Changement de paradigme (5) : et maintenant ? que vais-je faire maintenant ?, par El JEm

5ème billet invité de la série par El JEm. La première partie est ici, la seconde ici, la troisième ici, et la quatrième, ici.

Aujourd’hui, dans une grande partie du monde, et en premier lieu en Europe, le paradigme de la démocratie a été abandonné au profit de celui de la société de marché. Le problème est qu’il s’avère que ce nouveau mode d’organisation de la communauté est dramatiquement inefficace : il crée des déséquilibres immenses, fait prendre des décisions erronées (crises financière, économique, sociale, environnementale, citoyenne, etc.) et conduit à la dégradation même de la communauté. Il ne s’agit pas de dérives que l’on pourrait corriger mais bien du résultat des principes mis en œuvre : la main invisible du marché, l’autorégulation, les meilleurs créateurs de richesse, l’effet de ruissellement, etc. : tous ces principes sont erronés (cf. CP1) et ont de plus été dévoyés, c’est à dire mis au service de quelques uns (cf. CP4).

De plus, qu’elles qu’aient été les organisations politiques, nous avons vécu littéralement en dévorant les ressources naturelles : la totalité de ce que nous avons développé ainsi que nos modes de vie nécessitent des quantités prodigieuses d’énergie et de matières et tout est organisé en flux tendus, interdépendants. Si ces ressources (: pétrole[1], eau, terre arables, minerais (ex. : terres rares), etc.) deviennent insuffisantes, que se passera t il ? Et il ne s’agit pas de prix mais bien de quantités.

Aborder la pénurie de ressources vitales avec le paradigme de la société de marché, prônant la concurrence, est suicidaire.

Malgré ces résultats catastrophiques et une inédaquation totale à la situation de crise quantitative à venir, les individus actuellement en position de décider pour la communauté (pouvoirs politique, économique et financier) semblent incapables de percevoir leur erreur. Bien au contraire, ils proposent plus de société de marché. Cette réponse semble insensée mais elle est en fait logique puisque qu’elle correspond d’une part à leur croyance (considérée comme la vérité, car le monde est perçu à travers le prisme de cette croyance, cf. CP2) et d’autre part à leurs intérêts (qui ne sont pas toujours financiers : ego, statut social, sentiment d’agir pour le bien de tous, etc. : nombeux sont ceux qui se sentent la vocation ou voient l’intérêt d’être berger). C’est agir différemment qui leur semble insensé. Et l’histoire des changements de paradigme montre que la plupart d’entre eux agiront ainsi jusqu’à leur mort (cf. Max Planck, CP4).

Présenter des propositions de changement aux pouvoirs en place est donc inutile : ces propositions seront successivement ignorées, ridiculisées puis violemment combattues, si elles viennent à générer un vrai danger pour eux. Persuadés de détenir la vérité, d’être les mieux placés pour décider et animés de plus par la volonté de rester au pouvoir, les dirigeants (pouvoirs politique, économique, financier, etc.) ne retiendront que les solutions qui correspondent à leur idéologie (et qui, accessoirement, leur permettent de conserver leur position dominante au sein de la communauté). C’est à dire des solutions qui ne résolvent pas fondamentalement les problèmes rencontrés.

Donc, avant toute chose, ce qu’il faut proposer de réorganiser ce sont les modes de prise de décision des questions communes, c’est à dire l’organisation du pouvoir politique ( : « changer de maître » au sens de Humpty Dumpty, cf. CP4).

Ce ne sont pas les pouvoirs économiques et financiers qu’il faut changer, c’est le pouvoir politique.

Seule une nouvelle organisation politique, plus adaptée aux besoins de la communauté et ayant intégré la nature erronée du cadre actuel, pourra ensuite mettre en place les changements dans toutes les sphères de la communauté ( : finance, économie, monnaie, propriété privée, répartition des richesses, spéculation, possibilité de s’extraire de la communauté, paradis fiscaux, etc.).

