Ce que le « bon sauvage » aurait eu à nous dire sur la propriété, par Bertrand Rouziès-Léonardi

Billet invité.

Faisons notre Proudhon de comptoir. Le mal se loge dans la propriété. J’en veux pour preuve ceci que la propriété a résisté à des millénaires de stigmatisation acharnée par les philosophes, les prêtres et les moralistes coalisés, dont certains étaient eux-mêmes propriétaires, comme si, par quelque ruse ultime, elle les avait possédés. Il faut désancrer l’homme des profondeurs du sol pour qu’il évolue à sa surface en l’endommageant le moins possible. Les agriculteurs, qui travaillent le sol, sont précisément les dernières personnes que nous devions instituer propriétaires. J’ai déjà évoqué cet argument démiurgique du « j’ai façonné ce pays » avancé par le colon des Paravents de Genet en guise de justification des abus qu’il y commet. L’agriculture est déjà en soi une violence faite à la terre nourricière, que réactive sans cesse dans le discours érotique la métaphore inusable et omniprésente du sexe de la femme labouré par le soc viril. C’est aussi une violence faite aux sociétés (Abel vs Caïn, Rousseau et la délimitation du champ comme origine de l’inégalité entre les hommes). Un jardinier de l’Éden a-t-il besoin de se sentir propriétaire pour bien faire son travail de sélection, d’amendement et d’embellissement ? Si oui, c’est que quelque chose d’autre l’anime, qui a nom « cupidité ».

Il faut désancrer l’homme des profondeurs du sol pour qu’il évolue à sa surface en l’endommageant le moins possible.

Martine Mounier me reprend sur un énoncé potentiellement criminogène : « Sauf que ce sont les peuples les plus ancrés à leurs racines territoriales qui permirent longtemps à la vie de s’épanouir en étant protégée des démons de l’extra-territorialité cupide et ravageuse. Sauf que les millions de petits agriculteurs qui luttent de par le monde pour quelque lopin de terre luttent aussi pour faire perdurer des îlots de localité bienveillante au milieu d’un monde globalisé en lévitation iphonique. Sauf que les indépendantistes ont parfois réussi à préserver pour le bien de tous des paysages contre le massacre de promoteurs particulièrement « désancrés ». Sauf que les Indiens d’Amérique du Nord conjuguaient une trilogie qui vous [semblera] parfaitement impossible : une terre, une propriété, un bien universel. »

