LE LUXEMBOURG DE L’OMBRE, par Un Belge

Billet invité

Sur l’éperon rocheux du Bock, berceau historique de la capitale du Grand-Duché, se tenait jadis le château-fort de Sigefroi, premier comte  de Luxembourg (922-998). Aujourd’hui, ce perchoir stratégique s’orne d’une élégante terrasse, pourvue de panneaux commémoratifs. Lorsqu’on y grimpe, c’est pour être placé face au Kirchberg, dont on aperçoit clairement, tout là-haut, les premiers édifices rutilants.

Cette scénographie suggère qu’un lien historique et identitaire puissant unit les deux places fortes : l’originelle (sous nos pieds) et l’éternelle (sous nos yeux). Pour achever de convaincre le visiteur qu’il se tient en un lieu exceptionnel, peut-être même sacré, un ingénieux dispositif permet d’entendre la voix vibrante de Robert Schuman.

Il suffit d’appuyer sur un bouton pour que le Grand Homme, un des Pères Fondateur de l’Union Européenne, luxembourgeois de souche, se trouve ressuscité par la magie d’un enregistrement. Il parle, il est vivant, il s’adresse à nous :

C’est à Luxembourg que j’ai acquis les premières notions du patriotisme (ainsi que) l’attachement au souverain, qui personnifie et garantit l’unité, la continuité et l’indépendance de la nation. (Applaudissements). C’était en 1890 sous le balcon du Palais Grand-Ducal. La foule acclamait le Grand Duc Adolphe. J’avais quatre ans…

L’effet de ces paroles est d’autant plus saisissant que l’on se trouve soi-même sur un balcon, face aux palais du Kirchberg, et que l’on aperçoit, au pied de celui-ci, la robuste villa où Robert Schuman a vu le jour… C’est comme si le paysage tout entier témoignait de la puissance souveraine de ce décideur visionnaire, comme si la vallée de l’Alzette elle-même était devenue un hémicycle attentif.

L’orateur reprend, évoquant encore ses jeunes années :

La distribution des prix en fin d’année était un prodigieux stimulant et le nombre de points obtenus de trimestre en trimestre donnait la mesure de notre zèle et de nos progrès. En première ligne, nous apprenions la nécessité et la valeur de l’effort personnel et de l’émulation entre camarades.

On ignore quand ce discours a été prononcé mais, en mars 2013, des mots comme ceux-là doivent tinter aux oreilles des dirigeants des pays de la Zone Euro. C’est en effet, pratiquement mot pour mot, le mantra des Grands Prêtres qui sont appelés « au chevet » de la Grèce, du Portugal, de l’Espagne et de tous les gouvernements endettés, présents et à venir :

La distribution des notations en fin d’année est un prodigieux stimulant et le nombre de points de PIB obtenus de trimestre en trimestre donne la mesure de notre zèle et de nos progrès. En première ligne, nous apprenons la nécessité et la valeur de l’effort national et de l’émulation entre partenaires.

C’était donc ça : l’Union Européenne et la Zone Euro ont été conçues comme des salles de classe à l’ancienne. Chaque pays est un petit élève. Récompenses et punitions viennent sanctionner son comportement. Il y a un bulletin et une proclamation des prix. Les premiers de la classe reçoivent la mission de surveiller et de tancer les autres. Discipline et éducation. Cela s’acquiert. Chacun son matériel. Chacun pour soi. Chacun regarde sa feuille. On travaille. Athènes : au coin ! Lisbonne : tu viendras me voir à la fin du cours ! Silence !

Robert Schuman est mort en 1963, il y aura bientôt cinquante ans. Il ne saurait être question de réduire son idéologie et sa vision de l’Europe à ces quelques souvenirs personnels, tirés de leur contexte. Ce serait malhonnête et mesquin. Peut-on d’ailleurs imaginer que ce Père de l’Europe ait défendu une conception aussi puérile, aussi lamentable du projet communautaire ? Cela semble difficile à croire.

En revanche, ce sont bien ces mots-là, parmi des milliers d’autres prononcés par Schuman, qui ont été choisis pour édifier le visiteur sur la terrasse du rocher du Bock, berceau historique de Luxembourg, face au Kirchberg de la Commission Européenne. On peut donc penser que cet esprit de Premier de la Classe est celui de l’élite grand-ducale et de ses hôtes les plus illustres, celui qui sous-tend leur mode de vie et de décision, leur shadow ranking.

D’ailleurs, sur le Bock, l’enregistrement se termine par un dernier discours en luxembourgeois. On y entend Robert Schuman asséner la devise de Guillaume Ier d’Orange-Nassau (autre illustre souverain ayant régné sur ces terres) : Je maintiendrai… Maintenir quoi ?

D’abord soi-même, évidemment : intact, invincible, éternel, à sa juste place. Grand parmi les Grands, riche parmi les Riches, ombre parmi les Ombres…

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