Cependant, un changement de paradigme (dans quelque domaine que ce soit) nécessite d’une part que le système en place ne soit plus capable de fournir les outils théoriques et pratiques nécessaires à la résolution des problèmes posés ( : ses erreurs sont visibles et le système ne peut les justifier) et d’autre part qu’il y ait une alternative jugée crédible, capable de présenter des solutions plus efficaces. En l’absence d’une telle alternative, le système en place perdure.

L’inefficacité de l’organisation politique actuelle est aujourd’hui avérée, même si cela est bien sûr contesté par ses défenseurs, qui jugent que ce n’est pas leur théorie qui est fautive, mais tels ou tels éléments extérieurs qui ne lui permettent pas de s’exprimer correctement, etc.

En revanche, il n’existe pas de nouvelle proposition alternative considérée, au moins potentiellement, comme plus efficace, c’est à dire présentant un argumentaire théorique crédible et adapté aux besoins de la communauté.

En l’absence de nouveau mode d’organisation politique, ceux qui veulent sortir du système actuel proposent un retour à des paradigmes dépassés ( : pouvoir religieux et dictature, cf. CP3). Avec le temps, on a oublié les côtés négatifs qui avaient amené à les abandonner et on a embelli leurs côtés positifs. Ici ou là, c’est le retour des régimes autoritaires nécessaires à la remise en ordre du monde ou encore celui d’un pouvoir religeux qui remettrait lui aussi le monde sur le droit chemin, celui de l’ordre divin. Et, comme dans le passé, il n’est pas impossible que les deux s’associent. Il est par ailleurs probable que la société de marché se servira de ces tentatives pour consolider ses positions, en les utilisant comme repoussoir à tout changement : « c’est moi ou le retour au moyen-âge ».

Mais, à part les communautés qui ont particulièrement souffert de la Démocratie puis de la Société de marché (par exemple les communautés colonisées qui, dans les faits, n’ont quasiment jamais connu la liberté tant vantée par ces deux paradigmes), il n’y pas grand monde à souhaiter un tel retour en arrière.

Pour ce qui nous concerne, ne pourrions-nous pas retourner à la Démocratie ?

Non, car la Démocratie est aussi un paradigme dépassé.

Tout d’abord, c’est un fait : elle a été remplacée par la société de marché, ce qui signifie d’une part qu’elle a insuffisamment répondu aux besoins de la communauté et d’autre part que la société de marché a été perçue, dans son principe, comme une amélioration. Si cela n’avait pas été le cas, il aurait été impossible aux tenants de la société de marché de prendre le pouvoir, quelle qu’ait été l’énorme quantité d’énergie dépensée pour convaincre.

L’insuffisance de résultat de la Démocratie pourrait être portée au compte de ses dérives car il y a loin entre les belles idées de départ et les pratiques à l’arrivée. Mais, comme pour la société de marché, son échec est avant tout le résultat des principes mis en œuvre et pas uniquement de dérives que l’on pourrait corriger.

La Démocratie s’est construite en opposition aux deux systèmes précédents ( : pouvoir religieux et dictature) en proposant des changements radicaux dans la manière de concevoir le monde et l’organisation de la communauté : la liberté de penser, le principe d’égalité et la prise de décision par la majorité. Les communautés humaines y ont adhéré car ces propositions répondent à des désirs fondamentaux des individus.

La Démocratie n’est cependant pas « la fin de l’Histoire » quoiqu’en ait dit certains de ses défenseurs[2]. Car ce qui a constitué à l’époque une évolution considérable a été intégré puis dépassé par des propositions encore plus avancées : la société de marché a proposé d’étendre la liberté de penser à la liberté d’action et a d’autre part proposé d’ouvrir à tous le pouvoir présenté comme concentré dans les mains de quelques uns ( : les dirigeants élus par la majorité des votants) en incluant chaque individu de la communauté dans le processus de décision politique ( : par le transfert des décisions politiques au marché, c’est à dire, théoriquement, à tous). Les individus y ont adhéré car ces propositions répondent à des désirs fondamentaux.