Mais peut-on comparer ces propriétés symbiotiques à la propriété parasitaire telle qu’elle est définie par notre droit ? La trilogie mentionnée par Martine n’existe plus en Amérique du Nord. Les réserves, réserves-prisons, réserves-sanctuaires, invention de l’homme blanc, sont le seul régime d’occupation du sol que connaissent les Amérindiens contemporains, dont les ancêtres nomades furent sédentarisés de force. C’est un régime obsidional. Je ne parlerai pas des tribus sédentaires ou semi-sédentaires, qui, très souvent, furent déportées dans, plutôt que transférées vers, des territoires choisis avec tout le discernement qu’on imagine par les gouvernements américain et canadien (voir les tribulations des Creeks ou des Iroquois). Ce régime de la peau de chagrin cartographique se stabilisa quand toutes les terres arables et les ressources minières eurent été prospectées et réparties en concessions. J’ai eu l’occasion de visiter une de ces réserves durant l’été 1999 en compagnie d’un juge qui en a vu passer pas mal, des Amérindiens, celle des Nez-Percés, dans l’Idaho, célèbre pour la résistance héroïque de son chef Joseph en 1877. Ses occupants tentent, avec les moyens du bord, de conserver les restes d’une culture que l’Indian Reorganization Act de 1934 (une autre idée salutaire de la présidence Roosevelt) a certainement sauvée de la disparition, tout en courant après le leurre de l’American way of life, avec pavoisement de rigueur des baraques et mobile homes miteux durant la fête nationale, la bannière étoilée claquant dans le vent. D’autres tribus, comme celle des Arapahos, s’en sortent « mieux » : elles détournent le système capitaliste qui les a subjuguées en ouvrant des casinos qui font les poches des descendants de leurs affameurs. Le sens de la propriété terrienne des Indiens des Grandes Plaines et de leurs voisins canadiens, avant l’ère des déplacements et des regroupements, n’avait strictement rien à voir avec notre sens de la propriété. Chez les Iroquois du Canada, par exemple, nation semi-sédentaire, les terres cultivées appartenaient aux femmes mais étaient cultivées en commun. Les Arapahos, en 1866, année qui vit la relance de l’expansion pionnière vers l’Ouest, avaient la cavalerie légère la plus nombreuse du monde. Ils auraient pu passer entre les forts et conquérir l’est des États-Unis, mal remis de la guerre civile, dans une chevauchée digne de l’épopée mongole. Ils n’en firent rien. Les tribus indiennes guerroyaient à la façon des Bédouins, en opérant des razzias. Leur objectif n’était pas d’ajouter une province à leur immense territoire à des fins d’exploitation intensive. Elles étaient parfaitement conscientes des fragilités de l’écosystème où elles évoluaient et, bien que dispersées, en temps de paix, en bandes itinérantes peu susceptibles d’épuiser les ressources d’un lieu de campement, elles se donnaient généralement pour règle de ne pas dépasser la cinquantaine d’individus par « village ». La chasse industrielle au bison menée par les Blancs les a contraintes d’abord à entrer dans le système marchand en position de faiblesse pour acheter de quoi compléter leur ordinaire, puis à se mettre dans la dépendance du gouvernement fédéral pour survivre (c’était le cas des Indiens Niitsitapi de la Confédération Blackfoot dès les années 1850).

C’est notre régime d’appropriation du sol et du sous-sol qui s’impose partout, et c’est celui-là seul que je condamne, parce qu’il est un viol. Il exerce sur nous une telle fascination qu’il nous a longtemps fait rechercher des traces de vie évoluée dans les « canaux » martiens et dans les meurtrissures géologiques un peu trop rectilignes, comme si civilisation rimait avec chambardement. On peut occuper comme locataire le sol ou le bien d’autrui et prendre plaisir à le travailler (en douceur), à l’embellir (c’est permis). J’embellis l’appartement que je loue par petites touches, que le prochain locataire effacera sans doute, mais je ne m’en fais pas un cauchemar, s’il s’y sent à l’aise comme je m’y sens à l’aise. Une maison, une terre n’en seront pas plus belles si elles m’appartiennent en propre. Je pourrai certes les transformer à ma guise (quoiqu’il y ait des normes à respecter dans les aménagements extérieurs et intérieurs), selon mon bon vouloir de tyran domestique, mais cette relative liberté d’action est souvent (je ne dis pas tout le temps) une voie de perdition, parce qu’elle me désapprend à composer avec l’avenir d’autrui, qui devrait m’importer tout autant, sinon davantage que la satisfaction de ma manie de laisser une trace. Si la propriété dont on hérite est un non-sens sociétal, un non-sens économique, un non-sens environnemental, alors ce propre-là est sale. Je ne dis pas autre chose. Je ne me fais pas le chantre du bougisme, façon « gauche kérosène » (Michéa), ou du transbahutage professionnel, façon flexi-totalitarisme libéral. Je n’appelle nullement à une errance perpétuelle, qui serait un désastre vu les effectifs humains concernés, mais à une occupation transitoire, c’est-à-dire à une occupation légère, qui témoigne du souci de ne pas laisser une empreinte indélébile et nauséabonde derrière soi. Les photographies de La Terre vue du ciel par Yann Arthus-Bertrand disent assez ce qu’est une empreinte indélébile et nauséabonde.

