vivre est la traduction dans les faits des limites de ce discours. L’évidence du changement s’impose à tous.

Il est urgent que le monde politique engage un débat sur la nature de ce changement, qu’il prenne ses responsabilités en affirmant clairement la prééminence du politique sur l’économique. Trente ans d’appauvrissement du discours rendent aujourd’hui une partie de ce débat indicible.

Réintroduire les mots dirigisme et interventionnisme dans le débat public, sinon dans la pratique n’est pas une demande anecdotique ou de pure rhétorique. Élargir le vocabulaire, c’est sortir le débat politique de l’état d’asphyxie dans lequel il est progressivement entré et remettre en cause le rapport de force qui s’est instauré avec le monde économique. Il est de la responsabilité du monde politique de définir les orientations en de se donner le moyen de les tenir, y compris de manière coercitive. Formuler cette simple possibilité serait un pas de géant dans le dépassement de la crise actuelle.

 

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