La société de marché ne s’est pas opposée à la Démocratie mais s’est constituée comme son prolongement. Et c’est un des éléments qui expliquent pourquoi cette transition de pouvoir n’a pas été une révolution violente.

Et, en effet, la décision par la majorité pose problème : est-il justifié qu’une majorité (quelle qu’elle soit) puisse imposer sa décision à une minorité (quelle qu’elle soit) ? Autrement dit, l’argument du nombre est-il suffisant pour légitimer une décision politique ?

Une des conséquences négatives d’un tel système est que les groupes constituant la communauté restent dans des rapports de domination : la Démocratie maintient le principe de domination des paradigmes précédents mais y apporte simplement une autre justification. Ces groupes ne sont donc pas incités à s’entendre mais plutôt à atteindre la majorité pour pouvoir imposer leur point de vue aux autres : la mécanique même de la démocratie pousse à l’opposition et non pas à la compréhension des points de vue de tous.

Actuellement, dans différents pays (ex. : Egypte), la majorité utilise son droit démocratique pour imposer aux minorités une organisation de la communauté selon des préceptes religieux. C’est démocratique, mais est-ce acceptable ?

Ceci ne s’applique pas seulement aux pays lointains (qui n’auraient pas bien compris les principes de la Démocratie) : en Europe, est-il acceptable qu’une majorité ait pu imposer aux minorités un changement politique majeur, la société de marché, qui plus est en inscrivant ce choix politique dans un cadre quasi irréversible ? Alors même que cela a bafoué les droits les plus élémentaires des individus, comme par exemple le principe d’égalité (la société de marché étant inégale dans son principe, cf CP3) et a généré des transferts de pouvoirs politiques au marché, sur lequel la plupart des membres de la communauté n’ont en fait aucune prise ?

Le droit de la majorité à décider pour tous a été une grande avancée à l’époque, mais est aujourd’hui devenu insuffisant pour gérer les questions politiques car elle est inefficace pour représenter la diversité des intérêts des membres de la communauté.

Par ailleurs, pour déterminer qui représentera cette fameuse majorité, il est nécessaire de tenir une élection, qui est le seul moment démocratique car ensuite le pouvoir n’appartient plus au peuple mais aux élus, jusqu’à l’élection suivante. Dans les faits, la Démocratie n’est même pas le droit de la majorité à décider pour tous mais le droit de quelques uns, choisis par la majorité, à diriger les autres. En cela, la Démocratie ressemble plus à la capacité que se donne la communauté de choisir sa dictature pour une période donnée qu’à une participation de ses membres aux décisions politiques.

La tenue d’élections génère des organisations dédiées aux élections et au pouvoir, les partis politiques. Et il y a de nombreux effets secondaires indésirables à cette organisation de la communauté. Par exemple, ces partis (l’organisation et les individus qui la composent) ont des agendas et des intérêts qui ne coïncident pas toujours avec ceux de la communauté. Or ils sont « juge et partie », puisqu’ils sont chargés d’organiser les règles qui s’appliqueront à eux-mêmes (conflit qui n’a jamais été résolu par quiconque et on voit mal comment les partis politiques y feraient exception). De même, l’élection étant le cœur de la mécanique de distribution du pouvoir, ce moment concentre toutes les convoitises ( : qui arrive à le capter accède au pouvoir) et toutes les dérives, commises au nom de l’intérêt supérieur de la communauté, bien sûr. Il ne s’agit pas seulement d’une surenchère de promesses jamais tenues (les partis politiques adoptant les mêmes stratégies marketing des produits de consommation de masse, avec des arguments de vente ciblant tel ou tel segment de marché) mais aussi parfois de véritables escroqueries lors des élections.[3]

Mais surtout, les partis politiques, et notamment leurs dirigeants, constituent un centre décisionnaire détenu par un petit groupe, qu’il est alors facile d’influencer compte tenu des tensions engendrés par le moment crucial de l’élection et des besoins de financement nécessaires pour disposer d’une force de frappe supérieure à celle de l’adversaire (dans le cas des USA, « la plus grande démocratie du monde », les montants engagés lors d’une élection sont aujourd’hui effarants : plusieurs milliards de dollars)[4]. Cette centralisation du pouvoir facilite son dévoiement.