Les bâtisseurs de cathédrales, les peintres de manuscrits, au Moyen Âge, étaient convaincus, pour la plupart, que la fin du monde était pour bientôt. Ils se savaient de passage et se projetaient au-delà de la ruine annoncée de leurs œuvres les plus imposantes. On n’en impose pas à Dieu. Leurs cathédrales se dressent toujours, leurs manuscrits restent d’une fraîcheur remarquable. Qu’allons-nous laisser, nous ? Les seules monuments durables qui nous survivront seront nos déchets. Nous voulons tout conserver, comme si tout était digne de l’être, comme si tout, du premier rot de bébé au dernier twit de la compagne du président, faisait culture, comme si la culture obéissait au même principe cumulatif que l’héritage. On parle improprement d’héritage culturel, comme d’un pactole sur lequel on veillerait jalousement jusqu’à ce que le notaire vous décrète en âge d’en jouir et de vous en prévaloir. La culture, notion non quantifiable et à jamais labile, est de l’ordre de l’échange des fluides, avec déperdition de substance, pas de l’entassement inorganique. On peut ainsi discuter la notion de patrimoine mondial, qui prétend essentialiser un trait culturel et en fait surtout un élément d’attractivité marchande. Autrement dit, la liquidité culturelle ruine le bien culturel immobilisé par les mercanti. La culture est une trace en voie d’effacement qui, du fait même qu’elle s’efface, nous permet d’échanger, car nous ne savons pas tout sur tout, nous ne nous rappelons pas tout, nous réinventons le savoir à partir de bribes, nous le ruinons, pour ainsi dire, et le recomposons pour qu’il soit ruiné et recomposé par d’autres. Les sociétés amérindiennes ont rarement été des cellules isolées constamment sur la défensive. Les tribus des Grandes Plaines ont domestiqué à leur manière le cheval importé par les Espagnols : elles ont rejeté la selle et les étriers, trop encombrants et contraignants pour la bête, et enduit de colle les jambes des cavaliers pour assurer leur prise. Les Tukano d’Amazonie pratiquaient une exogamie particulière : les hommes allaient chercher leur épouse dans les communautés parlant une autre langue, ce qui rendait la leur encore plus poreuse. D’ailleurs, une de leurs figures mythologiques, Uakti, était un être passoire, dans les trous duquel la brise tropicale s’engouffrait et se muait en mélodie ensorcelante. Les femmes de la tribu étaient si irrésistiblement attirées que leurs maris, jaloux, décidèrent de tuer le séducteur. Après l’avoir mis en pièces, ils l’enterrèrent. Quelques mois passèrent et un palmier poussa à l’endroit où le crime eut lieu. Les hommes de la tribu l’abattirent et l’un d’eux eut l’idée de sculpter une flûte dans son « bois ». Il l’essaya. Les femmes de la tribu étaient si irrésistiblement attirées que leurs maris, jaloux, décidèrent de tuer le séducteur… Est-ce la vraie légende que je vous raconte ou sa version remaniée, estompée ? Uakti a fait des petits, ce sont les idiophones de l’ensemble brésilien qui porte son nom (vidéo du concert qu’il donna à l’ambassade du Brésil à Rome en 2011). La condition de survie d’une culture n’est pas un arrêt sur une image flatteuse de soi, mais le maintien de la possibilité de choisir, au contact d’autrui et du monde, ce que l’on en garde et ce que l’on en retranche, car il nous faut perdre un peu pour gagner beaucoup. Une propriété en voie d’effacement nous permettrait d’échanger beaucoup plus, avec nos semblables comme avec nos dissemblables.

Et puisque le « bon sauvage » parle et parle souvent mieux que ses porte-voix autoproclamés, voici ce que Chief Joseph a à nous dire : « Tous les hommes ont été créés par le même Esprit Divin. Nous sommes tous ensemble. Notre pays est la mère de tous les êtres humains, et tous devraient bénéficier de ses bienfaits de manière égale. Je sais que nous autres, Indiens, devons changer… Nous voulons seulement avoir les mêmes droits que les autres hommes, nous voulons être comme faisant partie de l’humanité. Et lorsque l’Indien sera traité par l’homme blanc comme tout être humain, alors nous ne connaîtrons plus la guerre. Nous aimerions être les enfants d’une même et seule famille sous un seul et unique ciel entouré du même pays, et nous prions pour que cela advienne. »

 

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