En achetant les médias de masse, les capitalistes et leurs gestionnaires (cf. CP4) ont non seulement acquis un moyen de diffuser leurs croyances et défendre leurs intérêts mais aussi un pouvoir d’influence direct sur les groupes au pouvoir, pour soutenir tel candidat ou descendre tel autre.

De plus, après avoir aligné les intérêts des dirigeants d’entreprise sur les leurs (notamment au moyen des stock options), les capitalistes et leurs gestionnaires ont fait de même avec les dirigeants élus, non seulement en les finançant, mais aussi en les intégrant dans leur groupe : il est aujourd’hui hallucinant de constater combien de dirigeants élus de très haut niveau (y compris des chefs d’état) sont présents dans les conseils d’administration ou deviennent consultants des plus grand groupes industriels ou financiers à la suite de leur mandat (et parfois même avant)[5]. Il est à noter que dans l’idéologie de la société de marché (à laquelle ils adhèrent), ce mélange des genres est perçu comme positif ( : ils intègrent « la vraie vie » [6]) et non pas comme une trahison de la Démocratie. L’argumentaire théorique (liberté d’action, participation de tous aux décisions politiques, …) est là pour justifier leur choix, auprès des autres mais aussi d’eux-mêmes.

L’attractivité de son argumentaire théorique et l’intérêt de groupes clés de la communauté à y adhérer explique pourquoi la Démocratie s’est transformée d’elle-même en Société de marché, plus précisément en Démocratie de marché, qui adopte le fonctionnement de la société de marché pour les points qui intéressent les capitalistes et leur gestionnaires et conserve celui de la Démocratie pour les autres sujets, sur lesquels se concentrent alors les partis politiques ( : mœurs, morale, culture, etc.), chaque groupe conservant ainsi ses positions dominantes au sein de la communauté.

Tout ceci a engendré une désaffection progressive du fonctionnement de la Démocratie, visible par exemple dans la confiance et l’estime attribuée au personnalités politiques[7] ou encore dans les faibles taux de participation aux élections (ce qui rend la Démocratie encore moins efficace pour traiter les problèmes de la communauté).

Comme pour la société de marché, c’est le système qui est en cause car il génère de nombreux effets secondaires indésirables et ne favorise pas les plus vertueux.

Si l’on veut sortir de la société de marché, il faut aller au delà de la Démocratie.

À quoi pourrait ressembler la prochaine étape de l’organisation politique de la communauté ?

On peut émettre quelques idées en observant l’évolution des paradigmes politiques :

  • Le pouvoir religieux a justifié sa légitimité politique par sa source divine, supérieure aux humains.
  • La dictature (prise au sens large, cf. CP3) s’est justifiée par la supériorité d’une élite autoproclamée (fort vs. faible, noble vs. roturier, blanc vs. noirs, hommes vs. femmes, etc.).
  • La Démocratie a considéré que le nombre justifiait le pouvoir : la majorité décide qui dirige.
  • La société de marché propose de ne pas avoir d’organisation de décision et de laisser le marché (= les acheteurs et les vendeurs) faire mécaniquement apparaître les orientations politiques (cf. CP3).

Même si cette évolution, qui s’effectue sur un temps long, n’est pas aussi tranchée car il y a par exemple des associations entre paradigmes et parfois des retours en arrière, on peut interpréter ce mouvement ainsi : détenue au départ par un être supérieur aux humains (pouvoir religieux), la légitimité du pouvoir est prise par les humains et est d’abord accaparée par quelques uns (dictature), puis pris par la majorité (démocratie) et est enfin confiée au plus grand nombre (société de marché).

Cette évolution montre que les moteurs qui induisent l’adhésion des individus, et donc les changements, sont une recherche constante de liberté et de participation aux décisions communes.

S’il existe de nombreux individus qui se sentent la vocation (ou voient l’intérêt) d’être berger, il semble que les autres aient quelques difficultés à vivre avec l’idée d’être des moutons.

(Bien sûr, les avancées promises ne sont pas toujours obtenues : la société de marché n’a pas conduit à la libération qu’elle promettait, mais a transféré le pouvoir confié aux élus par la majorité à des intérêts privés, avec une aliénation à la consommation et une soumission au travail. Le petit bond en avant qu’avait fait miroiter la société de marché s’est avéré être un retour en arrière. )

Cette évolution vers plus de liberté et de participation est progressive : les individus avancent pas à pas pour s’extraire à chaque fois du système politique qu’ils subissent et chaque pas leur permet d’envisager le suivant. Le système qui était perçu comme nouveau (« révolutionnaire ! ») lors de son adoption montre ses limites et devient à son tour dépassé car il a été conçu pour une situation donnée, qui a elle-même évolué. Cette évolution de la communauté est principalement liée à l’acquisition du savoir, c’est à dire l’éducation et à l’accès à l’information, qui se fait aussi progressivement. Génération après génération, l’acquisition du savoir devient chaque fois plus important jusqu’à aboutir à un désir d’émancipation du pouvoir en place, qui n’est plus forcément perçu comme légitime, ni efficace : on peut tenter de le comprendre, on peut se comparer à lui et donc s’affirmer vis-à-vis de lui.

Ceci ne s’applique pas seulement en politique, mais dans toutes les sphères humaines. Par exemple, aujourd’hui, le « modèle paternaliste » du médecin est dépassé et est progressivement remplacé par un nouveau paradigme nommé « modèle délibératif », dans lequel le patient n’est plus considéré comme un ignorant n’ayant aucun mot à dire devant l’expert qui sait mais a la possibilité d’exercer son jugement et d’évaluer si le traitement proposé est acceptable, compte tenu de sa spécificité individuelle.

De même, pour la « génération Y » l’autorité n’est pas toujours synonyme de compétence et n’est donc pas acceptée par nature[8]. (« Qu’est-ce qui te donne le droit de te croire au dessus de moi ? Tu te crois supérieur parce que tu es mon supérieur ? »[9]).

C’est ce qui se passe avec la Démocratie : le modèle paternaliste du médecin est dépassé, celui du dirigeant légitimé par le vote de la majorité des votants est en passe de le devenir.

L’avenir n’est pas à plus d’autoritarisme ou de dirigisme. Croire qu’il peut y avoir un dirigisme éclairé est en soi une acceptation du dirigisme, une acceptation de l’idée que certains ont le droit de décider de la vie des autres. Chacun se voit déjà en haut de l’affiche, car s’il veut diriger c’est pour de bonnes raisons, mais le problème vient bien sûr du fait que les autres ont aussi leurs « bonnes raisons » et qu’ils voudront vous les imposer.

Ceux qui proposeront ce type d’organisation de la communauté seront par ailleurs balayés par ceux qui proposeront plus de liberté (et qui, comme cela a été le cas avec la société de marché, se serviront éventuellement de cette attractivité dans le discours pour faire passer leurs propres intérêts et conforter leur positions au sein de la communauté).

Bien au contraire, il faut adopter un système qui refuse la domination par principe, car c’est ce qui correspond à un désir fondamental des indidivus et par ailleurs c’est le cœur des problèmes politiques rencontrés par tous les paradigmes précédents (conduisant à l’accaparement du pouvoir). C’est à dire un système qui ne permette pas à quelques uns, ni même à la majorité, d’imposer aux autres des restrictions de leurs droits fondamentaux. Un système qui entraîne mécaniquement, c’est à dire par son organisation même, la prise en compte des intérêts de l’ensemble des groupes de la communauté.

De tels systèmes politiques ont déjà été imaginés et même expérimentés. On les retrouve par exemple dans la sociocratie : en dehors d’une organisation participative de la communauté, ce système introduit l’élection sans candidat et surtout la prise de décision par consentement. Ce n’est pas du tout une idée théorique, car la sociocratie est même une forme de structure légale pour les entreprises.

De la même manière, il faut dégonfler les enjeux et les tensions engendrées par le moment du vote, en imaginant d’autres systèmes, complémentaires ou alternatifs.

Il faut aussi qu’un contrepouvoir réel soit installé au sein même du pouvoir ( : en donnant carrément aux opposants le pouvoir de contrôle, c’est à dire l’accès direct aux informations ?).

Il faut aussi imaginer comment sortir du cadre et des enjeux de la courte durée des mandats, qui rend myopes tous les dirigeants. Au lieu d’un assemblée nationale et d’un sénat : constituer une chambre du présent (chargé de veiller aux intérêts actuels) et une autre du futur (chargé de veiller aux conséquences à long terme), chaque décision devant être validée par les deux.

Bien sûr, interdire le cumul et le renouvellement des mandats.

Etc.

Cette lutte contre les positions dominantes dans les décisions politique doit ensuite être déclinée dans tous les autres aspects de la vie : économie, information, etc. avec des mécanismes qui les orienteront dans le sens du bénéfice perçu par la communauté et non pas par les individus, comme c’est le cas actuellement [10].

Il faut passer de l’idée, fausse, selon laquelle « les vices privés font la vertu publique » [11] à l’inverse, c’est à dire : « la vertu publique fait la vertu privée ».

C’est, selon moi, dans cette direction qu’il faut chercher le nouveau paradigme.

Il nous faut être ni oppresseur, ni opprimé. Refuser la domination, sortir de l’âge animal.

Utopique ?

Ce qui est utopique, c’est de croire que la société de marché et la démocratie vont résoudre les problèmes qu’elles ont créés. C’est de croire que, dans un monde où les ressources vitales sont limitées, l’appétit sans fin de quelques uns n’aboutira pas à une confrontation majeure.

Par contre, il ne fait nul doute qu’un tel changement ne se fera pas en quelques jours. Mais changer de paradigme ce n’est pas un sprint c’est une course de fond qui peut durer très longtemps, le temps nécessaire aux idées nouvelles de se construire, de se propager, de faire leurs effets et aussi « parce que ses opposants finissent par mourir, et qu’il naît une nouvelle génération à qui cette vérité est familière ». Les changements de paradigme ont toujours été longs, en science (Copernic : 80 ans, Einstein : 20 ans, Semmelweis : plus de 30 ans, etc. ) comme en politique ( : le « Manifeste du Parti communiste » de Marx et Engels paraît en 1848, la « Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations », une des bases de la société de marché, d’Adam Smith est publié en 1776, …).

Alors autant commencer tout de suite.

 


[1] NB : je partage le constat de JM Jancovici, mais pas du tout sa solution, qui est à mon sens tout aussi destructrice, est encore une fois basée sur la recherche d’une solution technologique à un problème avant tout politique.

[2] « la Démocratie est le pire des régimes, à l’exception de tous les autres » selon Winston Churchill. On retrouve là le TINA (« there is no alternative ») cher à Margaret Thatcher, qui vise à interdire toute réflexion sur le point de vue présenté. Cela montre aussi comment les croyants sont dans l’impossibilité de dépasser le cadre de leur paradigme : le monde étant perçu à travers son prisme, il est « la réalité » perçue, donc indépassable.

[3] Remarque : ce texte a été en grande partie écrit il y a déjà quelques mois et n’est pas une réaction à la lamentable affaire de l’UMP, qui est cependant l’exemple type de cet effet secondaire de la Démocratie. Ces dérives sont apparemment présentes dans tous les partis (de manière plus ou moins brutale : entrisme, faux électeurs, trucage des votes, arrangement à l’amiable, etc.) car liées au système et pas aux choix politiques : tous sont soumis à la même tension et donc aux mêmes dérives. Il est par contre une remarque rarement, voire jamais, présentée à ce sujet : les partis politiques eux-mêmes ne croient pas en la Démocratie. D’une part parce que les principaux partis français ont découvert la démocratie interne il y a peu. De plus, ces carambouilles impliquent un nombre très conséquent d’élus et de militants et n’est pas un phénomène dû à quelques brebis galeuses. Et lorsqu’elles sont connues, elles ne suscitent que très peu de protestation (les coupables et les responsables sont, sauf quelques exceptions, maintenus en place). Or, on voit mal comment des individus ayant aussi peu d’intérêt pour les principes fondateurs de la Démocratie vont, une fois élus, se comporter différemment.

[4] Campagnes à 2,6 milliards pour Barack Obama et Mitt Romney : « Barack Obama et Mitt Romney ont dépensé 2,6 milliards de dollars dans la course à la Maison Blanche. Mais si on prend en compte la campagne pour le renouvellement du Congrès, on arrive à la somme record de 6 milliards de dollars. »

[5] Pour ce qui concerne l’Europe, cf. « Blair Inc. », Le Monde Diplomatique, novembre 2012 (« l’ancien dirgeant travailliste dispense ses bons conseils à la banque d’affaire américaine JP Morgan, à l’assureur Zurich Financial Services, au fonds d’investissement d’Abu Dabi, ainsi qu’à une multitude d’institutions financières internationales et d’États – avec une prédilection pour les oligarques et les kleptocrates du Proche Orient, d’Afrique et de l’ancienne Union Soviétique ») ; « Le chat de Felipe González », Le Monde Diplomatique, août 2012 (« l’ancien chef de gouvernement José Maria Aznar, devenu consultant de luxe, se partage désormais entre News Corp., l’empire de Rupert Murdoch, et Endesa, la multinationale de l’électricité. Son prédécesseur, Felipe González, s’est reconverti en conseiller du groupe Gas Naturl Fenosa. Mention spéciale à l’ancienne ministre socialiste Elena Salgado, promue conseillère de Chilectra, la filiale chilienne d’Endesa, celle-là même qui saccage l’environnement en Patagonie. » ou encore « Gazprom : la reconversion de M. Schröder scandalise la Pologne », Le Monde, 13.12.2005 (« Le président du Bundestag, le chrétien-démocrate Norbert Lammert, a déploré que l’ancien chancelier ait agi de telle sorte à « laisser planer un doute sur un lien entre son engagement politique et ses intérêts particuliers »).

[6] Le combat pour la « réalité » (cf. la propagande de ceux qui connaissent la « vraie vie », le « vrai travail », etc.) est primordial. Celui qui l’accapare, c’est à dire qui réussit à introduire dans la tête des autres qu’il représente la « réalité » n’a plus besoin d’argumenter, car ses adversaires sont disqualifiés (ce sont des « utopistes », de « doux réveurs », etc.). Pourtant, les arguments avancés par les adeptes de la Société de marché semblent eux mêmes sortis tout droits d’un conte de fée : main invisible du marché, autorégulation, vices privés faisant les vertus publiques, etc. il faut vraiment y croire pour l’admettre. Au moyen-âge, il paraissait sensé et très sérieux de juger des cochons (l’exécution était publique et solennelle, quelquefois l’animal paraissait même habillé en homme), ce qui nous semble risible aujourd’hui. Mais on peut parier que nos descendants riront tout autant de nous en nous imaginant, le nez en l’air, suivant la main invisible du marché.

[7] Les députés se classent dernier (34% d’opinions favorables) sur les quinze activités professionnelles présentées (cf. http://www.ifop.com/?option=com_publication&type=poll&id=1396).

[8] « Une génération qui ne supporte pas l’autorité : les « Y-ers » ne respectent en effet pas l’autorité et la hiérarchie. En revanche, ils vouent un culte sans limite aux compétences. Habitué à avoir été impliqué dans beaucoup de décisions (familiales ou non) depuis son enfance, le jeune de la génération Y ne supporte pas que l’on lui impose des décisions sans lui avoir fait prendre part à la discussion ». La génération Y dans le monde de l’entreprise

[9] Stupeflip, « à bas la hiérarchie » (2002)

[10] Quelques idées concrètes seront proposées dans le prochain texte

[11] Bernard Mandeville, La Fable des abeilles (1705)

 

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